OPINIONS RELIGIEUSES DE ROBERT
évangéliques obscurcies par un formalisme banal, un grand nombre de personnes se constituèrent en communautés indépendantes de l’Etat. Ces Eglises libres se virent exposées aux persécutions des gouvernements, aux sarcasmes, aux injures et même aux mauvais traitements d’une partie de la population, qui était restée attachée à l’ancien ordre de choses. Il paraît que Mlle Robert, très-hostile aux nouvelles doctrines, avait écrit dans ce sens à son frère. Léopold était profondément religieux ; mais sa religion n’avait rien d’étroit ni de dogmatique, et l’on peut conclure de ses lettres que ses idées se rapprochaient beaucoup plus d’un déisme éclairé et vivant que des opinions des séparatistes. Cependant il plaide avec la plus grande énergie la cause de gens auxquels on ne pouvait reprocher rien autre que de vouloir servir Dieu suivant leur conscience. — La seconde de ces lettres est pleine de ces bons et tendres sentiments de famille qui débordent à chaque instant de l’âme de Robert. Il y revient sur l’affaire des Eplatures et ne peut prendre son parti de voir passer le domaine paternel dans des mains étrangères. Il forme des projets de réunion pour l’avenir et s’étend sur le bonheur que lui fait éprouver l’affection des siens. — Dans la troisième, il parle longuement à sa sœur du voyage qu’il vient de faire dans
les lieux où il a l’intention de placer la scène des Moissonneurs . Comme il résulte d’une lettre de M. Aurèle Robert que j’ai entre les mains, les deux frères avaient fait, dès le mois de juin 1828, une exploration de Rome à Terracine, en longeant les Marais Pontins par les premières pentes des Apennins. L’année suivante, Léopold fit une seconde excursion dans les mêmes contrées en compagnie de Schnetz, de son frère et du jeune Bourcardt, ami de ce dernier. Il visita Cisterna, Norma, Sermonetta, Sezze, poussa jusqu’à Sonnino, la patrie de ses Brigands , et séjourna à Terracine. A son retour à Rome, Léopold fit une esquisse peinte, premier projet de son tableau des Moissonneurs , que M. Aurèle Robert conserve précieusement.
« Rome, 25 mars 1829.
« Il faut, chère sœur, que je vienne me justifier à tes yeux d’une imputation que je ne méritais pas ; bien certainement tu ne me l’eusses pas faite si tu connaissais bien mon intérieur et les pensées qui m’occupent continuellement. Si je pouvais, chaque fois que je vous écris, les exprimer d’une manière nouvelle, ce serait bien certainement ce qui remplirait presque mes lettres. Ne pouvant le faire, et surtout ayant l’idée que nous nous connaissons bien, j’ai
jugé à propos de t’entretenir des affaires qui me concernent, et je l’ai fait à plus forte raison parce que je n’avais que de bonnes nouvelles à vous apprendre. Je ne te cacherai pas, chère sœur, que ta lettre m’a fait un peu de peine dans un sens, puisque je sens combien tu peux t’affecter sans raison. Malgré cela, j’ai le grand plaisir de voir l’affection que tu as pour moi, mais je ne voudrais pas qu’elle te procurât des ennuis; au contraire, j’aimerais qu’elle contribuât toujours à ton bonheur. Ce qui m’a fait plaisir, c’est que, malgré tes petits reproches, ta lettre n’est pas triste. Ma chère sœur, il faut que je t’avertisse d’une chose, et j’aime à saisir cette occasion pour le faire. Je vais commencer un tableau pour le Salon, qui doit soutenir ma réputation et l’augmenter s’il plaît à Dieu. Il va m’occuper, j’en suis sûr, beaucoup et probablement me donner des moments de dégoût, d’ennui et de vexation, que je pourrai faire sentir dans mes lettres. Je t’en prie, ne t’en inquiète nullement, et sois sûre que c’est une fièvre qui peut contribuer à notre bonheur à tous. Ne crois pas non plus, si je ne t’exprime pas comme je le sens mon amitié et mon attachement, qu’ils n’existent pas et qu’ils ne soient pas aussi forts qu’ils peuvent l’être. Tu te rappelles sans doute mon autre tableau (la Madone de V Arc ) et les soucis qu’il m’a donnés; je sais
