‹ Léopold Robert d'après sa correspondance inéditeChapitre 15 sur 59 · LA RELIGIEUSE MOURANTE · texte numérisé non relu

LA RELIGIEUSE MOURANTE

raine de Saint-Martin des Monts . Il fit encore, pendant ces deux années 1818 et 1819, Une Procession de moines dans l'église de Saint-Cosme et Damien ; Religieux avec mie mère abbesse; Intérieur de la sacristie de Saint-Jean de Latran ; Brigand retiré avec sa famille dans le creux d'un châtaignier et se 'préparant à la défense; enfin des Pèlerins dans la campagne de Rome et la Religieuse mourante . Ces deux ouvrages forment pendant; Robert les envoya, au commencement de 1821, à M. Roulet de Mezerac 1,

La Religieuse mourante est un joli tableau qui caractérise bien la peinture de Robert à cette époque, et ce qu’on pourrait appeler sa première manière. La pauvre fille expirante est à demi couchée dans son fauteuil; une autre religieuse l’assiste debout auprès d’elle. Dans le fond, on voit les prêtres qui apportent les sacrements. Ces derniers ont une grande tournure, qui fait déjà pressentir le Robert peintre d’histoire; l’expression de la mourante est touchante; il

1 . M. Aurèle Robert se rappelle très-bien que ces deux tableaux n’arrivèrent à Neuchâtel qu’en 1 821 . Mais on ne peut se tromper à leur aspect, ils appartiennent aux débuts de Robert et ont probablement été exécutés en 1819 ou 1820, avant les études que Robert fit d’après les Brigands de Sonnino. Cette supposition est, du reste, pleinement confirmée par la lettre de Robert, en date du 14 août 1820, que l’on trouvera plus loin.

y a dans l’ensemble une mélancolie, quelque chose de saisissant : cette atmosphère physique et morale du cloître, cette vérité, en un mot, qui montre que déjà alors Robert était l’observateur et le penseur que nous retrouverons avec plus d’éclat dans ses grands ouvrages. Et cependant ce tableau est un peu faible, et bien loin des intérieurs de Granet, par exemple. La toile paraît vide et l’architecture, minutieusement étudiée, joue un rôle trop important; l’exécution est sèche et mince, et c’est surtout par sa date que cette peinture a de l’intérêt.

Dans les trois lettres suivantes, écrites dans le courant de \ 819, Robert donne à M. de Meuron d’intéressants détails sur sa manière de vivre, ses études, ses projets, et sur les ouvrages qu’il exécuta pendant les dix-huit premiers mois de son séjour à Rome.

« Rome, le 5 mars 1819.

(( Mon cher monsieur,

« Que pensez-vous de moi, monsieur, et du silence que j’ai gardé jusqu’à présent? Vous m’accusez de négligence? je crains cependant davantage qu’il ne vous ait fait passer de la mémoire que je suis à Rome; et je suis étonné que moi-même je me sois mis dans le cas d’appréhender une chose qui me eau-

serait une aussi grande peine. Mais non ! votre bonté me fait espérer que vous aurez fait quelques suppositions justes sur le retard que j’ai mis pour répondre à votre bien chère lettre, et que vous aurez pensé qu’il ne pouvait être occasionné que par mon désir de vous adresser une lettre dans laquelle je puisse vous parler avec quelques détails de mes travaux, de mes projets, enfin de mes espérances. Je prendrai donc la liberté de m’étendre avec beaucoup de minutie sur tous ces points, certain que l’intérêt que vous me portez, monsieur, dont pour en douter j’ai trop de raisons, vous engagera à y répondre et à me faire connaître votre sentiment. Les premiers mois de mon séjour ici ont été employés à voir bien Rome, à prendre connaissance de tant de choses intéressantes qu’elle renferme; j’ai fait aussi assez d’études peintes, d’intérieurs, et beaucoup de croquis; je réfléchis en même temps mûrement quel genre j’embrasserais, pour pouvoir espérer et me mettre à même d’obtenir une indépendance que j’ambitionne : la gravure m’olfrait peu d’attraits, et je ne fus pas long pour me décider à n’v plus penser; l’histoire, que Brandt me conseille, et que mon goût me faisait trouver remplie de charme, ne me parut plus que semée de beaucoup d’épines lorsque je me rendis compte de quelle manière je pourrais l’exercer, c’est-à-dire lorsque je

