BRIGANDS DANS UNE GROTTE
d’entreprendre Y Improvisateur napolitain. Les figures, qui étaient subordonnées dans ses premiers tableaux, dominent ici, et le paysage très-étudié, très -italien > d’une grande vérité d’aspect, ne distrait cependant pas l’attention. Sa facture aussi a beaucoup gagné en largeur et en agrément *. Les costumes riches, pittoresques, variés, qui sont l’écueil de presque tous les peintres qui traitent l’Italie contemporaine, ne détournent pas l’œil du spectateur des mouvements, des attitudes, des expressions des visages qui concourent à donner à cette scène son caractère dramatique et son intérêt. Nous sommes encore en plein dans la peinture de genre; mais la noblesse, la tournure de quelques-uns des personnages de ce tableau font pressentir que Robert tend à s’élever. Une Vieille disant la bonne aventure à une jeune fille de SonninOj, — Religieuses effrayées par des brigands qui envahissent leur couvent > — Pêcheur et Jeunes Filles de Vile de Procida , et quelques autres œuvres conservées dans les principales collections de l’Europe,
1. M. Aurèle Robert possède deux études faites aux Ter mini, l’une d’un jeune homme avec tout son attirail de guerre, l’autre d’une jeune fille. Ces deux petits ouvrages sont d’une exécution libre et charmante. Il est évident qu’au point de vue technique, Robert a fait d’énormes progrès et que son séjour aux Termini a eu sur son talent la plus heureuse influence.
sont de la même époque et appartiennent à la même inspiration.
Léopold fit au printemps de 1821 une courte excursion à Naples dont il rend compte à ses parents dans les deux lettres qui suivent. Il est heureux, plein de courage; l’avenir lui sourit. Il paraît que la famille Robert avait pris la résolution de vendre la propriété des Éplatures, grevée de quelques dettes. Lejeune peintre voudrait retenir le toit où sont nés les cinq enfants. Ses affaires vont bien et il pense qu’en quelques années il pourrait mettre de côté les quinze mille francs nécessaires pour affranchir la maison paternelle. Il voudrait aussi faire venir à Rome son jeune frère Aurèle, en décharger sa famille et en faire un artiste. Enfin il mentionne la commande d’un grand tableau qui lui aurait été faite à Naples par la princesse de Paterno. Ce tableau ne saurait être que Corinne au cap Misene , qui, de transformation en transformation, devint Y Improvisateur napolitain .
« Rome, 30 avril '1821.
« Ma bonne mère,
« Il m’est impossible aujourd’hui de faire une longue lettre; je suis sur mon départ pour Naples et
j’ai tant de choses à faire, que je ne sais où donner de la tête. J’ai reçu toutes vos chères lettres qui m’ont fait un sensible plaisir, mais je suis étonné que vous trouviez ma manière d’agir et mes sentiments si particuliers. Il me semble qu’il n’y a rien de si naturel; car dans le fait, si ma position et ma perspective sont brillantes, à qui le dois-je? si ce n’est à vous. Ainsi, plus je me trouverai bien, plus je rapporterai tout à ma famille. Vous me pariez de vendre les propriétés. Je ne puis donner mon idée contre celles de tous. Je dirai seulement une chose : mon intention serait de payer les dettes qui les grèvent. Je pense qu’il ne me faudrait que peu d’années sans me gêner pour cela. Je suis jeune; dans une dizaine d’années, je pense que je ne m’apercevrai pas beaucoup d’une quinzaine de mille francs, etc., etc. Il faut absolument qu’Aurèle vienne; il m’économisera plutôt qu’autrement. Il va sans dire que je m’en charge entièrement. Je le ferai peintre; nous ferons de bons tableaux. Je lui écrirais si je le pouvais, mais je vous adresserai une lettre de Naples. Ne soyez nullement en peine pour ce voyage ; je le fais avec cinq ou six amis. Nous reviendrons ensemble dans six semaines. Toutes vos lettres me feront extrêmement de plaisir, la dernière m’a fait rire. Vous me dites que vous n’avez rien dit du petit effet qui
était dans ma lettre. Vous craignez que je n’en sois fâché! mais, en vérité, je voudrais savoir si ce n’est pas moi qui dois vous remercier. Voilà au moins comme je le sens. Ma chère mère, vous parlez de mes vertus! Si j’en ai quelques-unes, ce sont votre exemple, votre amour pour vos enfants qui les ont formées, etc., etc. Si vous pouvez me répondre promptement, adressez-moi votre lettre ail’ espe ranzella . Si jamais vous étiez inquiète, écrivez à M. Thévenin, directeur de l’académie de France à Rome. J’envoie deux tableaux à M. R... de M...; iis seront à Neuchâtel dans cinquante jours. J’écris à M. de Roulet que vous irez les voir. Je suis persuadé qu’il vous recevra bien, de même que madame, etc. — Votre
« Naples, mai-juin 1821,
« Bien chers parents !
