‹ Léopold II, roi des belges, chef de l'Etat indépendant du CongoChapitre 70 sur 87 · JOURNAL DE LIÈGE · texte numérisé non relu

JOURNAL DE LIÈGE

3 mars i885.

Maintenant que TŒuvre de TAssociation internationale africaine est complètement réussie, il est permis de donner des détails jugés autrefois confidentiels.

Il ne faut point laisser accréditer cette opinion que la presse belge n'ait pas compris la portée de l'Œuvre, et n'y ait pas été sympathique. Je laisse, bien entendu, de côté les petits journaux, heureux de trouver des prétextes à calembourgs. Gela n'a pas plus de portée que la caricature du nègre au salon tintamarresque.

La vraie presse y a toujours été sympathique, et il faut lui en savoir d'autant plus de gré qu'elle était absolument privée de tous renseignements officiels.

C'est ainsi qu'il est arrivé que, faute de documents, l'on reproduisait chez nous toutes sortes de canards, lancés par les Portugais ou par « l'illustre Brazza », canards fabriqués dans des intentions hostiles à l'Œuvré du Roi. C'est, je le répète, le manque de renseignements qui en a été la seule cause.

Faut-il, d'autre part, blâmer l'extrême réserve que les chefs de l'Association ont si longtemps observée vis-à-vis de la presse? Les dangers étaient nombreux, la compétition menaçante. Une indiscrétion, une campagne maladroite pouvaient tout compromettre.

Pour ne citer qu'un exemple, on ne se figure pas les embarras causés par les discours de Stanley à Paris. Le célèbre explorateur avait mille fois raison ; mais il n'était pas assez prudent pour lutter, à Paris même, contre les préjugés chauvins, et contre M. de Brazza. Il a fallu énormément d'adresse et de patience pour réparer cela.

Je puis attester que les représentants de la presse étaient

parfaitement accueillis à l'Association. On leur donnait volontiers tous les éclaircissements qu'ils désiraient. Seulement, on les priait de n'en rien dire. Aux offres de services inspirées par le plus vif intérêt, on répondait invariablement : « Ne dites rien; vous pourriez compromettre tel projet, tel résultat; ne révélez pas le prix que nous attachons à telle position ; n'indiquez pas l'avenir réservé à tel établissement; en un mot, rendez-nous le service de vous taire. »

C'est pourquoi on s'est tu. C'est tout au plus si l'on pouvait lire, dans quelques rares articulets, que l'Œuvre du Congo était une chose superbe. Pour le reste, on laissait agir le Roi.

Je dis le Roi, non pas que d'autres Belges n'aient ofiêrt leur concours, et versé des sommes plus ou moins importantes ; mais, si mes renseignements sont exacts, elles n'ont pas été employées au Congo, mais du côté de Zanzibar. C'est le Roi seul qui a fait tous les sacrifices, aidé peut-être par quelques membres de sa famille. C'est, je le répète, le Roi qui a fait les versements pour le Congo. On n'en connaît pas exactement le montant, mais ils doivent dépasser douze millions. Les dépenses de 1884 se montent à trois millions.

Ce n'est pas chose nouvelle pour Léopold II que cette préoccupation d'étendre au loin les débouchés de l'industrie belge. Lorsque le duc de Brabant siégeait au Sénat, la plupart des discours qu'il a prononcés roulaient sur la nécessité de provoquer une large expansion de notre activité industrielle et commerciale. Pendant son voyage d'Orient, il a tout spécialement étudié cette question.

Cependant il s'est écoulé plusieurs années avant d'avoir pu arriver à un résultat. Le premier essai d'expansion a été fait au Transvaal, d'accord avec M. Kruger, dont on se rappelle le voyage en Belgique. Un chemin de fer devait être construit entre Pretoria et la côte. L'entreprise avait de sérieuses chances de succès, mais elle a été abandonnée, peu de temps après, devant les difficultés de tout genre qui se sont élevées.

On se mit à explorer les régions équaloriales de TAfrique, On étudiait à la fois deux questions : d'abord la possibilité des communications d'un Océan à l'autre, et ensuite les points où il convenait de créer les premiers établissements. Les progrès de la géographie africaine ont été incroyables.

Les communications sont parfaitement reconnues; quant aux établissements, tout en maintenant ceux du lac Tanganika, on a surtout concentré les efforts sur la côte Ouest.

Avant d'entreprendre une Œuvre aussi grandiose, le Roi avait eu la prudence de s'assurer la bienveillance de l'Europe. Aucune Puissance ne prit d'engagement formel, mais on s'accorda pour favoriser une entreprise humanitaire et de nature à enrichir toute l'Europe.

Le Roi tenait à conserver à l'Œuvre un caractère international. C'est ainsi qu'il employa, à côté de Stanley, des voyageurs de diverses nationalités et, entre autres, M. Savorgnan de Brazza, Italien naturalisé Français.

C'est à la suite de ces voyages que M. de Brazza fît les études qui lui permirent de jouer le rôle bizarre que l'on sait.