pensai qu’à Berlin je ne serais qu’avec des artistes allemands qui méprisent tant tous ceux qui ont quelque penchant pour l’école française. Je vous avoue, monsieur, que ces idées ne me faisaient entrevoir ni de grandes espérances, ni une grande réussite. Je pensai donc que le genre était ce que je devais embrasser, et j’y suis tellement décidé que rien ne me ferait changer; je me suis formé un plan, que pour réussir je dois suivre; j’en sens tellement la nécessité que je craindrais même d’avoir le moindre regret pour cette décision, et tout mon goût, tous mes efforts seront pour acquérir quelque talent dans cette branche des arts que l’on aime et qui offre certainement moins de difficultés que d’autres. — Je suis cependant obligé, pour recevoir vos conseils, monsieur, de vous faire part des projets que je forme pour la suite, et qui ne laissent pas d’avoir beaucoup d’attrait pour moi. Je penserais volontiers, après avoir employé mon temps convenablement en Italie et prouvé par quelques ouvrages que je peux espérer une réputation (pardon, monsieur, vous devez voir que ce ne sont que des suppositions), je penserais à l’établir en choisissant les choses piquantes que notre Suisse doit offrir dans ce genre. Il me semble donc, en jugeant d’après mon sentiment celui général, que ça pourrait offrir un intérêt non-seulement aux com-

patriotes, mais même aux étrangers; cependant, je sens que, pour en être certain, il faut déjà avoir quelque réputation. Je ne vous cache pas, mon cher monsieur de Meuron, que si ces suppositions pouvaient avoir quelque fondement de réussite, je n’ambitionnerais pas d’autre bonheur.

« Si vous pouviez supposer, monsieur, combien j’ai hésité longtemps, combien je me suis tourmenté avant de commencer mon premier tableau, vous m’auriez plaint. Qu’il est pénible de ressentir en tout les effets d’une trop grande timidité, dirai -je d’un manque de caractère que l’on ne peut vaincre, accompagné d’un sot amour-propre qui m’empêchait de demander aucun conseil, même à mes amis? Après avoir fait plusieurs esquisses, je me décidai à représenter une petite scène que j’avais vue et qui m’avait plu assez : c’est le repas d’un pèlerin devant lequel étaient réunies plusieurs figures de costumes différents; une mère fait embrasser à son enfant quelques fleurs qui étaient sur son chapeau. J’arrangeai ce sujet dans l’intérieur d’une cour, dont j’avais fait une maquette : je cherchai à faire tous les costumes sur la nature, prenant beaucoup de modèles, louant des habillements, enfin me donnant une peine très- grande, d’autant plus que le peu que je savais de la langue du pays m’empêchait de me faire comprendre; toutes

ces difficultés me tinrent à cet ouvrage assez longtemps. 11 y a cependant deux mois que je l’ai terminé, et toutes les personnes qui l’ont vu y ont trouvé quelque mérite. M. Kaisermann, M. Granet m’ont fait assez d’éloges ; ce qui me fait espérer de faire mieux, c’est que je le trouve très-faible. Cependant je vous avouerai que ça me donne un courage très-grand et que je me promets de mettre mon temps à profit. J’ai fait depuis sur la nature une étude de même grandeur, où je suis à faire des figures maintenant; c’est un intérieur dans les souterrains de l’église Saint -Martin des Monts, qui sont assez piquants d’effet et de ton ; je me flatte que l’on verra quelque différence. Le premier tableau est destiné à M. Fischer, et le second à M. Fæglin, dont je réclame le bon souvenir et auquel je vous prie, monsieur, de présenter mes salutations. J’ai grande envie de les faire partir ensemble et de les faire passer à Neuchâtel, pour savoir votre sentiment, monsieur. J’ai beaucoup de projets pour cet été, et je demande au ciel de me conserver toujours une bonne santé pour pouvoir les exécuter.

