LE BOI LÉOPOLD II ET LA CONFÉRENCE DE BERLIN
La Belgique semble enfin s'émouvoir de l'hommage rendu au Roi des Belges par la Conférence de Berlin. On commence à soupçonner que l'Œuvre colossale entreprise, et tant dénigrée par la majorité de la presse belge, est de nature à exercer une immense influence sur nos destinées commerciales, industrielles et politiques.
Les corps constitués et les sociétés particulières mêmes font des adresses au Roi, à ce Prince qui, pour constituer l'Association africaine, a dépensé plus de 25 millions de sa fortune personnelle et de celle de ses enfants.
L'adresse de la Chambre nous paraît sèche, assez triviale et disons le mot assez, pour ne pas dire trop égoïste.
A la vérité, on félicite le Roi plutôt de son succès dans l'Œuvre africaine que de l'idée vraiment grandiose de Sa Majesté. On le félicite d'avoir, sans qu'il en coûte un sou à la Belgique, ouvert de vastes contrées à explorer et des débouchés sans limites pour nos produits. Des martyrs qui ont généreusement payé de leur vie ces merveilleuses conquêtes de la civilisation, pas un mot; pas un mot sur ces tombes lointaines qui nous valent un empire.
La réponse du Roi n'est pas empreinte de cette sécheresse ; elle rend hommage à nos vaillants explorateurs, qui ont porté le nom belge au centre de l'Afrique. Nous y reconnaissons le noble cœur du Roi, et sa royale reconnaissance pour ceux qui l'ont aidé dans cette œuvre immortelle.
Quant à la Chambre, elle daigne accepter le cadeau qu'on lui fait, pourvu qu'on ne le paye ni en hommes, ni en argent. Ces sentiments manquent de grandeur.
Et le pays, au moins, saura-t-il profiter des sacrifices faits par le Roi et la partie la plus généreuse de la nation ? Nous en doutons ; l'initiative privée chez le Belge n'est pas développée à un très haut degré. Il veut bien les alouettes toutes rôties, à condition qu'on lui facilite encore les mouvements des mâchoires. Si nous ne montrons pas d'activité dans cette circonstance, les peuples mieux avisés que nous profiteront seuls des sacrifices faits par le Roi et par nos glorieux camarades.
Comme toujours, la plus grande partie de la presse, dans cette affaire, n'a pas rempli la mission qui semblait lui être dévolue. Au lieu de se servir de son influence sur les masses pour vulgariser une œuvre généreuse, elle s'en est plutôt servie pour la discréditer et la laisser méconnaître.
La presse, dans son ensemble, craint que l'Œuvre africaine ne compromette notre neutralité. Cette appréhension est chimérique ; notre neutralité n'est pas mise en péril. Et, en fût-il autrement, que nous n'y verrions pas un grand malheur ; la neutralité finira par faire de nous un peuple de contrats.