« Je ne veux pas partir de Naples sans vous adresser une petite lettre : le temps me presse un peu, mais dans un voyage comme celui que je viens de faire, on a peu de moments libres. Je remets donc à mon arrivée à Rome le plaisir de vous donner des détails, lesquels, bien certainement, vous intéresse-
ront. Ce n’est pas que j’aie beaucoup de bien à vous dire de Naples, qui, quoique très-grande ville, m’a ennuyé à la mort; mais les environs sont délicieux et si différents de caractère, de nature, qu’on ne peut que jouir pleinement en les parcourant : le Vésuve surtout est une merveille, comme tous les phénomènes de la nature : on ne peut se les figurer.
« Pompeïa, Baja, la fameuse île de Capri, que Tibère a rendue célèbre, Ischia dont les eaux ont tant de réputation, Procida où j’ai trouvé des costumes qui se rapprochent beaucoup des costumes grecs. J’ai lu avec assez de plaisir Mme de Staël et M. Dupaty, quoiqu’ils soient tous les deux bien ampoulés, dans des genres particuliers : tout ce qu’ils disent n’est pas non plus très-vrai.
« Il faut voyager comme nous pour voir bien le pays, pour juger des mœurs. Je ne sais si je vous ai dit que j’étais en société de six amis, quatre architectes, un capitaine suédois et moi. Nous avons fait tous nos voyages, moitié à pied, moitié en voiture et sur mer. A propos de mer, elle ne me convient pas du tout, car j’ai été très-incommodé plusieurs fois quand elle était un peu agitée. Je suis bien impatient de me revoir à Rome : je soupire après la capitale du monde chrétien et des arts; mais une grande raison, c’est que depuis que je l’ai quittée, je n’ai pas été
occupé de suite. J’ai fait beaucoup de croquis, souvenirs du pays; j’ai acheté très-cher beaucoup de costumes qui me serviront. Je pense trouver à Rome quelques lettres, je voudrais déjà y être pour les lire. Je suis pressé par mes camarades, je ne puis remplir ma lettre comme je le voudrais, mais je m’en dédommagerai quand je serai de retour à Rome.
« Adieu, ma bonne mère, je vous embrasse comme toute la famille.
« Depuis quelques jours que je suis revenu à Naples, de mes courses aux environs, j’ai eu l’occasion de voir plusieurs personnes de marque : le duc d’Albe et le duc de la Rocca Romana, la princesse de Paterno, qui est une dame extrêmement aimable, amante des arts et des artistes. J’ai un grand tableau à faire pour elle : c’est une des premières familles de Naples. Notre consul, M. Meuricoffer, m’a trèsbien reçu : je m’étais fait donner une lettre de crédit pour mes achats de costumes, etc., etc. »
Robert revint de Naples en juin 1821. Il avait fait une ample provision d’études et de croquis pour son tableau de Corinne improvisant au cap Misène. C’était le premier ouvrage de cette importance qu’il entreprenait; il comptait l’envoyer à l’exposition de
Paris, et l’on verra dans les lettres suivantes qu’il y mit tous ses soins. Il continue aussi à insister pour qu’on lui envoie son frère Aurèle auquel il veut épargner les écoles qu’il a faites lui-même faute d’une bonne direction, et tout en rendant compte à ses parents de ses travaux, des distractions qu’il trouve dans la société de Rome, de ses succès présents. et de ceux plus marqués qu’il se sent en état d’obtenir, il leur parle avec une tendresse qui prouve assez que son talent, en grandissant, n’a pas étouffé son bon cœur.
« Rome, 21 juillet 18211 .