« M. Granet a fait l’été dernier un tableau conséquent, qui a été exposé assez longtemps dans son atelier. Il représentait l’intérieur de l’église du couvent de Saint-Benoît, à Soubiaco ; c’est un ouvrage qui a,

à ce que j’ai trouvé, le plus grand mérite, mais il n’a pas plu aussi généralement que son tableau de l’intérieur du chœur des Capucins, qui a un effet si piquant; ils sont partis les deux pour Paris. Les ouvrages de M. Granet sont de grandes leçons pour moi, qui ai tant de sécheresse et de maigreur dans ce que je fais; je désirerais cependant finir davantage mes figures; je trouve que toutes celles qu’il fait sont remplies de sentiment et faites dans un grand style, mais je crois cependant quelles plairaient davantage si elles étaient plus rendues.

« M. Granet m’a chargé de vous faire mille excuses de ce qu’il ne répond pas à votre lettre, mais ses occupations lui prennent tout son temps; il me disait encore l’autre jour que de toutes les personnes de sa connaissance qui avaient quitté Rome, vous étiez celle qu’il regrettait le plus. Je vous dirai aussi, monsieur, que j’apprécie réellement M. Kaisermann et que je suis très-content de le connaître; je veux faire en sorte d’être toujours bien avec lui. Ce ne sont pas seulement ses conseils sur la peinture que je trouve bons, mais c’est un homme qui a une si grande activité que l’on ne peut le voir sans être stimulé. Il a passé toute la belle saison à Frascati, dont il est enthousiasmé de la nature pittoresque. II y a fait plusieurs ouvrages que je trouve très-bien, et il pré-

tend que, s’ils étaient à l’huile, ce seraient des Claude. Je me suis procuré quelquefois l’honneur de voir Mme la princesse Czartoriska, qui m’a engagé encore dernièrement de vous prier de prendre en considération la demande qu’elle vous a faite dans sa dernière lettre; c’est pour remplir son désir que je vous en parle, monsieur, sachant bien que ma lettre ne peut rien ajouter à ce qu’elle souhaite. Je dois aller voir un de ces jours un tableau de M. Yerstappen, qu’il vient de terminer, toutes les fois que j’ai le plaisir de le voir, il me parle continuellement de vous, monsieur, ce qui me fait voir que votre départ a fait un grand vide dans toutes vos connaissances. M. Kaisermann a encore votre tableau, monsieur; mais, à la première occasion, je vous assure que vous le recevrez : au moins il m’a promis de me le remettre. Je viens de voir M. Catel, qui m’a beaucoup parlé de Domenico ; il lui a fait obtenir, à ce qu’il m’a dit, une pension d’un paule par jour; avec les assistances de quelques personnes il vit; mais il est vieux et ne peut plus rien faire. Cependant je le vois quelquefois et il paraît jouir encore d’une bonne santé. M. Catel me charge de vous dire mille choses; M. Yerstappen aussi, que je viens de voir à présent. Il vient de terminer un grand tableau, qui est bien, mais il me semble que j’ai vu de meilleures choses de lui.

— Je reçois aujourd’hui votre bonne lettre, monsieur, dont je vous remercie; je vois que je me trompais en pensant que vous n’aviez plus souvenir de moi, et il ne me reste qu’à vous demander des excuses sur mon silence. J’ai appris avec un grand contentement la nouvelle que vous m’annoncez sur l’augmentation de la famille et sur votre bonheur; j’y prends une grande part en m’en réjouissant beaucoup ; veuillez présenter mes respects à madame, avec mes félicitations. Je vous remercie mille fois de votre lettre, à laquelle je voudrais répondre, mais la mienne est remplie, il 11e me reste plus qu’à vous saluer.

