LE CONSTITUTIONNEL, DE PARIS
8 mars i88S.
La Conférence de Berlin n'a pas été stérile ; elle a donné la vie à un nouvel État. Désormais le Congo prendra place parmi les nations, et le négrillon que vient de reconnaître l'Europe figurera dans l'Almanach de Gotha, à cMé des vieilles familles souveraines du continent. Cet événement peut être considéré comme un des épisodes les plus curieux et les plus caractéristiques de l'histoire du XIX® siècle. Jusqu'à présent, la plupart des établissements créés par des
nations européennes dans des pays inexplorés avaient eu pour fondateurs des missionnaires ou des aventuriers, et la politique avait fait le reste.
Telle n'a pas été l'origine de l'État du Congo. Ni la propagande religieuse, ni la recherche des mines d'or, n'ont en rien contribué à l'appeler à la vie. Il y a quelque chose d'infiniment plus moderne dans les sentiments qui lui ont donné naissance. Au fond du cœur de tout Européen de notre temps, il y a un philanthrope doublé d'un intrépide amateur d'explorations de géographie. Le Roi des Belges a eu la bonne fortune de personnifier ce double sentiment, et d'attacher son nom à la grande révolution pacifique qui doit transformer le continent noir.
Ce sera dans l'histoire l'honneur de la maison de Cobourg d'avoir le mieux compris le rôle de la royauté moderne. Tandis que les Habsbourg, les HohenzoUern et les RomanoflT restaient avant tout des Souverains militaires, les Cobourg fournissaient à l'Europe une pépinière de princes intelligents, éclairés, studieux et dont la principale ambition était d'exercer une influence sérieuse sur les idées de leur temps. Léopold I*', le Duc Ernest, le prince Albert, Ferdinand de Portugal ont essayé de reprendre, sous une forme nouvelle, le rôle que les Médicis ont joué au XVP siècle. A défaut des arts et des lettres, qui n'avaient plus besoin d'être protégés, le Roi Léopold II s'est mis hardiment à la tête de la croisade entreprise contre la traite des noirs, et il n'a reculé devant aucun sacrifice pour livrer à la curiosité de l'Europe les mystères du continent africain.
La Conférence de Berlin a montré une fois de plus combien est irrésistible à certains moments la puissance des idées. Certes, les diplomates réunis sous la présidence de M. de Bismarck n'étaient portés, ni par les devoirs de leur profession, ni par leurs habitudes personnelles, à faire une large part aux questions de sentiment dans les protocoles qu'ils allaient signer. Et cependant à peine la répression de la traite et les
explorations au cœur de TAfrique avaient-elles e'té mises à l'ordre du jour, que les hommes politiques disparaissaient pour faire place à des philanthropes désireux de supprimer à tout prix un abominable trafic de chair humaine, et devant des géographes fiers de tracer pour la première fois sur la carte les limites du bassin du Congo.
Les Plénipotentiaires se sont mutuellement échauffes, et ils ont rivalisé de zèle. Certains procès-verbaux de la Conférence magistralement rédigés par M. Lambermont qui, à maintes reprises, a exercé sur les décisions de ses collègues une influence prépondérante, rappellent la nuit du 4 août et les premières séances de l'Assemblée constituante. Un soufiEle de désintéressement anime les délibérations des diplomates réunis à Berlin. Chaque plénipotentiaire est disposé à faire bon marché de ce qu'il j a d'étroit et d'exclusif dans les intérêts du pays qu'il représente. Ne s'agit-il pas de protéger quatre- vingt millions d'indigènes contre l'odieuse industrie des chasseurs d'esclaves, et de créer au cœur de l'Afrique un Etat modèle, où tous les Européens, sans distinction de nationalité, auront le droit de s'établir? Les populations de ce nouvel empire jouiront d'une liberté sans limites. Ceux qui adorent des fétiches pratiqueront leur culte avec des immunités que leur envieraient les congrégations religieuses de France; et le Congo sera ouvert au commerce de toutes les nations ! Les menottes, les chaînes, le carcan, et autres instruments de torture, seront seuls arrêtés à la frontière.
La France aurait tort de protester contre cette idylle. La région dont elle conserve la pleine souveraineté a quinze fois l'étendue du territoire de la métropole et suffit largement à l'activité d'un peuple, qui a peu de goût à s'expatrier. Nous ne voulons pas rechercher si le nouvel Etat du Congo tiendra toutes ses promesses, et si les compétitions commerciales et politiques ne compromettront pas un jour l'œuvre de la philanthropie. Pour le moment, nous n'avons pas à nous préoccuper de ces complications lointaines, et nous ne devons pas
perdre de vue que la France ne gagnerait rien à montrer de la malveillance envers une des plus nobles et des plus généreuses entreprises du dix-neuvième siècle.