« Mon cher Aurèle,
« Ta lettre m’a fait beaucoup de plaisir; je vois que ce ne sera pas contre ton gré que tu viendras me rejoindre, mais il est vrai que tu aurais grand tort si tu hésitais un moment, car je crois que c’est un bonheur pour toi. Nous travaillerons tous les deux ; tu deviendras artiste comme moi, et nos affaires en iront mieux comme celles de notre famille. Je vais prendre un bel appartement que je garnirai. Je te conseille, puisque tu peux le faire, de prendre des leçons d’italien, qui te serviront beaucoup pour le voyage, et j’aimerais assez que tu en susses quelque
chose en arrivant. Je te promets que nous serons bien tous les deux. Je voudrais seulement que toute la famille pût venir, mais c’est un projet infaisable. Je conçois qu’à ton âge tu auras beaucoup de peine à quitter nos bons parents; mais, mon cher, il faut prendre le parti qui leur sera le plus avantageux. Si en travaillant, comme je ne doute pas que tu le feras, tu peux acquérir du talent, combien nous serons heureux tous les deux ! Je te donnerai de bons conseils, tu les suivras, et tu ne seras pas long, j’espère, à commencer une carrière dans les arts. J’ai perdu à Paris beaucoup d’années en m’occupant de la gravure, elle ne me plaisait pas du tout; je ne savais pas ce que c’était que de travailler. Aussi, quelle multitude de journées je me rappelle avoir perdues ! sans cela je suis sûr qu’il y a quatre ans que je serais dans la même position ou je me trouve actuellement; et puis des frères, combien ils doivent s’encourager!... Il faut que nous fassions parler des Robert. Allons, prends courage et prépare-toi à être ici au nouvel-an. Je suis arrivé ici dans la grande chaleur; je n’en ai pas été incommodé, mais tout le monde ne serait pas comme cela. Je recommande bien qu’on m’écrive de suite. J’enverrai de l’argent pour ton voyage, car notre famille, qui a tant fait pour moi, ne doit pas s’inquiéter de toi. Je crois
réellement que tous les deux ici à Rome nous ne dépenserons pas plus que moi seul.
« Adieu, mon cher, je t’embrasse et suis tout à toi,
« Rome, 6 juillet 1 821 .
« Ma bonne mère,
« Il m’est impossible de vous écrire aujourd’hui une longue lettre ; d’ailleurs je viens de remettre à M. L. une épître qui est un abrégé de mon voyage de Naples. Je suis un peu inquiet de ne pas recevoir de vos nouvelles; il y a longtemps que vous ne m’avez écrit, etc. Je commence à me remettre un peu à mes occupations. Après une vie vagabonde comme celle que j’ai menée pendant des mois, on ne peut de suite reprendre la besogne. Il est vrai que le tableau que je vais faire m’occupe beaucoup (plutôt de tête que matériellement), aussi j’ai été et je serai encore des journées à réfléchir, à penser à ma composition ; elle est cependant faite ; je crois réellement que ce sujet peut faire un beau tableau; je sens qu’il m’inspire. Une belle Corinne? ce n’est pas peu de chose à faire. Enfin nous verrons. Je vais prendre un appartement qui soit inconnu à toutes mes con-
naissances. Je veux avoir la satisfaction de faire ce tableau seul, sans être ennuyé par cinquante avis différents qui me décourageraient. Je commence à me sentir un peu fort par moi-même, et l’étude de la nature est le seul bon conseil qu’on puisse prendre. Pendant tout le mois de juin le temps a été trèsinconstant, mais voici les beaux jours qui commencent et la chaleur que j’aime tant. J’arrive bientôt à compléter ma troisième année de séjour à Rome. En y arrivant je n’aurais osé espérer en si peu de temps un sort aussi heureux. J’en rends mille grâces au ciel. Je vous adresse cette lettre, ma bonne mère, pour que vous receviez plus promptement de mes nouvelles; il est vrai que j’aurais dû le faire depuis quinze jours que je suis de retour. Il est déjà trèstard et j’attends un modèle demain à cinq heures pour travailler; je n’aurai pas trop de temps pour dormir.
« Je vous embrasse mille fois et suis tout à vous.
« Rome, 6 octobre 1 8 2 1 .