« Votre dévoué, Léopold Robert.

« Permettez encore un mot : j’ai changé de demeure depuis quelque temps, et je vous prie d’adresser vos lettres, monsieur, via Felice, N° 136. »

« Rome, 15 juillet 1819.

« Mon cher monsieur,

« Voici la quatrième lettre que j’ai le plaisir de vous adresser, monsieur, sans avoir l’avantage de recevoir de vos nouvelles. Je vous en prie, tirez-moi de peine; l’anxiété que votre silence me donne est d’autant plus grande que j’ignore absolument ce qui

l’occasionne. Dernièrement M. Lardy m’a cependant tranquillisé à l’égard de l’état de votre santé, monsieur, et celle de votre précieuse famille. Je ne puis penser qu’une chose : c’est que quelque lettre a été égarée. Vous m’annonciez, monsieur, dans la dernière que j’ai eu le plaisir de recevoir, une autre lettre par l’occasion de M. le colonel de May. Ne la recevant pas, je me suis informé si M. de May était arrivé à Rome. Après plusieurs perquisitions, j’ai appris à mon grand étonnement qu’il était à Naples, et quelque temps après, je fus instruit tout à la fois de son retour et de son départ de Rome. J’ai pensé qu’il avait oublié cette lettre, ou bien que vous n’aviez pas pu la remettre, monsieur. Ensuite j’ai attendu, toujours attendu, avec une impatience que vous ne pouvez pas vous figurer. Avouez, monsieur, que j’ai fait grande preuve de patience en espérant si longtemps; enfin je n’ai plus pu y tenir. J’ai remis une lettre à un de mes amis qui est parti il y a quinze jours, une autre dans la caisse des tableaux que j’ai pris la liberté de vous adresser, monsieur, et la présente qui pourra arriver avant les autres, puisqu’elle va par la poste. C’est à M. Schnell que j’ai remis la caisse contenant mes tableaux. Il m’a dit qu’elle ne pourrait arriver à Neuchâtel que vers le 20 ou le 25 août. Il y a aussi trois portraits que je vous

prie de vouloir remettre à M. Girardet, qui est chargé de faire tenir les frais de port. Je suis extrêmement impatient de recevoir vos conseils, monsieur. J’appréhende que vous ne soyez trompé en mal, mais vous devez penser, monsieur, que les coups d’essai ont toujours leur cachet. Je les envoie sans les avoir fait vernir. Je ne puis vous dire, monsieur, combien Rome est pour moi un séjour enchanteur. Si j’avais l’espérance de faire mes petites affaires, je serais heureux. Mais je suis si peu sûr de moi, que des jours je me figure que je suis le plus infâme croûton. Ces idées me tourmentent un peu. Mais à la garde de Dieu. Je fais et ferai tout ce qui sera en mon pouvoir. J’ai cependant l’idée que les premiers (prochains) ouvrages se ressentiront de moins de défauts; au moins on trouve que dans les études que j’ai faites dernièrement il y a plus d’harmonie et moins de lourdeur. Si les tableaux qui vont vous arriver pouvaient me valoir quelques commandes, je serais extrêmement encouragé et joyeux, car vous, monsieur, qui connaissez Rome, vous devez savoir qu’il est impossible avec 50 louis par an de pouvoir étudier et s’entretenir. Des malheurs de famille me mettent dans la nécessité de chercher par mes ouvrages à retirer quelque chose. C’a été un grand avantage pour moi d’avoir eu de suite les demandes

de M. Fæglin et M. Fischer. Ils me les ont faites sans savoir comment je pourrais les remplir. Maintenant qu’on l’a vu, le sort peut-être ne me favorisera plus.