que tu trouverais du plaisir à m’épargner ces moments désagréables, mais sois persuadée, ma chère, que sans eux on ne peut produire rien de remarquable. Je saisirai aussi ce moment pour te dire comme je suis étonné de voir combien tu connais peu les mérites des personnes qui ont assez de bonheur pour s’aider de la religion pour passer cette vie si remplie de peines et d’événements malheureux. Il est fâcheux qu’on place dans la même catégorie des fanatiques peut-être, avec des êtres qui ont toute leur raison et qui se conduisent non en êtres insensibles, mais au contraire suivant les plus saints préceptes de la religion; or cette religion, si elle est bien observée, nous demande d’aimer notre prochain comme nous-mêmes. Il me semble que les parents sont en première ligne de compte, et que pour moi, par exemple, ma sœur qui m’aime comme tu veux bien le faire, doit avoir une immense part non-seulement aux souhaits que je fais, mais encore à mon bonheur. En relisant ta lettre, ma chère, je reviens encore à l’article mômiers . Mon étonnement est extrême en voyant combien tu es prévenue contre des gens qui sont bien préférables à la société et à tant d’individus dont tu ne parles pas. Tu me parles des troubles à P.... Là-dedans, comme dans toutes les choses fâcheuses qui sont arrivées dans ce genre, je
trouve que ce sont les anti-mômiers qui ont tous les torts, et mon amour pour la liberté fait que je suis convaincu de ce que je dis : car enfin que font-ils, ces pauvres gens, pour s’attirer des persécutions qui ressemblent beaucoup à celles de l’inquisition? Est-ce un crime si énorme de se rassembler dans des maisons particulières pour prier?.... Les accuse-t-on d’autres délits? et n’est-ce pas criant que, dans le siècle où nous sommes, il y ait encore des esprits qui sont privés non-seulement de bon sens et de raison, mais si remplis d’injustice et d’idées ridicules?.... A propos de cela, de W., qui est un homme rempli de qualités, mais avec une manière de voir semblable à peu près à celle de B., nous racontait l’autre jour que dans le temps qu’on était le plus échauffé à B.... sur ces points religieux, un pasteur de G...., qui s’y trouvait, et qui passa malheureusement pour un mômier , fut insulté de la manière la plus sale, la plus infâme, et par qui? par les jeunes gens des premières familles de la ville, qui, à la suite d’un repas où plusieurs s’étaient enivrés, se rendirent devant la maison où il habitait. Gomme c’était au premier, leur agression fut plus hostile; ils s’amusèrent d’abord à lui casser ses fenêtres et à remplir sa chambre de l’eau sale du ruisseau Peut-on trouver que cette manière
d’agir soit bonne pour amortir une tendance à l’interprétation de la religion un peu différente de celle que l’on a généralement? N’est-ce pas, au contraire, mettre le feu aux étoupes ? car il est reconnu que les persécutions ont plus servi à la propagation des religions que l’indifférence. Je suis intimement convaincu que l’on ne parlerait pas de mômiers actuellement si dans l’origine on ne s’en était pas tant occupé. Ma chère soeur, pour finir, je te dirai encore que je suis bien sûr que si tu connaissais bien ceux que l’on appelle mômiers , peut-être n’aurais-tu plus les mêmes idées. Je pense qu’on doit toujours se conduire d’après sa conscience et son cœur, autrement on se perd; mais quand on peut se conduire comme un M. P., il me semble qu’on ne peut être accusé de folie.