« Ma bonne mère,
« Vous devez être indisposée contre moi par mon long silence, je suis cependant toujours le même, ce
ne sont que mes travaux qui m’occupent exclusivement : je suis dans un âge où les passions ont une force plus grande que dans toute autre époque de la vie; je m’aperçois que l’ambition de faire parler de moi a pour ainsi dire amorti toutes les autres. Ma santé est toujours parfaite, j’en rends mille grâces à Dieu. Je crois qu’avec l’ardeur qui m’embrase je ferai quelque chose; mon début heureux m’a monté la tête, il faut qu’il y ait de la suite, ou plutôt que mes succès s’augmentent. Votre souvenir, ma bonne mère, mes bons parents, me procure de ces jouissances indéfinissables ; je sens vivement votre bonheur et votre contentement, et j’en suis d’autant plus touché que j’y contribue pour quelque chose, et cela produit chez moi des élans de reconnaissance envers la Divinité qui m’attendrissent toujours sensiblement. Elle a daigné exaucer mes prières. Je suis cependant sur une route où je pourrais encore m’égarer, si je n’avais pas bien pris mon parti ; je veux dire que l’amour de l’argent pourrait m’empêcher d’aller plus avant dans la carrière que j’ai embrassée, si je n’étais presque persuadé d’arriver à un degré marquant : c’est pour cette raison que je fais une croix au mariage pour longtemps encore, pour être seul, occupé entièrement de mon art. J’engage beaucoup Aurèle à suivre mes conseils, et je suis très-content qu’il se décide avec
facilité à venir me joindre quand il en sera temps. J’ai des vues plus étendues, ma tendre mère. J’ai été bien touché de votre désir de venir me trouver : ce serait un grand bonheur et le plus vif pour mon cœur que je puisse avoir; si mon intention était de rester à Rome stable, cela s’arrangerait très-bien, mais je ferai des absences qui pourront quelquefois être longues, Aurèle viendra avec moi : dans ce cas, comment pourrais-je sans faire tort à mes travaux ou me donner des soucis et des inquiétudes cuisantes vous laisser dans une ville, sans en connaître la langue, où le climat est si pernicieux pour les personnes qui arrivent du nord, étant d’un certain âge? cette idée me donne une frayeur affreuse quand j’y pense. D’un autre côté, il ne me serait pas possible de vous engager à me suivre ; si vous connaissez mon cœur et l’attachement vif que je vous porte, ma bonne mère, vous devez sentir avec quelle peine j’ai écrit ces phrases.
« Quelquefois le bonheur de vous voir auprès de moi me met dans l’indécision si je dois abandonner mes idées et mes plans et me mettre à faire des tableaux comme tant de peintres, mais je sens dans moi un fond de talent : ce serait une faute de ne pas l’exploiter.
a Figurez-vous, chère mère, ce que j’ai appris de Comtesse : les planches gravées que je lui avais
laissées, il paraît qu’il en a fait son profit; les épreuves de celles deMrae David et de mes deux figures de concours se vendent chez les marchands d’estampes à Paris : un de mes amis qui en est revenu il y a huit à dix jours en a acheté ; il a eu la bonne idée de penser que je ne les avais pas fait paraître, surtout en voyant celles de Mme David. Gomme ce n’est pas une femme qui puisse intéresser, on a eu l’adresse de mettre au-dessous le nom de la duchesse douairière d’Orléans pour faire croire que c’est son portrait. Mon ami me dit que M. David l’avait appris à Bruxelles, et qu’il en avait été très-mortifié, peut-être contre moi, ce qui me déplaît infiniment ; on n’aurait pas pu me faire un tour plus vexant, mais je ne puis imaginer comment Comtesse a eu assez peu de délicatesse pour faire une chose semblable. Pensait-il que je ne l’apprendrais pas? Si je savais son adresse, je lui écrirais une lettre que je ferais remettre par quelqu’un qui lui demanderait une explication. Faitesmoi le plaisir de vous en informer et de me répondre là-dessus dans votre première lettre. Je suis toujours très -occupé, ma bonne mère; mon grand tableau n’est pas encore près d’être terminé, mais j’espère qu’il sera bien, au moins je n’épargne rien pour cela. Personne ne l’a vu, même mes amis les plus intimes; je veux voir comment me réussira
un ouvrage que je fais entièrement sans observations : peut-être sera-t-il plus original. Je ne sais si je vous ai dit que j’avais fait deux petits tableaux pour le consul général de Prusse en Italie, le chevalier Bartholdy, oncle de Mendelssohn le compositeur, qui en est enchanté; je lui avais été présenté par M. le colonel Fischer, de Berne, au commencement de mon séjour ici. A mon retour de Naples, il vint chez moi avec M. le colonel de Lamare et il me pria de lui faire quelque chose : comme c’est un homme d’esprit qui est toujours dans le monde, j’ai préféré m’en faire un partisan qu’un ennemi. Pardon, chère et bonne mère, si j’ai tardé si longtemps de vous donner de mes nouvelles : vous êtes persuadée, je n’en doute pas, que mon cœur est toujours tout à vous ; mais mes occupations sont si suivies depuis la pointe du jour jusqu’à la nuit, et je me trouve toujours si fatigué le soir , que je ne puis pas même commencer à écrire; il faut une forte résolution. Vous m’avez demandé le sujet de mon tableau : c’est dans le second volume de Corinne, son improvisation au cap Misène, etc. Votre enfant dévoué,
« Rome, 26 octobre 1821.