a Je pense un peu que vous ferez un voyage à Paris à l’occasion du Salon. Je suis extrêmement impatient d’apprendre la sensation que produira vos ouvrages, monsieur. Nécessairement elle vous fera plaisir; au moins je n’y ai jamais vu de tableau capital de la Suisse, ou ceux qui étaient d’une grande dimension n’attiraient ni par l’exécution, ni par le choix, et votre tableau des ruines, que je me rappelle trèsbien, sera aussi regardé dans les meilleures choses pour le caractère et l’effet. Si je ne me trompe pas, monsieur, dans ma conjecture que vous pourrez aller passer quelque temps à Paris, je vous prierais de faire remettre la caisse à M. Girardet; si, dans tous les cas, vous faisiez une absence trop longue, de vouloir l’informer à quelles personnes il doit les adresser. Veuillez me pardonner, monsieur, toutes les demandes que je prends toujours la liberté de vous faire.

M. Jeanrenaud est revenu de Naples enfin. Je lui ai parlé de se charger de votre étude des Cascatelles . J^orsqu’il a su que c’était pour vous, monsieur, il m’a dit qu’il s’en chargerait volontiers ; ainsi j’ai le plaisir

de penser qu’elle vous arrivera bientôt après l’avoir attendue si longtemps.

« Brandtne me donne aucune nouvelle et j’ignore pourquoi il ne m’écrit pas ; je sais cependant indirectement qu’il se trouve toujours bien.

« Vous avez sans doute fait encore plusieurs tableaux depuis le dernier dont vous me parliez. Je suis très-impatient d’apprendre quel en est le choix.

« Je prends la liberté de vous instruire, monsieur, dans la lettre que j’ai remise à mon ami Beauvoir, des ouvrages des artistes qui ont paru dernièrement ; comme je n’en ai pas vu de nouveaux depuis, je laisse à ma première lettre de vous en parler. Cependant je dois vous dire un mot d’un tableau d’un de mes amis qui attire beaucoup de monde ; le sujet est bien choisi et l’exécution, originale et large, plaît beaucoup. C’est Jérémie pleurant sur les ruines de Jérusalem. L’auteur, qui est d’origine suisse, est pensionnaire du ministre de l’intérieur de France.

« Mme la princesse Czartoriska, qu’il y a trèslongtemps que je n’ai eu l’honneur de voir, est cependant bien portante ; au moins dernièrement je l’ai rencontrée à midi dans le cours, par une chaleur des plus vives.

« J’espère beaucoup, monsieur, que vous voudrez bien avoir la complaisance de me répondre à cette

lettre ; au moins si je ne reçois pas de nouvelles, je serai extrêmement chagriné, puisque j’en suis déjà à jeun depuis six mois passés. Je vous prie, monsieur, de présenter mes respects à madame et de vouloir me parler un peu du petit Max, et me dire le nom que vous avez donné à votre dernier enfant. J’ai tant de plaisir d’apprendre tous ces petits détails de personnes dont le souvenir me sera toujours si précieux, que je ne pense pas que mes demandes peuvent paraître déplacées. Je vous supplie de me rappeler au souvenir de Lory et Moritz. J’ai l’honneur, monsieur, tout en vous priant de vous rappeler un peu de moi, de vous présenter mes respects, et je vous prie aussi de croire à l’attachement de votre dévoué serviteur,

« Rome, 1 5 novembre 1 81 9.

« Mon cher monsieur,

« Combien je vous remercie de votre bonne lettre, monsieur, et de vos bons conseils ! j’en suis d’autant plus reconnaissant que j’y ai trouvé tant de bonté et d’intérêt que je ne puis douter que vous ne me conserviez toujours cet attachement qui m’est si précieux. Ah! je sens que si je pouvais les recevoir ici j’en tirerais plus d’avantage encore, vous me donneriez un

