‹ Léopold Robert d'après sa correspondance inéditeChapitre 18 sur 59 · MARIA GRACIA ET TERESINA · texte numérisé non relu

MARIA GRACIA ET TERESINA

de la montagne toute une collection d’armes et de costumes qui lui fournirent, pendant toute sa carrière, de précieux et indiscutables éléments pour ses tableaux.

Tous ces gens coûtaient cher à nourrir, et, pendant que le procès des chefs s’instruisait avec la lenteur que l’on met à Rome à ces sortes d’affaires, le gouvernement papal se relâcha un peu de sa sévérité. On élargit d’abord les femmes et les enfants; puis quelques hommes furent autorisés à circuler librement dans la ville sur parole. A Rome, dans le peuple tout au moins, les prouesses des brigands sont regardées comme des actes de courage, et on ne fait pas une grande différence entre un héros et un bandit. Tous ces gens, d’une allure si frappante, inspiraient la curiosité et même l’intérêt. Les femmes surtout trouvèrent à s’employer. Les artistes les prirent pour modèles. « C’est ainsi, dit M. Feuillet de Conches, que Maria Grazia, la plus remarquable de ces femmes de Sonnino, fut bientôt comme chez elle, avec sa sœur Teresina, chez Schnetz et chez Robert. Tandis que le mari de la Grazia portait â la jambe l’anneau de fer du bagne et tenait une misérable et chétive contenance au château Saint-Ange et plus tard à Porto-d’ Anzio, la belle montagnarde sonninèse errait par la ville et faisait la fortune des ateliers. C’était le vrai type de la femme du brigand ; superbe de

stature et de forme, la tête couronnée de la plus magnifique chevelure, forte, fière, sans peur, l’œil et le geste du commandement, quelque chose de la liberté du dithyrambe de Barbier. Térésina, qui était comme sa sœur dans le suprême éclat de la beauté et qui devint la favorite de Robert, avait plus de finesse et de douceur dans les traits; on eût dit une femme de la ville en costume de ciocciarci 1. »

Du reste, Robert lui-même va nous donner des renseignements authentiques sur cette période de sa vie dans une lettre adressée à sa famille.

« Rome, le 4 4 août 4 820.

« Chers parents,

« Comme je vais passer un mois à la campagne, je veux vous écrire auparavant pour vous dire que mes occupations vont toujours leur train, que je me trouve toujours plus heureux, parce que je me fais une réputation et que ma perspective devient de jour en jour plus belle : il faut que je devienne un homme de talent; ne vous tourmentez seulement pas trop pour vos affaires de la maison ; c’est ce dont je vous

4 . Ciocciari : porteurs de sandales, paysans de la campagne de Rome.

prie; quelques années peuvent amener beaucoup de changements, etc.

« Il faut que je vous dise que hier j’ai reçu une visite qui m’a fait grand honneur et beaucoup de plaisir : c’est celle de M. le comte de Forbin, directeur général de tous les musées de France. Sa place est si importante qu’il reçoit du gouvernement le même traitement que les ministres. C’est vous dire assez combien sa protection est avantageuse. Il avait entendu parler de mes tableaux ; il a voulu les voir et il en a été enchanté. Que puis-je penser des éloges d’un homme comme lui, sinon qu’ils sont vrais? Il m’a répété entre autres plusieurs fois que mes derniers tableaux étaient très-bien à mettre en parallèle avec les très-bonnes choses, qu’on y voyait l’empreinte d’un talent des plus distingués et que dans peu mes ouvrages seraient au premier rang, etc. Il m’a beaucoup engagé à envoyer autant de tableaux que je pourrais à l’exposition de Paris, qu’ils seraient tous très-bien payés; il m’a dit de plus que bien certainement, à son retour à Paris, il me fera quelques commandes pour le duc d’Orléans; qu’il était seulement/âché que je ne fusse pas Français, que j’aurais alors tous les encouragements que l’on donne aux artistes de talent. Si son parfait sentiment sur les arts n’était pas connu, je n’en parlerais pas, car