« En apprenant ce que je vais te dire, tu vas peut-être être fâchée, mais écoute mes raisonnements. Aurèle avait l’intention de se mettre en route ce printemps; nous avons changé d’idée et voici pourquoi. Il vient de faire plusieurs tableaux de figures qui sont véritablement bien; il a la tête montée et il est possible que cet été il fasse quelques pages qui le classent tout à fait. Il serait donc tout à fait maladroit à lui de s’en aller avant de faire voir ce qu’il peut faire. D’un autre côté, je suis bien aise
qu’il reste ici avec moi encore, car outre la so-
ciété d’un frère, j’ai avec lui des observations franches et justes et journalières, ce qui est entièrement avantageux. Enfin, ma chère sœur, prends patience et sois sûre que nous avons autant besoin de ton attachement que tu as besoin du nôtre. Je suis loin de t’en vouloir de tes petits reproches, au contraire ; je te répète que je n’y vois qu’une amitié parfaite. Cependant évite-toi des peines, et qu’une malheureuse lettre ne te fasse pas penser que mon affection peut s’affaiblir. Mes chères sœurs, combien je vois avec délices que vous vous trouvez bien ensemble et qu’il règne une douce intimité entre vous ; mais, au fait, peut-on avoir de meilleurs amis et amies que des frères et des sœurs? Soyons donc toujours amis et que le centre de notre affection, qui est à présent au ciel, le soit toujours en idée. Si je ne vous parle pas plus de mes occupations, c’est, en vérité, parce que je ne me suis pas encore mis comme il faut au travail depuis mon retour. Je n’ai fait que deux tableaux : un petit, et retouché le Grec, que j’enverrai dès qu’il sera tout à fait fini. Il faut que je te dise, ma chère sœur, que j’ai dîné l’autre jour chez le roi de Bavière, qui est on ne peut plus aimable. Il ne reçoit absolument chez lui que les artistes, et traite ceux qui ont quelque réputation en amis. Je
n’ai plus de place ; notre première lettre sera mieux remplie parce que nous aurons plus de temps pour le faire. Ce bon ami de W. nous prend un peu tous les moments que nous ne consacrons pas à nos occupations. Nous allons assez souvent dans le grand monde ensemble »
« Rome, 26 mai 1829.
u Très-chère sœur,
aTu auras vu, par la lettre d’Aurèle, que nous avons attendu ta lettre avec beaucoup d’impatience. Moi qui me tourmente toujours mal à propos, j’ai fait les suppositions les plus tristes; je ne sais pourquoi j’ai toujours cette propension à voir toujours en mal les choses; je devrais changer ma mauvaise manière de les interpréter; mais ce qu’il y a de bizarre et en même temps de peu gai pour moi, c’est que, malgré l’expérience journalière que je fais, qui me fait voir si souvent que je suis en défaut, je ne puis me changer, et plus je vieillis, plus je crains de voir s’opérer des changements dans mes relations. Je suis bien aussi comme toi, ma chère : la vie sans affections serait une mort, et cependant je vois tant de gens qui n’en ont aucun besoin en apparence, et
même ils paraissent être plus véritablement heureux que nous autres; mais je dirai comme Mlle de P* : que je n’ambitionne pas leur vie matérielle. Elle se disait très-malheureuse, et ce qu’il y avait de drôle, c’est qu’elle ajoutait qu’elle cherchait dans le monde un être avec lequel elle aurait voulu changer et qu’elle ne le trouvait pas. Il faut que je te dise, chère sœur, combien ta chère lettre nous a fait plaisir par l’annonce d’un caractère assez calme. Oh! oui, ma chère, je le sens cependant aussi qu’il faut avoir un but dans la vie pour pouvoir la parcourir avec quelque plaisir; je te trouvais bien chez M., mais je reconnais qu’en étant plus occupée, le temps te paraîtra plus agréable. Quand nous aurons bien travaillé et tous, encore quelques années, alors nous penserons à prendre du bon temps : je pense combien un voyage en Italie en famille serait charmant, ma chère petite. Tu vas dire : ce Léopold est toujours pressé, mais je t’assure qu’aujourd’hui je le sens plus que les autres fois. Aurèle me pousse pour faire de manière à envoyer cette lettre par ce courrier pour que vous receviez la procuration. Lui, écrit dans la journée; moi, je t’avoue que je me ferais un scrupule de le faire, de crainte de prendre une mauvaise habitude, et je le fais à moments perdus comme je me figure : je dis que je crains de prendre
une mauvaise habitude, entends bien, ma chère : je dirai et je répéterai (ce que je pense), c’est que je ne peux en avoir de meilleure et qui me soit plus chère que de m’occuper des êtres qui veulent bien m’aimer et que j’aime tant; ce que j’ai dit plus haut est dans la règle que je me suis formée. Ne pense pas, ma bonne, que je puisse te répondre concernant tes nouveaux projets; j’attends de le faire dans une lettre que je vais t’adresser bientôt; en attendant, dis à notre cher père que je suis heureux, autant qu’un bon fils peut l’être, de le voir s’occuper avec plaisir et succès, ce qui lui donnera un intérêt plus positif dans ce monde, et il passera encore bien des années heureux et content. Dis-lui tout le plaisir que j’ai éprouvé par ces nouvelles; rappelle-lui aussi que pendant tout mon séjour au pays, jamais je n’ai été plus heureux, ni plus aimant que la soirée que nous avons passée chez lui, tu t’en rappelles?.... Il me semblait que c’était une réunion de rapprochement entier, et je l’espère encore; notre admirable mère ne sera-t-elle pas satisfaite de voir du haut du ciel que l’amour que nous lui portions se reporte sur un père auquel nous le devons actuellement, un père que nous avons jugé trop sévèrement, qui cependant a montré à tous ses enfants un amour positif et l’envie de les placer convenablement dans le monde?
