LE BIEN PUBLIC, DE GAND
// mars i885.
La Chambre a salué hier par d'unanimes applaudissements le traité de Berlin, qui constitue le nouvel Etat du Congo.
Elle a, également à l'unanimité des voix, décidé d'envoyer une adresse de félicitations à S. M. le Roi Léopold II, dont le traité de Berlin consacre et couronne les longs et généreux eflforts.
Ce double vote atteste que la question du Congo a été posée, comprise et résolue à la Chambre, comme elle devait l'être, c'est-à-dire en dehors de toute préoccupation de parti. Un pareil fait se présente trop rarement en Belgique, pour que nous ne nous empressions pas de le faire ressortir.
C'est dans le même esprit que nous voulons nous-mêmes apprécier la reconnaissance du nouvel Etat du Congo, par le Gouvernement belge.
Au point de vue des intérêts industriels et commerciaux de notre pays, nous devons nous féliciter de voir l'initiative royale convier nos compatriotes à chercher des débouchés dans la vaste, riche et populeuse région, qui vient d'entrer dans la famille des Etats.
Nous souffrons d'un excès de production , d'une stagnation prolongée des affaires et, comme dirait M. Pirmez, toujours enclin aux euphémismes, « d'une crise d'abondance » .
Voici une occasion propice de placer nos produits, et de disputer le marché de l'Afrique centrale au commerce anglais, allemand, français, portugais, etc. Sans doute, il convient de ne s'engager qu'avec prudence sur un terrain encore inexploré, mais il importe aussi de ne pas laisser passer l'heure opportune, et de ne point permettre à nos concurrents de prendre une avance trop forte et, par là même, difficile à regagner. Un économiste belge, M. Van der Laat, professeur à l'Université de Louvain, rangeait dernièrement la Belgique au nombre des peuples sédentaires. « Si nous né » voyageons pas davantage, ajoutait-il, si nous ne parvenons » pas à secouer cette inertie dangereuse qui nous rive, pour » ainsi dire, au sol natal comme l'huître à son rocher, nous » deviendrons infailliblement les victimes de l'évolution éco- » nomique qui bouleverse en ce moment le vieux monde. »
Ces reproches sont, à beaucoup d'égards, bien mérités. Nous ajouterons que l'avertissement qui les accompagne est d'autant plus opportun, que notre régime économique et douanier nous isole de plus en plus de nos voisins. La Belgique ressemble à un entonnoir où vient se dégorger librement le trop plein de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Amérique, etc. Si nous voulons éviter la pléthore, l'indigestion, l'apoplexie, il s'agit d'aviser, sans retard, à développer nos exportations. C'est le but auquel il nous faut tendre en conciliant la circonspection, qui est au fond de notre caractère national, avec ce vaillant esprit d'entreprise, sans lequel les nations les plus riches et les mieux douées finissent par déchoir au-dessous du rang qui leur est naturellement assigné.
Au point de vue plus élevé des intérêts religieux, nous ne pouvons pas oublier que l'Œuvre civilisatrice, conçue et, en grande partie, exécutée par Léopold II, ouvre les voies à la civilisation chrétienne, et facilite les paisibles conquêtes de
l'Evangile. Nous ne savons si nos industriels et nos commerçants belges auront assez de hardiesse et d'énergie pour aborder l'immense champ d'activité qui s'ouvre devant eux au Congo. Ce que nous savons, c'est que l'apostolat catholique saura profiter des facilités attachées à l'organisation plus régulière et plus solide du nouvel Étal, Son ambition ne connaît pas d'obstacles, et la grandeur de l'œuvre à accomplir ne fait que stimuler davantage le zèle des vaillants ouvriers de la vérité. Voilà une immense région, peuplée de plus de quarante millions d'âmes, et toute couverte encore des ténèbres de l'idolâtrie! L'Église, fondée pour presser entre ses bras tous les peuples de l'univers, ne peut demeurer indifférente à un tel spectacle. Ses missionnaires précèdent et accompagnent partout les plus hardis explorateurs. On peut être assuré que dans l'Œuvre de la régénération chrétienne du Congo, elle ne se laissera devancer par personne, et il nous semble qu'en ce moment même, elle redit avec un accent maternel, aux cœurs apostoliques de notre patrie, la célèbre parole de S* François Xavier : « Da mihi Belgas! Donnez-moi des Belges! »
N'est-ce rien aussi que la guerre si noblement déclarée, par le nouvel Etat, à l'institution antichrétienne et antisociale de l'esclavage? Tous les cœurs généreux applaudiront à cette œuvre d'affranchissement, première conquête de la civilisation sur la barbarie.
Nous applaudissons donc avec la Chambre, et avec le pays, à l'Œuvre entreprise sous les auspices du Roi Léopold II, et nous en souhaitons de tout cœur la consolidation et le progrès.
Ce n'est pas à dire cependant que notre approbation doive être absolue, ni surtout que notre adhésion à une pensée humanitaire ou même chrétienne doive étouffer les réserves prudentes du patriotisme.
Il est acquis, et il doit rester entendu, que le Congo constitue un État indépendant, et non pas une colonie belge. Si notre Souverain parait appelé à devenir le chef de ce nouvel empire.
c'est à titre purement personnel, et dans des conditions analogues à celles où le Roi de Hollande, par exemple, est Souverain du Grand-Duché du Luxembourg. C'est ce qu'une correspondance officieuse, adressée au Précurseur d'Anvers, expliquait hier en ces termes :
« L'Angleterre ne voulait pas que le Congo fût au Portugal ou à la France ; la France ne voulait pas qu'il fût à l'Angleterre; l'Allemagne s'opposait à ce qu'il devînt français, portugais ou anglais. Puisqu'il en est ainsi, s'est-on dit, pour mettre tout le monde d'accord, nous allons en quelque sorte l'internationaliser, et nous allons le confier à une haute personnalité neutre, en offrant à cette personnalité dirigeante toutes les garanties possibles de sécurité.
» Le choix de l'Europe est tombé sur le Roi des Belges. »
Il ne peut donc être question, dans des circonstances pareilles, de compromettre notre neutralité, ou d'engager en faveur du Congo, soit nos finances, soit notre armée- S'il appartient à l'initiative individuelle, soit seule, soit fécondée par l'association, de s'épanouir dans le vaste champ ouvert à ses entreprises, la Belgique gouvernementale est, en revanche, tenue à la plus grande réserve. La création africaine de Léopold II ne modifie pas les conditions d'existence de la patrie belge ; elle nous impose, au contraire, des devoirs plus stricts de prudence et de patriotisme.
Le Gouvernement semble l'avoir compris.
Rien dans l'exposé fait hier à la Chambre des Représentants, par M. Beernaert, n'implique l'éventualité même lointaine d'une intervention quelconque de la Belgique en faveur de la constitution, de la consolidation, de la défense du Congo. Cette attitude est correcte, et il faut rigoureusement nous y tenir. Nous ne connaissons d'ailleurs pas d'autre moyen de concilier les sympathies éveillées par l'Œuvre de la civilisation de l'Afrique centrale avec les légitimes exigences du patriotisme belge.