j’ai mis un peu de côté ma modestie, mais j’ai pensé que cela vous ferait plaisir et je me suis laissé entraîner. Yoici quelles ont été mes occupations depuis que j’ai terminé ma Religieuse. J’ai su que, par mesure de police, on avait transporté à Rome une cinquantaine de familles des campagnes où se font les brigands : ce sont les ours des Apennins. Le gouverneur de Rome m’a donné la permission pour faire quelques études dans une espèce de prison où ils sont tous renfermés. J’allai de suite me faire ouvrir les grilles, et je trouvai, comme je m’en doutais bien, les costumes les plus pittoresques et les plus brillants de couleurs qui existent. On ne les connaît pas à Rome même. Je commençai à faire quelques études pour moi; on me donna une chambre très-bonne pour peindre, et je commençai un tableau de costumes : c’est une famille de ciocciari. J’en commençai encore un : c’est un vieux pâtre des montagnes avec sa fille, tous deux endormis au pied d’une madone de la forêt, à la suite d’un repas frugal. Mon troisième tableau est un sujet tout neuf et qui doit plaire, c’est une scène de brigands d’Italie; leur costume est d’une richesse étonnante et le même depuis des siècles. J’ai fait cela avec la plus grande vérité, puisque je les avais pour modèles et qu’on leur a laissé leurs effets et leurs habillements. C’est une

chose assez curieuse d’aller travailler dans un endroit comme cela. J’y ai cependant été plus de deux mois, sans manquer un jour. Voilà mon sujet : Dans l'intérieur d’une grotte, sur le premier plan, est un brigand blessé qui est pansé par un autre ; quelques autres plus éloignés les avertissent qu’ils doivent être sur leurs gardes; ils sont tous cachés par des masses de rochers ; au fond du tableau est l’issue de la grotte avec un torrent ; on voit aussi un sentier dans l’intérieur de la forêt, où se trouve un pâtre de la montagne. Un détachement de soldats s’est arrêté près de lui et quelques-uns veulent le forcer de leur indiquer la retraite des voleurs; il les trompe en leur indiquant une fausse route; les brigands sont encore en possession de leur vol et sont sauvés par le pâtre qui est leur ami. Voilà une scène juste du pays. J’ai fait encore une dizaine de costumes pour moi et qui sont soignés, et j’ai fait encore en grand une jeune fille qui a une tête magnifique : c’est une beauté comme je n’en avais pas vu encore. Elle est dans la campagne, près d’une fontaine; elle se repose sur son vase. Tous ces ouvrages ne sont pas finis. Il faut que j’aille passer un mois à la campagne pour faire des études particulières de paysage. Je n’ai pas mal travaillé dans une saison où chacun fait si grande attention de ne pas se fatiguer, car pendant deux

mois je suis persuadé de ne pas avoir perdu une heure et j’ai toujours été bien portant.

« J’ai dépensé, il est vrai, beaucoup d’argent pendant ce temps, mais j’ai une foule de sujets nouveaux qui m’en rapporteront. C’est seulement après le carnaval que je pourrai parler de mes succès. J’ai reçu l’autre jour une lettre de M. R... de M... qui me charge de lui exécuter, outre les tableaux qu’il m’a demandés, deux pour le roi de Prusse et un pour le prince de Hardenberg. Un des artistes les plus distingués de Rome m’a demandé un tableau et il m’a fait la proposition de faire échange d’un de ses ouvrages avec un des miens. Il a une grande réputation, et en treize années de séjour à Rome il a fait fortune. Vous voyez que plus j’avance et plus mes affaires prennent une bonne marche ; soyez donc sans trop de soucis. Je me trouve toujours très-bien où je suis; on a pour moi des attentions particulières; je suis même gâté. Je vous embrasse tous mille fois et suis toujours votre dévoué

a Léopold Robert. »

Je n’ai rien à ajouter à la description que Robert vient de nous donner lui-même de ses Brigands dans une grotte , le plus considérable, je crois, et le plus complet des ouvrages de cette nature qu’il fit avant

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