(( Ma bonne mère,
«Je viens vous dire bien à la hâte que je suis décidé à ne pas faire le voyage dont je vous avais parlé, et j’attends Aurèle le plus promptement possible : s’il peut être rendu à Rome avant le nouvel an, cela me ferait bien plaisir, je m’en réjouis bien. Ma bonne et tendre mère, voilà encore un de vos enfants qui va s’arracher de vos bras, mais il faut penser que c’est pour son bonheur. J’espère que sa carrière sera plus facile que la mienne, elle sera moins traversée, et il trouvera toujours un bon frère qui en fera son meilleur ami; ainsi sa perspective est belle, il doit partir avec plaisir. Il faut qu’Àurèle aille voir M. Roulet de Mézerac, lui présenter mes respects et lui demander ses ordres et conseils, de même qu’auprès de M. Maximilien de Meuron. Vous lui procurerez aussi des lettres pour MM. N. etC., à Milan; il me rappellera à leur souvenir. C’est à la pension suisse qu’il logera à Milan, mais s’il peut faire le voyage avec M. B., ce serait beaucoup mieux : je vous prie de le bien saluer et de le lui recommander de ma part. C’est aussi vous, ma bien bonne mère, que j’aurais désiré avoir ici ; le temps
fera j’espère que ce désir soit réel. Je vous écrirai encore par le premier courrier ; en attendant, je vous embrasse.
« Votre Léopold Robert. »
« Rome, 20 novembre 1821.
« Ma chère et bonne mère,
«Je viens de recevoir votre lettre du 5 novembre aujourd’hui, et je veux y répondre en détail ce soir, plutôt que de travailler, car c’est mon ordinaire. Je commencerai par vous dire que je ne vous ai pas bien expliqué mes idées, et que vous les interprétez mal. Si vous pouviez juger avec connaissance de cause, je crois que vous penseriez différemment, mais la suite fera connaître qui voit bien. C’est pour mieux sauter, ma bonne mère, que je ne pense pas à gagner de l’argent à présent, et je le dis encore : ce serait une honte à moi, après un succès comme celui que j’ai obtenu, de m’arrêter là pour ne penser qu’à mettre des sous de côté; ça tue le talent, ça le perd. Les amateurs (il y en a de fins) s’en aperçoivent, vous blâment dans le monde, la réputation se perd, on finit par végéter, et on tombe enfin tout à fait; mais il y a cent exemples comme cela à vous citer. Cela arrive surtout aux artistes qui ont la bêtise de se marier jeunes, et une fois qu’on
est tombé, il n’est plus possible de se remettre en vogue. Ces années-ci sont les plus précieuses de ma vie, je suis dans une très-bonne route pour ma conduite dans les arts : jeune (je puis le dire quoiqu’à vingt-sept ans), il y en a peu qui se trouvent à cet âge dans ma position, sans autre passion que mon art. Ce ne sont ni les femmes, ni le jeu, ni la société qui me prendront jamais de l’argent (et c’est, une grande économie). Un amour du travail que chacun dit être excès, qui ne nuit pas à ma santé, au contraire, il m’est salutaire. Mettez avec cela mon amour exclusif pour ma famille 5 vous ne pou» vez pas savoir combien je suis souvent occupé de vous, combien je lie mon intérêt avec le vôtre. Vous trouvez mon ambition mal entendue pour mes intérêts? et moi je la trouve très-bien et vous verrez. Je suis toujours avec l’espérance qu’Aurèle viendra bientôt; loin de m’être incommode, il pourra me servir beaucoup. Je n’ai pu m’empêcher de rire en lisant votre demande : « Comment je passais les dimanches ? » Ma réponse est que je n’y fais aucune différence avec les autres jours ; depuis le matin quand le jour vient, jusqu’au soir, toujours à travailler, et toujours avec un feu, un plaisir que je ne conçois vraiment pas, quand je vois toutes mes connaissances et mes amis. Depuis que je suis revenu de
Naples, je n’ai pas été une demi-journée sans être occupé (je me trompe d’un jour, qui a été employé à aller à la rencontre d’un de mes bons amis). Le soir, je travaille à faire des dessins, des compositions, et c’est toujours jusqu’à minuit passé. Je vais quelquefois aussi dans la haute société, où on me reçoit trèsbien, mais c’est le plus rarement possible. Mon tableau de Corinne avance ; personne ne l’a encore vu, ainsi je ne puis rien en dire ; il sera fini j’espère pour le nouvel an. ïl est vrai que j’aurai fait quelques autres tableaux depuis que celui-là m’occupe, mais cependant vous voyez que j’y ai mis beaucoup de temps et je vous donnerai une idée des dépenses qu’il m’a occasionnées : il est vrai que j’aurais pu le faire un peu plus petit, mais il sera à l’exposition de Paris; j’ai pensé à cela et le propriétaire ne s’en trouvera pas lésé.
