FLANDRE LIBÉRALE, DE GAND
6 mars i885.
M. Beernaert a promis de mettre, sous peu de jours, le Parlement à même d'apprécier les résultats de la Conférence de Berlin.
Dès à présent, le pays se trouve en présence d'un fait définitif : l'Etat libre du Congo est reconnu par toutes les Puissances, et cet État nouveau a été fondé par une Association internationale, aux travaux de laquelle les Belges ont pris une part prépondérante, et dont le Roi Léopold II a été le créateur et l'âme.
L'Œuvre accomplie l'a donc été surtout par des Belges. Pourtant il faut reconnaître qu'elle n'était pas populaire en Belgique.
A notre avis, le sentiment public ne s'est montré ici ni éclairé, ni généreux.
C'est le danger des petits pays, que tout — idées, sentiments, ambitions, énergies — s'y rapetisse. Nous nous imaginons parfois échapper aux effets de ce que les Allemands appellent la Kleinstaterei. En vérité, nous nous flattons.
On n'a guère vu en Belgique, dans la grande entreprise du
Roi, qu'une seule question : Pintérêt immédiat, matériel du pays; et à ce point de vue, l'Œuvre a rencontré plus de sceptiques que de croyants. Au fait, les sceptiques pourraient avoir raison. Pour créer des colonies, il faut un esprit d'initiative, une vigueur de résolution assez rares chez nous. Un Anglais, un Allemand, un Hollandais s'expatrient facilement, et vont chercher aux antipodes l'emploi le plus fructueux de leur travail. Prudent, économe et passif, le Belge se montre plus rarement capable de cet effort. Il végète chez lui plutôt que d'aller vivre ailleurs. Ne lui demandez pas même de risquer ses capitaux dans une entreprise lointaine. Il préfère gagner moins, avec moins de tracas. Zuid, west, t^huis bcst, dit le vieux proverbe flamand .
Sagesse timide et bourgeoise des peuples vieillis, qui s'endorment dans la médiocrité, mais que dédaignent justement les peuples vigoureux, dont l'énergie se sent à l'étroit dans les limites patrimoniales et cherche dans le monde entier les sources les plus productives de la richesse, au grand bénéfice de l'humanité!
On ferait demain cadeau à la Belgique de la plus belle colonie du monde, de Java ou des Antilles, qu'il n'est pas certain que nous saurions en tirer nous-mêmes le profit, et que nous ne laisserions pas les Hollandais ou les Allemands récolter, à notre place, les fruits dorés de notre terre. Il est donc possible que l'Etat du Congo n'ait pas pour nous l'utilité d'une colonie. Ce ne serait la faute ni du Congo, ni des colonies^ et nous n'en pourrions accuser que notre mollesse.
Mais même en ce cas, l'initiative de l'Association africaine n'en resterait pas moins une grande et belle chose.
Ouvrir à l'Europe, à son commerce, à son industrie, à son influence civilisatrice, le continent mystérieux de l'Afrique, faire de ce puissant fleuve du Congo, que Stanley a découvert, une des grandes artères de la circulation économique du monde, cette conception a un caractère grandiose.
La manière dont elle se réalise est peut-être plus admirable
encore. Uhistoire n'a guère d'exemple d'une Œuvre aussi considérable, accomplie par des efforts individuels, sans participation d'aucun Etat, grâce à la largeur d'esprit, à l'ënergique abnégation d'une poignée d'hommes. Il y a là un spectacle bien fait pour élever les cœurs, et notre pays, sur qui rejaillit pourtant la gloire de l'Œuvre, n'a pas su la comprendre.
Le voyage héroïque de Stanley reste sans doute une chose à part, pour laquelle on serait embarrassé de trouver un terme de comparaison, même dans l'histoire du centre de l'Afrique illustrée par tant d'intrépides voyageurs. Mais à côté de Stanley viennent ces braves officiers qui, mus par un zèle désintéressé, ont voulu asseoir la puissance de l'Europe civilisée dans ces pays lointains et torrides, inconnus la veille, à peine entrevus aujourd'hui, où tous les dangers les attendaient, et où plus d'un a rencontré la miort, volontairement bravée. Mort cruelle, sans doute, mais glorieuse et digne d'une respectueuse admiration.
Et puis, il faut bien le dire, le véritable fondateur de l'Etat nouveau, ce n'est ni Stanley, ni aucun des Belges qui ont travaillé et souffert avec lui, c'est Léopold II. C'est lui qui a conçu l'idée, qui l'a mûrie, qui, sans rien demander au pays, simplement et royalement, a fait les sacrifices pour la mener à bonne fin. C'est sa généreuse ardeur qui a suscité autour d'Elle les dévouements. C'est à sa large et pénétrante intelligence, à sa persévérante activité, à sa haute et légitime autorité personnelle qu'est dû, avant tout, le succès de l'entreprise.
Bien des Rois sont restés célèbres par le sang qu'ils ont versé, et l'immensité des maux qu'ils ont causés. Celui-ci aussi sera rangé par l'histoire parmi les conquérants. Conquérant d'une espèce singulière, il est vrai, gagnant, sans verser une goutte de sang, des territoires énormes à la civilisation, et dont les conquêtes n'auront rien coûté qu'à lui-même et à ceux qui, volontairement, se sont associés à lui.
La fondation du nouvel État du Congo est donc, nous le
répétons, une grande chose, dont la Belgique a le droit, dont elle a le devoir d'être fîère.
Une certaine étroitesse d'esprit, je ne sais quel égoïsme pratique et terre, à terre, l'en ont détournée. Nous sommes à peu près tous, à des degrés divers, coupables de cette faute.
Il n'est pas trop tard pour la réparer.
En tous cas, la postérité reconnaîtra sans doute mieux que nous n'avons su le faire les mérites de ceux qui ont jeté cet éclat sur la patrie.