L'ESCAUT, D'ANVERS
20 mars j88S.
Toute la presse s'occupe de la question de la souveraineté du Congo.
Une partie se montre enthousiaste outre mesure ; une autre partie se montre sympathique à l'Œuvre du roi Léopold II, comme entreprise civilisatrice et commerciale, reconnaît qu'il
y a là une œuvre digne d'éloges, mais manifeste cependant ses craintes au sujet des conséquences possibles, au point de vue de la Belgique, de sa neutralité, de ses finances, de la réunion sur la tête du Roi des Belges d'une double couronne, celle de Belgique, et celle du Congo.
Beaucoup de bons esprits s'effrayent des suites d'une union personnelle — et il ne pourra en tous cas être question d'une autre union — parce que le Congo n'est pas un Etat comme un autre.
C'est un Etat où tout doit être créé. Qui fera ces créations? Comment, et par quelles ressources, sera faite l'organisation pratique de l'Etat?
C'est ce qu'on se demande.
C'est un enfant nouveau-né qu'il faudra vêtir et nourrir. Qui fera cela?
Sera-ce l'Association africaine souveraine? Fort bien, si celle-ci a des ressources financières importantes, si elle peut se créer des revenus par des taxes, des droits d'entrée.
Mais le traité de Berlin permet-il de prélever des droits de l'espèce?
On le voit, rien que le côté financier de la question mérite de mûres réflexions.
Personne en Belgique n'entend marchander au Roi Léopold les éloges qu'il mérite pour sa courageuse et généreuse initiative, mais tout le monde — nous faisons abstraction des étourdis et des enthousiastes de commande — entend que la Belgique ne soit pas prise dans un engrenage, et entraînée quasi malgré elle dans des aventures fâcheuses.
C'est là la grande préoccupation des esprits sages et réfléchis.
La plupart des Belges ne se sentent aucune envie de tirer les marrons du feu pour d'autres : les Anglais, les Allemands, les Hollandais ; et, jusqu'à présent, on n'entrevoit pas quels profits réels la Belgique pourrait tirer, pour elle-même, d'une intervention spéciale dans cette affaire. Les avantages spéciaux, on ne les aperçoit nulle part.
Il faut se défendre de tout donquichottisme dans une affaire aussi grave, et aussi importante.
C'est pourquoi, si le Roi Lëopold II devient avec Tautorisation de nos Chambres Souverain du Congo, il faut que les réserves les plus expresses soient faites quant à l'intervention de la Belgique comme Etat, celle-ci restant et devant rester absolument étrangère à tout ce qui se passera et se créera au Congo.
C'est là évidemment le désir de la Nation.