LA BELGIQUE AU CONGO
La cession faite à S. M. le Roi des Belges, par la Conférence de Berlin, d'immenses territoires au Congo, doit sans contredit être considérée comme l'un des événements les plus extraordinaires de notre époque.
En dehors d'un témoignage de sympathie et de confiance au Souverain d'un Etat, petit par l'étendue, mais grand par son influence civilisatrice, il faut envisager quel était le mobile qui guidait les diplomates, en plaçant sous la tutelle de Léopold II un pays d'une surface énorme, dont les produits naturels sont infinis, et le champ d'exploitation presque illimité.
Depuis la révolution produite dans les mœurs et les habitudes du vieux monde par l'application de la vapeur aux moyens de transport, les idées d'émigration vers les pays lointains ont pris un développement toujours croissant, stimulées par la facilité relative de leur exécution.
De nos jours on prend le parti de s'embarquer pour la Chine, le Mexique, le Congo, avec une désinvolture qu'on ne connaissait pas, au temps des navires à voiles et des diligences, pour un voyage de Paris en Angleterre, ou même de Paris à Marseille.
Ces tendances générales à l'expatriation ont provoqué de
la part des Puissances maritimes une émulation bien naturelle dans rétablissement, sous toutes les latitudes, de comptoirs commerciaux, afin de favoriser l'exportation des produits du sol et de l'industrie de leurs nationaux.
Ces efforts pour l'expansion au dehors ne pouvaient être tentés que par les nations ayant à leur disposition une marine importante en état de protéger les établissements créés sous la protection de leur pavillon.
Aujourd'hui, sur tous les points du globe, il y a lutte d'influence, en attendant, ce qui est malheureusement à redouter dans un avenir plus ou moins rapproché, une lutte moins pacifique pour éviter des rivaux gênants. Mais qui aurait pu croire qu'un jour viendrait où la Belgique elle-même serait appelée, par un congrès où les plus grandes nations du monde étaient représentées, au dangereux honneur d'aller implanter sa civilisation dans les derniers refuges de l'esclavage africain? Le fait est tellement anormal, et en dehors de toutes prévisions, qu'à notre avis, il marquera dans l'histoire comme un des hommages les plus éclatants rendus par les sociétés les plus avancées en civilisation, à la politique libérale et sage, qui a fait de la Belgique un modèle bon à suivre pour toutes les nations.
S. A. R. Ms' le Duc de Brabant, prince héritier du trône, aujourd'hui Roi des Belges, avait pu donner libre carrière à son goût des voyages lointains, et de l'étude des institutions et des mœurs des peuples qu'il visitait. Pour le jeune Prince, ces voyages n'étaient pas simplement un sujet de distraction, ni même des actes de courtoisie internationale, mobile ordinaire des déplacements princiers.
Le Duc de Brabant poursuivait un but élevé; il avait conçu, pour son pays, un grand dessein. En se rendant compte des énormes progrès qu'accomplissait chaque jour l'industrie belge, il prévoyait, avec une sagacité remarquable, que le moment n'était pas éloigné où cette puissance de production serait entravée par le défaut de débouchés.
La Belgique, ne possédant que son petit territoire, serait toujours tributaire de l'échange pour Fécoulement de ses produits sur les différents points du globe.
Le port d'Anvers, admirablement situe pour le commerce d'importation et d'exportation, était l'objet constant de la sollicitude du Prince, qui avait obtenu des Chambres législatives d'importants subsides, pour la création de lignes de navigation directe vers différents points importants de l'ancien et du nouveau monde.
Les améliorations apportées sans relâche à l'outillage et au régime de ce magnifique port d'Anvers sont dues en grande partie aux efforts du Prince royal, continués par le Roi. L'Exposition universelle, qui ouvrira sous peu ses portes dans la riche cité maritime, offrira l'occasion à nos compatriotes de se rendre compte de visu de l'importance des travaux qui ont fait d'Anvers, sinon la première, au moins l'une des plus remarquables villes commerçantes du monde entier.
Le Duc de Brabant était de droit membre du Sénat belge; à plusieurs reprises il avait su défendre brillamment, dans le Palais de la Nation, des propositions de loi qui avaient trait à son sujet préféré : les progrès du commerce et de l'industrie de son pays.