peu de courage ; ils sont remplis de tant de justesse, que je m’y abandonnerais entièrement. J’ai bien ici beaucoup de connaissances et d’amis dont les avis me font plaisir et me sont utiles; quelquefois cependant ils ne se rencontrent pas tout à fait, parce qu’on a, ou trop de ménagement, ou trop peu d’intérêt pour mes progrès, et cette froideur me tue quelquefois. Ce qui entretient mon courage plus que toute autre chose, c’est que je crois sentir que je peux faire quelques pas d’avancement, par la manière dont je vois ce que je fais ; je ne m’abuse pas et je me juge plus sévèrement que personne : je sens qu’au premier abord je ne pourrai jamais observer assez bien une chose pour pouvoir la rendre avec intérêt; je serai toujours obligé de voir, revoir souvent, pour avoir plus d’assurance; je suis persuadé que si je recommençais ce que j’ai fait ça serait un peu mieux. Je termine plusieurs tableaux qui me paraissent plus transparents et un peu plus harmonieux que ceux que j’ai envoyés, et quoique la dimension ne m’ait pas permis d’étudier les figures comme je l’aurais pu si elles avaient été plus grandes, j’ai cherché un ensemble plus vrai. M. Catel, que j’ai eu le plaisir de voir il y a quelques jours, a trouvé qu’ils étaient d’une assez bonne couleur ; enfin je travaille toujours et toujours avec plus de plaisir. Rome m’enchante; c’est un

séjour unique : plus on l’habite, plus on s’y attache. Les premiers mois je n’étais nullement frappé de bien des choses que maintenant je vois avec tant de plaisir; rien ne me paraît indifférent. Quel caractère on trouve dans les moindres choses, et combien ce calme, cette solitude y ajoutent ! J’ai bien des projets, mais le temps s’envole avec une si grande rapidité que l’on est toujours obligé d’en rabattre; — j’aimerais aussi beaucoup aller passer quelques mois à Tivoli, il y a tant de belles choses ! je n’y ai encore été que quelques jours, que j’ai employés à faire des croquis. C’est encore une chose bien bonne et utile ; il me semble que rien ne forme autant le goût, et c’est un point si précieux dans les arts ! Lorsque je pense que voilà bientôt une année et demie que je suis ici, je suis autant étonné qu’affligé de voir que je n’ai presque rien fait, tout en ayant travaillé assidûment. Lorsque j’ai remis à M. Yerstappen la lettre qui lui était adressée, il arrivait seulement de la campagne, où il a passé près de quatre mois de l’année. Il m’a fait voir un tableau qui n’était pas fini et auquel il travaille maintenant : c’est une vue du lac de Nemi, prise du bas de Gensano : — c’est un effet de soleil couchant qui m’a paru d’une couleur bien vraie, surtout les premiers plans; il a fait aussi une vue des grandes Cascatelles, charmante. Il a une franchise

de ton et une vigueur dans ses devants que je ne retrouve dans aucun des autres peintres. Il vous remercie beaucoup de votre lettre, monsieur, et il m’a chargé de vous faire beaucoup de salutations en attendant qu’il ait le plaisir d’y répondre. M. Yogt a fait plusieurs tableaux, entre autres un avec des animaux du pays, qui sont charmants, pleins de vérité et d’une étude extrêmement soignée et sévère. Ingres vient de faire un petit tableau, sujet du Dante, qui ne pourrait être mieux ; c’est un homme de bien du talent, on a beau dire qu’il est maniéré, qu’il se moque de la couleur, son goût si fin, si délicat, si rempli de sentiment et toujours avec un caractère si original, me fait une impression bien vive, — et je ne conçois pas pourquoi ses ouvrages ne plaisent pas. Il a envoyé plusieurs tableaux à Paris qui ont été trop tournés en ridicule; il y a même des journalistes qui osent lui conseiller de recommencer la peinture. Je le vois assez souvent chez M. Thévenin, directeur de l’académie de France. M. Kaisermann n’est pas encore revenu de la campagne; Domenico est toujours chez lui, il vient bien vieux. — J’aurais une envie d’enfant de faire, pendant le temps qu’on ne peut pas travailler dehors, un sujet d’histoire de genre; à juger d’après ce que je sens, il me semble qu’il me sera toujours bien difficile de faire des sujets