« Du 29 novembre 4821.
u Le duc d’Albe est arrivé dernièrement à Rome. Je l’avais vu à Naples; il est venu de suite chez moi et a été enchanté de mes ouvrages. Mon grand tableau n’est pas encore près d’être terminé. Je me fais une fête de voir arriver Aurèle, car dans l’appartement que je vais occuper il me sera très-utile, et j’aimerai aussi avoir un frère qui sera pour moi un ami, que je
pourrai toujours avoir auprès de moi. Tous mes intimes vont partir ou sont partis : je me trouverai, avec beaucoup de connaissances, très-isolé. Je suis invité dans les sociétés, à des dîners, mais j’y vais le plus rarement qu’il m’est possible, quoique ce soit dans la société la plus relevée; chez M. le duc d’Albe, je vais plus souvent avec plaisir. C’est un charmant homme, d’une familiarité très -grande avec les artistes qu’il estime ; je croyais n’être nullement bon pour me conduire dans le monde, cependant je remarque que généralement on n’attend pas de caquet des artistes, et qu’au contraire une modeste réserve fait plus d’effet. Je vous réponds, ma bonne mère, que nos affaires iront bien, si le ciel nous donne la santé ; ne vous tourmentez donc pas. Il est vrai que j’ai beaucoup dépensé cette année : j’ai été deux mois dans mon voyage de Naples sans travailler et j’ai dépensé plus de quarante louis ; ensuite il m’a fallu me monter pour mon appartement qui m’a déjà pris plus de cinquante louis, mais ces dépenses une fois faites, c’est une grande chose. Mon grand tableau m’a pris beaucoup de temps et aussi beaucoup d’argent. S’il est goûté, je compte en faire une gravure à l’eau-forte qui pourra me rapporter beaucoup ; je n’y travaillerai que les soirs : cela ne m’empêchera pas de faire mes tableaux dans la journée. On m’a »
déjà demandé une dizaine de tableaux : c’est une fureur à en crever de rire ; je ne sais quand je les ferai, car je suis loin d’avoir fait tous ceux que l’on m’a demandés l’année passée. Je vous embrasse tous, je suis et serai toujours votre dévoué,
u Léopold Robert. »
A la fin de 1821, le tableau de Corinne était donc très-avancé. Tout ce qu’il avait vu à Naples avait enchanté Robert. Il y avait rencontré à chaque pas, au milieu d’une nature admirable, ces scènes populaires, ces costumes presque antiques, ces figures pleines de caractère, d’une beauté naturelle et sévère que la civilisation n’a fait qu’effleurer. « La Sicile et le royaume de Naples, dit très-bien à ce propos M. Feuillet de Couches, ont conservé dans les traits et dans les mœurs de leurs races populaires de profondes traditions de leur généreuse origine. La vie en plein air, qui rend l’homme à la nature en l’enlevant à la société, l’habitude de la cadence dans la démarche, de la danse dans les fêtes religieuses et profanes, de la pompe dans les processions, des costumes éclatants, des tresses de fleurs et des ornements de fruits dans tous les usages publics et privés, tout rappelle l’antiquité païenne. C’est un violon en tête que les paysans se mettent en marche pour aller
ouvrir le labourage ; c’est au son du tambourin et des castagnettes qu’ils rentrent les moissons et les vendanges. La femme danse-t-elle ? son aspect revêt à l’instant une sorte de grandeur et de fierté, et son enthousiasme vertigineux et électrique finit par emprunter quelque chose du délire de la pythonisse. L’homme du peuple, comme pour attester que le laurier d’Horace, de Virgile et de Tasse n’a point épuisé le sein fécond de la campagna felice , a le don de l’improvisation poétique, cette liberté de la presse populaire de la vieille société italienne toujours divisée, quelquefois indépendante, jamais libre. La poésie est partout, dans le chant, dans la danse, dans les harmonies de la mer, dans tous les mystères d’une admirable nature qui fait vibrer à la fois les cordes de l’imagination, de l’âme et des sens. Robert en était encore à la fraîcheur des premières impressions d’un voyage à Naples; comment n’eût-il pas été inspiré par cette population sauvage, il est vrai, indolente, frivole, dépourvue de dignité, mais non vulgaire, mais facile et bonne, si naïve surtout dans ses enthousiasmes et si fortement pittoresque ! »