Dans la séance du 29 décembre i855, il prononça un remarquable discours, relativement à un projet de loi pour l'établissement d'un service régulier de navigation à vapeur entre la Belgique et le Levant.
Nous voudrions pouvoir reproduire ici ce discours ; mais son étendue ne nous le permet pas ; nous en citerons seulement l'extrait suivant, qui fait admirablement ressortir la tendance d'esprit de l'orateur et l'objet de ses constantes préoccupations :
« Je crois que le moment est venu de nous étendre au » dehors; je crois qu'il ne faut plus perdre de temps, sous » peine de voir les noieilleures positions, rares déjà, successi- » vement occupées par des nations plus entreprenantes que » la nôtre. »
Ce discours, rempli de faits, de chiffres et d'observations, produisit une véritable sensation dans tout le pays, et eut pour résultat de donner une forte impulsion aux négociations engagées par le Gouvernement belge avec les pays d'outremer, pour l'amélioration du traitement accordé aux produits belges.
Après la mort de son illustre père, Léopold II n'interrompit pas les traditions du Duc deBrabant. JJ Association africaine, dont il fut l'initiateur et le protecteur, dut à son influence personnelle et à ses capitaux privés les succès dont la Conférence de Berlin vient de couronner l'œuvre grandiose.
Les représentants officiels des nations civilisées du monde entier ont remis solennellement la destinée d'une immense contrée, dont on évalue l'étendue à plus de deux millions el demi de kilomètres carrés, aux mains du Souverain d'un Etal minuscule et dont la seule force consiste dans sa faiblesse.
A notre sens, cet événement est un des plus beaux témoignages de l'ascendant pris à notre époque par l'honnêteté politique sur l'esprit public du noionde entier, et il nous paraît destiné à exercer une grande influence sur les tendances futures de la diplomatie internationale;
Nous ne voulons pas terminer cet exposé sans faire ressortir l'attitude du peuple belge devant la nouvelle situation faite à son Roi.
Généralement, la conquête par les armes ou par des moyens diplomatiques est saluée avec enthousiasme par les nations qui en profitent.
Lorsque la décision de Berlin s'est répandue en Belgique, ce n'est pas avec enthousiasme qu'elle a été reçue, mais bien avec une extrême réserve. Les Belges, au fond, étaient très flattés de la distinction dont leur Souverain était l'objet de la part de l'Europe, mais ils redoutaient les suites de l'annexion à leur pays d'une contrée lointaine, sauvage et presque inconnue, et ils voyaient en perspective des charges effrayantes en
hommes et en argent que les produits africains ne pourraient jatnais compenser.
C'est presque en faisant des excuses que Léopold II a obtenu des Chambres l'autorisation constitutionnelle nécessaire à son acceptation du protectorat qui lui était offert par les Puissances, et il a bien fallu promettre que le nouvel Etat ne coûterait ni un sou ni un homme à la Belgique, pour faire rentrer la sérénité au cœur de ce petit pays, absolument dépourvu de Pesprit d'annexion. Le Roi Léopold gouvernera ses nouveaux domaines sous le titre de Souverain des Etats libres du Congo. Il sera dans la situation du Roi de Hollande, qui est en même temps Grand-Duc de Luxembourg, sans que les deux Gouvernements aient un autre point commun que la personne du Souverain.
Nous nous résumons en faisant ressortir l'étrangeté du spectacle offert par la conquête d'un pays immense et d'une richesse inouïe par le Souverain d'un Etat presque imperceptible sur la carte d'Europe, mais qui depuis des siècles a su se maintenir au premier rang, et prouver que ce n'est pas d'après l'étendue de son territoire, ni le chiffre de sa population que se mesure l'importance d'un Etat, et que, dans l'échelle de la civilisation, les rangs se règlent et se gardent en vertu d'autres titres que l'espace et le nombre. Mais nous ajouterons que cette conquête, qui n'a coûté à l'humanité ni une goutte de sang, ni une larme, est due tout entière à l'ascendant de l'honnêteté politique sur les nations modernes. Elle fait honneur à S. M. le Roi Léopold II, dont elle récompense les efforts, et aux diplomates qui l'ont consacrée par leurs suffrages.