‹ Léopold Robert d'après sa correspondance inéditeChapitre 22 sur 59 · PORTRAIT DE ROBERT · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE ROBERT

progrès et qui menace de tout envahir. A côté de son mérite, Robert eut donc du bonheur, de la chance > et il trouva dans l’état des esprits et dans les circonstances extérieures des auxiliaires utiles et puissants. Par lui -même, le modeste peintre n’était guère fait pour violenter la fortune. « Je n’ai jamais eu de savoir-faire, écrivait-il plus tard à ce propos à M. Marcotte, pour me présenter aux amateurs qui viennent en grand nombre à Rome, et ma timidité était si grande alors, qu’elle me fit beaucoup de tort. » Je n’ai pu connaître Robert, mais ses contemporains m’affirment que, sauf quelques traits peutêtre un peu forcés, le portrait qu’en donne M. Feuillet de Conches est d’une ressemblance parfaite. « L’extérieur chez Robert, dit-il, n’avait rien de séduisant pour qui le connaissait peu. C’était un homme petit, grêle, d’un aspect lourd et sans distinction. A ses vêtements de couleur foncée, étroits, exactement boutonnés; à son chapeau, rabattu sur ses yeux; à sa grosse tête, enfoncée dans les épaules ; à son air gauche et refrogné; à l’arc de ses sourcils se fronçant l’un vers l’autre ; au timbre discret et timide de sa voix on reconnaissait un caractère peu expansif, un esprit soucieux. Partout il prenait la dernière place et le dernier rôle. Comme tout homme à pensée unique, il respirait l’ennui. Il s’effrayait surtout de ce jeu de

miroirs, de ce feu croisé, de ce tonneau des Danaïdes, qu’il faut remplir tant bien que mal et qu’on appelle en France conversation; mais s’il ouvrait la bouche, sa parole, quoique embarrassée, peignait d’un mot bref et juste. Se sentait-il à son aise, le nuage qui obscurcissait son front se dissipait ; et qui avait causé avec lui, finissait par lui trouver je ne sais quoi de fin et de vrai, de sensible, d’aimant et de triste, digne, à la fois, de sympathie et de respect. »

On a vu, dans les lettres que j’ai données plus haut, avec quelles instances Léopold Robert demandait h ses parents de lui envoyer à Rome son frère Aurèle. Ceux-ci consentirent enfin à se séparer de leur plus jeune fils, qui avait suivi jusqu’alors le métier de son père. Aurèle arriva à Rome en 1822, et depuis cette époque il resta presque constamment avec Léopold. Il fut son compagnon fidèle et dévoué dans les bons et dans les mauvais jours, son ami le plus intime et, quoique son cadet, bien souvent son conseiller et son confident ; en un mot, son frère par le cœur comme il l’était par le sang. On ne sait vraiment ce que serait devenu Robert sans cette affection constante, attentive et délicate. A Rome et à Venise, ce n’est guère qu’avec ce frère bien-aimé que l’âme concentrée et anxieuse de l’artiste se détendait. Il lui représentait la patrie et la famille absente, les devoirs

qui rattachent à la vie l’homme de bien, et on est en droit de présumer que la présence d’Aurèle retarda la catastrophe qui termina l’existence du grand peintre. Léopold Robert n’avait pas cédé à une simple fantaisie en appelant son frère auprès de lui, et il a expliqué très-nettement les raisons qui l’ont déterminé dans sa lettre à M. Marcotte, en date du 27 juin 1830, dont j’ai déjà cité quelques fragments.

« C’est à compter de cette époque, dit-il, que la fortune m’a regardé d’un œil favorable1. Enfin, après quelques mois, je me trouvai dans la position d’engager mes parents à m’envoyer mon jeune frère Aurèle, qui déjà était occupé dans une petite branche d’horlogerie; mais voyant qu’en la suivant il aurait toujours une existence peu aisée, et me rappelant, d’ailleurs,. qu’il avait montré des dispositions pour le dessin, je lui peignis favorablement les avantages d’un changement d’état. D’ailleurs, voyant ma nouvelle fortune, il fut naturellement entraîné à venir.

« J’avais contracté une dette considérable avec ma famille et une autre avec M. Roulet. Je n’eus pas de repos avant qu’elles ne fussent entièrement acquittées. C’est par cette raison que je fis une grande

Il s’agît du moment où ses petits tableaux commencèrent à avoir du succès.

quantité de petits tableaux qui m’en facilitèrent les moyens plutôt que d’autres, où j’aurais peut-être acquis davantage. J’avais un autre souci; l’incertitude de savoir si mon frère réussirait, craignant de l’engager tout de suite dans le grand genre, qui ne peut offrir de ressources que quand on a un talent tout à fait distingué. J’eus alors l’idée de lui faire commencer le recueil de dessins d’après mes tableaux, ce qui l’intéressa, pensant que l’entreprise de les graver pouvait être avantageuse à tous deux. Mais tout en s’occupant de ce travail, il ne perdait pas de vue la peinture. Il poursuivait les études nécessaires pour se mettre en état de faire des tableaux. Les premiers qu’il acheva furent des intérieurs . Il me semble que cette marche est bonne. Au moins quand on fait ce genre d’après nature, on a sous les yeux tout ce qui est indispensable; et couleur, effet, lignes, on n’a plus qu’à copier ce que l’on voit. Il en résulte, selon mon sentiment, qu’un jeune artiste travaille de cette manière avec plus de plaisir et qu’il réussit mieux que s’il se met tout de suite en face de son imagination, qui ne peut être rendue parce qu’il manque des moyens nécessaires pour le faire. Enfin je n’ai qu’à me féliciter au sujet d’Aurèle, car le voilà lancé. Il ne lui manque plus qu’une chose, c’est d’être lui. Pour cela je crois qu’un voyage de quelque

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