Cependant Corinne , presque achevée à la fin de 1821, devait encore causer bien des soucis à Robert, et subir de nombreuses et importantes transformations avant d’être le tableau simple et complet
que nous connaissons. Robert avait l’intention de résumer dans cet ouvrage, et au moyen d’une de ces scènes populaires dont il avait été si souvent le témoin sur les rivages de la baie de Naples, l’impression poétique qu’il avait rapportée de ce beau pays. Il crut d’abord qu’il lui serait facile d’y adapter le sujet littéraire emprunté au roman de Mme de Staël qui lui avait été demandé. Mais il ne tarda pas à s’aperce» voir de son erreur. Ce compromis entre la vérité et la fiction, ce mélange de personnages du monde avec des pêcheurs et des paysans, répugnaient à sa conscience d’artiste, à la nature droite et scrupuleuse de son talent. Son tableau fut achevé deux ou trois fois, mais sans le satisfaire. Il modifia à plusieurs reprises son Oswald en particulier , l’essaya en costume civil, en costume militaire; mais, mécontent du résultat, il sollicita de la personne qui lui avait demandé le tableau l’autorisation de remplacer les deux figures principales par des personnages pris dans la réalité. Il paraît que cette autorisation lui fut refusée. Il renonça alors courageusement à cette commande, prit son rasoir, gratta les deux malencontreuses figures d’ Oswald et de Corinne et recommença à nouveaux frais cette partie de sa composition 4. C’est
4. Robert effaçait beaucoup. Il disait de Boileau : « Celui-là m’a appris à peindre autant que M. David. »
L’IMPROVISATEUR NAPOLITAIN
cette circonstance qui explique pourquoi la Corinne au cap Misène, inscrite au livret du salon de Paris pour 1822, en compagnie de quatre ouvrages exécutés pendant les deux années précédentes — Brigands dans les montagnes de Terracine ; Vieille disant la bonne aventure à une jeune fille de Sonnino ; Jeune religieuse recevant la bénédiction d’une abbesse; Procession de religieux dans l’église des saints Corne et Damien — n’y parut pas, quoi qu’en pensent quelques-uns des biographes de Robert. Les quatre tableaux que je viens de mentionner furent seuls exposés, et quant à la Corinne , le peintre la garda, la modifia profondément, y travailla encore près de deux ans, et en fit l’ouvrage célèbre connu sous le nom de Y Improvisateur napolitain.
Cette composition est d’une extrême simplicité. Au centre du tableau, l’improvisateur, homme d’une quarantaine d’années, est assis sur un tertre de rochers qui forme le point culminant du cap Misène. Il a la jambe droite croisée sur le genou gauche et chante, la tête renversée, en s’accompagnant de sa mandoline; près de lui est un jeune lazzarone. Ce groupe se détache sur les eaux immobiles du golfe de Eaïa. On aperçoit à l’horizon la ligne si poétique et si pure de l’île de Capri, et à gauche le promontoire qui s’avance dans la mer du côté de Naples. Toute
186 L’IMPROVISATEUR NAPOLITAIN, cette partie du paysage, qui a l’exactitude d’un portrait, semble faite exprès pour le tableau et forme un fond des plus heureux. En parcourant l’œuvre de Robert on aura souvent l’occasion de remarquer avec quel soin et quel tact il choisissait les encadrements de ses compositions.
A la gauche du tertre où se trouvent le chanteur et son compagnon, l’artiste a placé quatre figures principales. La plus remarquable est une femme, vue de face, accroupie, vêtue de l’ajustement rouge rehaussé d’or de l’île d’ischia. Elle a le bras droit placé sur sa fille, enfant de huit ou neuf ans, étendue près d’elle et qui pose sa tête sur ses genoux. Plus à gauche, deux pêcheurs à demi couchés écoutent attentivement le rhapsode. Au delà du tertre, on aperçoit le haut du corps d’une jeune mère qui presse son enfant dans ses bras et paraît s’efforcer de calmer ses pleurs.