qui demandent cette touche franche et vive, cette promptitude d’exécution qui est nécessaire, dans le genre de MM. Granet et Catel. Je voudrais faire une étude plus sévère de figures, un sujet qui inspire à rendre quelques caractères. — Vous voyez, monsieur, que je vous dis tout ce qui me passe par la tête, mais c’est pour que vous me guidiez par vos bons conseils. — Je sais que l’on doit se laisser aller à son sentiment, mais des avis bien donnés sont si avantageux! Je réclame encore, mon cher monsieur,- votre sentiment sur une chose; il me semble que je devrais faire quelque chose pour M. Roulet, pour lui témoigner ma reconnaissance. Je ne sais si je pense juste et si cela lui ferait plaisir; je ne pense pas faire un ouvrage qui me demande bien des frais, car je craindrais qu’il ne le trouve pas bon, mais seulement pour lui faire voir ce que j’étudie, quel genre j’ai pris. Il me tarde beaucoup de savoir quels tableaux vous avez faits dernièrement, si vous avez choisi la vue du Mont-Blanc comme dans votre chère lettre vous m’en parliez. Je pense cependant que vos occupations vous ont laissé et vous laissent encore quelques journées libres et que la palette n’est pas toujours en repos.

« J’ai reçu dernièrement un catalogue du Salon, qu’on m’a envoyé de Paris. En le parcourant, j’ai vu qu’il n’y avait aucun tableau représentant quelques

belles vues de notre belle Suisse , il me semble que vos ouvrages auraient si bien figuré que j’étais chagriné de ne les y pas voir du nombre, mais enfin c’est une chose faite et dont on ne peut plus parler. J’ai été surpris du nombre de tableaux de genre qu’il y a. Les peintres d’histoire prétendent que le goût se perd et qu’il est bien ridicule de donner de plus brillantes récompenses, et de plus distinguer une classe d’ouvrages qui ne marchent que bien après les tableaux de style. M. Catel a une vue des environs de la Cava. M.Verstappen n’a rien : on critique beaucoup l’armée de Charles III dans la vue d’Aquapendente de M. Chauvin, mais je ne réfléchis pas qu’étant beaucoup plus voisin que moi, vous devez être très-instruit. Dans une de mes lettres, monsieur, je vous marquais que M. Jeanrenaud se chargeait du tableau que M. Raisermann m’a remis pour vous; j’ai été trompé et forcé de le garder, M. Lardy n’a pu même disposer d’une place pour le mettre. S’il était sur toile, il n’offrirait aucune difficulté; mais un panneau, quoique peu grand, exige plus d’espace et il paraît que ces messieurs n’en ont pas de trop.

« Nous approchons déjà d’une nouvelle année; je ne puis m’empêcher à toutes ces époques de faire une énumération de ce que j’ai fait. C’est toujours avec

peine en voyant le peu d’avance. Je voudrais beaucoup pouvoir suivre votre bon conseil de travailler sans peur* mais je ne suis pas assez raisonnable. Quoique je n’attende pas une époque pour faire des vœux pour vous, monsieur, et pour tout ce qui vous est cher, je choisis néanmoins celle-ci pour vous les adresser ; vous dire combien ils sont ardents et sincères est inutile : je crois que vous me jugez assez bien pour penser que tout ce qui peut contribuer à votre bonheur, je le désire autant que personne. Je vous prie bien, monsieur, en présentant mes respects à madame, de vouloir lui faire part des mêmes sentiments ; j’embrasse le petit Max et la petite Marie, que j’aimerais tant voir à présent; c’est en vous suppliant de me conserver toujours votre tant bonne amitié que je termine ma lettre, monsieur, et veuillez recevoir les salutations de celui qui sera toujours votre dévoué serviteur,

« M. Catel, que j’ai eu le plaisir de voir aujourd’hui, me charge de vous dire bien des choses; il s’occupe toujours à faire des tableaux représentant des vues de Naples et de la Sicile. Il a fait entre autres un effet de clair de lune dans le couvent d’Amalfi, qui est très-beau. J’ignore absolument ce que fait

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