Voilà ce que nous devons voir et pas voir l’homme aigri et malheureux, qui ne reconnaît plus dans ses enfants et ses parents que des sentiments qu’il pensait ne pas mériter. Mais, basta cosi , je pense dans le fait que vous pourrez être très-bien tous les deux; pour moi, je jouis d’avance de vous sentir ensemble, car enfin notre père n’est plus jeune, et il peut avoir besoin de soins : je n’étais pas tranquille de le sentir seul. A l’égard de ce que tu me dis du bien des Eplatures, il faut bien se rendre et convenir que ce n’était pas une spéculation à faire; cependant sois sûre que si j’eusse eu quelques centaines de louis de plus, je l’aurais pris, quand même je n’aurais pu penser à en avoir que de petits intérêts, et je te promets bien à présent que dans la suite des temps, suivant la fortune que j’aurai, je chercherai à le ravoir, même en faisant des sacrifices, tellement j’ai de respect pour la première habitation que j’ai connue, où j’ai eu les soins des auteurs de mes jours. Ma chère, mon modèle vient de sonner, j’ai beaucoup à faire aujourd’hui ; je t’embrasse donc et te souhaite toujours dans les mêmes dispositions où tu étais en écrivant ta dernière lettre. Je n’ai pas le temps de dire à nos chers parents tout ce que je voudrais pour les assurer de ma vive et constante affection et reconnaissance. Embrasse-les tous; je leur
écrirai aussi, adieu encore; à la première pour vous
répondre.
« Nous n’avons pu faire légaliser la procuration pour le courrier d’hier, il faut donc attendre à celui de demain pour vous l’envoyer, je peux donc encore te dire quelque chose.
« Je répondrai à quelques-unes de tes questions. D’abord à l’égard du roi de Bavière : il a fait son voyage d’Italie, premièrement parce qu’il aime beaucoup le séjour de Rome, et ensuite parce qu’il a une inclination... Je crois ensuite qu’il aime à courir, puisque l’on dit dans les journaux qu’il doit quitter sa capitale presque en y arrivant pour faire un voyage en Prusse. Il a beaucoup recherché la société des artistes, mais tous ceux qui ne sont pas ses sujets ne peuvent espérer d’avoir des commandes de lui, et h cet égard on ne peut le blâmer ; il a fait beaucoup pour les arts, et aime à donner des travaux considérables à faire à Munich. Le directeur de l’académie de France, Horace Vernet, m’a dit qu’il viendrait voir les portraits que je viens de terminer des Dllesde Celles : elles sont en costume de Frascati et le sujet a été demandé par Mme de Valence (fille de Mme de Genlis), leur grand’mère; elles sont occupées à parer de fleurs la Madone de l'Arbre qui est entre Marino et Grotta Ferrata ; il paraît que ce tableau m’a assez
réussi, au moins on le trouve assez gracieux. Je finis aujourd’hui mon Tremblement de terre ^ qui est tout à fait un sujet de circonstance, puisqu’on ne parle que de cela. Je ne t’en dirai pas davantage aujourd’hui. Notre Benjamin désire avoir quelque place pour vous dire encore des douceurs; je lui laisse cette place pour lui en procurer une. Adieu donc, ma chère, je t’embrasse toujours avec une plus grande effusion de cœur. »
M. Aurèle Robert ajoute : « La douceur que j’ai encore à vous dire, c’est que le bruit court que nous sommes menacés d’avoir bientôt dans notre voisinage un nouveau volcan : on ressent continuellement des secousses au Monte-Cavi; on dit que le niveau des lacs s’est abaissé, que l’eau est chaude, qu’elle fume, etc., etc. On en dit quarante fois plus qu’il n’y en a. Le fait est que les habitants d’Albano, de l’Ariccia et de Marino sont dans la plus grande frayeur ; le gouvernement leur a envoyé une commission de savants qui les ont rassurés en leur disant que le tonnerre, au lieu de se faire sentir en dessus, était en dessous ; on parle de gens qui se sont fait donner l’extrême-onction... »
« Rome, juillet \ 829.