Plus de deux cents lieues de côtes et des fleuves coulant au nord du Congo, tels que le Quilou, le Niari, avaient reçu des établissements créés des deniers du Roi. Personne n'élevait de prétention, et l'Association, après avoir reconnu ce pays, grand comme la France, s'avançait le long du Congo jusqu'au centre de l'Afrique, sur un millier de lieues. C'est alors que survint le conflit franco-anglais à propos de l'Egypte, et que la France, irritée de la perte de son influence sur le Nil, chercha un peu partout des compensations.

Non contente du Tonkin, de Madagascar et de Tunis, elle songea à étendre sa colonie de Gabon, et l'on fit pressentir le Roi sur ses dispositions à céder ses établissements. On donnait à entendre que le prix aurait pu être élevé et, si notre Souverain avait voulu faire une spéculation à l'américaine, il aurait facilement encaissé un bénéfice considérable.

Mais ses vues étaient plus hautes. Il travaillait pour l'Eu-

rope en général, et la Belgique en particulier. Les bénéfices doivent être pour le commerce et l'industrie. Quant à lui, il se contente d'ouvrir la route. C'est pourquoi il ne pouvait consentir à céder ses droits à un Etat quelconque, qui eût ôré à l'Association son caractère international.

Bien que les Français ne lisent pas Gœthe, ils ont appliqué le vers bien connu du Roi des Aunes : Bist du nicht willings so brauchich gewalt.

C'est alors que l'on a placé M. de Brazza sur un piédestal, et que l'on a voulu faire déclarer terre française tout ce qu'il plaisait d'acheter aux Makokos du pays* L'existence d^ l'Association était gravement menacée. Il est impossible de retracer, par le menu, toutes les négociations qui se sont poursuivies jusque dans ces derniers mois. Il a fallu concéder le droit éventuel d'option, ce qui n'est guère, puis abandonner de nombreuses stations.

Enfin la question de délimitation s'est trouvée réglée, et il faut reconnaître que la France, une fois satisfaite, a accompli ses obligations avec loyauté, et a aidé l'Association à triompher des difficultés suscitées par le Portugal. C'est en vain que M. de Brazza a essayé, dans une brochure récente, de brouiller les cartes, et de faire clôturer la Conférence de Berlin avant le règlement de la question portugaise. On s'est bien aperçu qu'il n'était plus nécessaire aux combinaisons du Gouvernement français, et l'on n'a plus fait attention à lui .

Au moment des grandes difficultés avec la France ont surgi les prétentions portugaises. La France, prenant les côtes du bassin de Kouilou, et le Portugal revendiquant celle de Loango à Angola, les territoires de l'Association se seraient trouvés coupés de toute communication avec la mer.

C'est alors que, pour résoudre à la fois toutes les questions, les délimitations et le régime intérieur, le Roi eut la pensée de réunir un aréopage européen. Il eut le bonheur d'obtenir l'appui du Prince Impérial d'Allemagne, et du Prince de Bismarck.

Il n'est pas douteux que l'Allemagne a rendu, en cette circonstance/un service inestimable à F Association, et il y aurait ingratitude à le méconnaître.

Cette Conférence de Berlin est l'un des épisodes le plus extraordinaire de l'histoire moderne. Se figure-t-on une douzaine de diplomates rangés autour d'une table, et réglant, sans conflit et sans bataille, le sort de la moitié d'une des cinq parties du monde ? Quel contraste avec les guerres d'autrefois, alors que les Européens étaient plus occupés de se contrecarrer et de se détruire aux Indes, et en Amérique, que de civiliser de vastes et riches territoires!

Le Portugal est, comme chacun sait, un détestable colonisateur. Après Vasco de Gama et Albuquerque, il n'a fait que ruiner et exploiter les territoires conquis; il a introduit l'Inquisition à Goa, et passe pour favoriser encore, à l'heure qu'il est, le commerce du bois d'ébène.

Le Roi consentait, pour échapper au péril de la destruction de son Œuvre, à céder la partie gauche du fleuve Congo, jusqu'à un point assez avancé, et à faire d'autres avantages. Tout était repoussé, et l'on a vu le moment où le Portugal allait s'emparer carrément du littoral. Mais depuis plus d'un an, l'Association avait réussi à s'entendre avec les grandes Puissances.

La France satisfaite la soutenait, l'Angleterre également, et des navires anglais ont empêché les coups de tête des Portugais.

Enfin, sans s'occuper de la brochure de M. de Brazza, M. de Bismark a fait entendre au Portugal qu'il était temps d'en finir, et celui-ci a dû réduire ses prétentions excessives.

On se figure difficilement tout ce que cet épisode histoi*ique a exigé d'efforts, d'énergie, de sacrifices. On rendra justice, non pas dans quinze ans, mais peut-être plus tôt, aux mérites du principal fondateur et de ses collaborateurs dévoués, tant en Europe, qu'en Afrique.

Il s'agira maintenant de construire un chemin de fer décrète en principe par la Conférence, pour que le commerce puisse se développer librement.

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