De l’autre côté, deux jeunes filles, vêtues du riche costume des îles, debout et immobiles, suivent avidement les paroles du chanteur. En arrière, on voit une femme plus âgée, et dans l’espace resté libre, à gauche de ce groupe, des pêcheurs portant des rames, .qui marchent vers le rivage.
Cet ouvrage, si supérieur par son importance aux tableaux de genre que Robert avait faits jusque-là,
L’IMPROVISATEUR NAPOLITAIN
manque d’ensemble, de concentration, et le premier plan est un peu vide. Robert n’a jamais entendu le clair-obscur, l’effet, qui relie les personnages et les groupes, joue un si grand rôle dans les ouvrages des coloristes et leur donne tant de charme. A cet égard il est resté l’élève de David. Ce défaut de cohésion est plus accusé ici que dans ses autres grands tableaux, où une composition savante, des lignes admirablement balancées, satisfont si pleinement les yeux et l’esprit, excitent à un tel point l’admiration, que l’on ne songe pas à une lacune d’un si beau talent, que je dois cependant signaler dès l’abord. Quant à l’exécution, autant que je peux m’en souvenir, elle était sèche, dure, et on pouvait remarquer une certaine incertitude de pinceau ainsi que quelques incorrections que l’on ne retrouvera ni dans la Madone de l'Arc, ni dans les Moissonneurs, ni dans les Pêcheurs de r Adriatique, Mais chacune des figures prises à part est une étude excellente. Les attitudes, les pantomimes, les expressions sont pleines de vérité et d’a'ccent. Robert est déjà le peintre qui sut mieux qu’aucun autre artiste de notre temps donner de la noblesse et du caractère à des scènes populaires et presque communes, et dégager de la réalité la beauté et la poésie qu’elle renferme, mais qu’il n’est donné qu’à un petit nombre d’apercevoir et de représenter.
188 L’IMPROVISATEUR NAPOLITAIN
Ce tableau, exposé au salon de 1824 avec Deux religieuses effrayées du pillage de leur couvent par les Turcs * les Pèlerins se reposant dans la plaine de Rome * les Chévriers des Apennins * le Brigand en prière avec sa femme * la Mort d'un brigand* n’obtint dit-on qu’un succès modéré. On ne connaissait Robert que par ses tableaux de genre; on le trouvait bien audacieux de s’aventurer dans un domaine plus élevé. La même méfiance avait accueilli les premiers grands ouvrages de Géricault. Cependant Y Improvisateur napolitain fut acheté par le duc d’Orléans, plus tard le roi Louis-Philippe, pour la somme de 3,500 fr.,et placé dans la galerie de Neuilly. Il fut détruit au sac de ce château en 1848. Cependant on en sauva quelques morceaux. Le plus important de ces fragments, qui renferme le groupe central, vient d’être acheté à Paris par le Musée de Neuchâtel, et quoiqu’il ait souffert, il peut encore donner une idée de ce bel ouvrage. M. Aurèle Robert a eu l’excellente idée d’exécuter, en s’aidant de ses souvenirs et d’un fort beau dessin fait par lui d’après l’original, une répétition de ce tableau, dont on possède d’ailleurs une bonne gravure par Zaché Prévost.
Succès des tableaux de genre de Robert et en particulier de ses Brigands. — Portrait de Robert. — Arrivée de son frère Aurèle à Rome. — Robert traite quelques sujets gracieux. — Qualités et défauts de sa peinture. — Opinion de Gérard sur son talent. — Mort d’Alfred Robert. — Séjour de Mme Robert à Rome. — Robert projette de personnifier en quatre grandes compositions les saisons et les principales régions de l’Italie. — Le Retour de la fête de la Madone de Varc « — Succès de ce tableau à l’Exposition de Paris. — Séjour de Robert à la Chaux-de-Fonds. — Mort de sa mère. — Il quitte la Chaux-de-Fonds pour revenir à Rome.
J’ai dit que Y Improvisateur napolitain n’avait obtenu qu’un assez médiocre succès, et Léopold se remit avec plus .d’activité que jamais à ces motifs de genre : brigands, moines, bergers, pifferari, ermites, paysans, femmes de Rome, de Frascati ou d’ischia, que les grands sujets poétiques et généraux, qu’il traita plus tard, ne lui firent d’ailleurs jamais abandonner. L’exposition qu’il avait faite dès 1821 dans son atelier de quelques-uns de ces petits tableaux avait excité au plus haut point la curiosité et l’intérêt. Des amis chauds étaient intervenus et