« J’ai beau me dire de chercher à m’arranger pour ne plus mériter ni blâme, ni reproches, il faut que je sois bien aveugle pour ne pas les prévoir et faire en sorte de ne pas les mériter. J’espère qu’à l’égard de celui que tu me fais, chère sœur, de ne plus serrer autant mes lignes, je ne l’encourrai pas cette fois, puisque moi seul je remplirai toute cette lettre : tu diras peut-être que je le fais parce que j’y suis obligé, Aurèle étant absent, et que ce n’est pas une preuve de l’attachement que j’ai pour toi, qui, malgré ce que tu en dis et ce que tu en penses peutêtre, est bien entier; mais, chère sœur, comment peux-tu le mesurer par quelques lignes de plus ou de moins que nous mettons dans nos lettres?... Notre chérissime mère ne nous l’a jamais; dit cependant je suis persuadé qu’elle était certaine de notre amour, èt pour y croire elle n’avait pas besoin de cette preuve, qui ne dénote vraiment que de la facilité pour couvrir le papier et du temps pour le faire. Tu nous dis, ma chère, qu’aussitôt que nous verrons tes lettres moins remplies, nous pourrons penser avec vérité qu’il y a une diminution d’attachement de ta part; mais à ceci je vais répondre une chose qui me paraît
incontestable : c’est que si tu eusses des occupations bien majeures, et qui demandassent positivement ton temps, peut-être que tu ne dirais pas cela, et que cependant tu ne nous en aimerais pas moins. Si tu savais combien souvent je pense à toi, combien je voudrais te voir heureuse, que mes idées, mes projets les plus chers sont de me rapprocher au plus tôt de vous, et que pour cela je suis obligé de consacrer tous mes instants pour arriver à un résultat qui puisse me permettre de le faire. Je voudrais pouvoir trouver un langage particulier pour t’exprimer autrement que je ne le fais mon amour fraternel, et surtout je voudrais pouvoir trouver la manière de parler à ton cœur pour lui prouver que tu as en moi un ami véritable. Si je pouvais relire ta lettre, peut-être trouverais-je autre chose à y répondre, mais je l’ai envoyée à Aurèle aussitôt aprè's l’avoir reçue, parce qu’il était à jeun de vos nouvelles. A présent que je vous ai dit ce que j’avais sur la conscience , il faut bien vous apprendre que le petit Benjamin s’émancipe et qu’il est parti pour Naples. Remontons plus loin pour vous informer de ce qui a provoqué cette résolution, et comment il l’a mise à exécution. Nous avons dit, ce me semble, dans notre précédente, que nous pensions faire un petit voyage; il y a donc plus de vingt jours que nous sommes partis, en compagnie du jeune
Bourcardt : c’était immédiatement après la procession de la Fête-Dieu, que ces deux jeunes gens sont allés voir le matin, pendant que je mettais toutes choses en ordre à la maison, où ils vinrent me prendre. Nous mangeâmes un morceau, et, après, sans prendre nos dieux lares, nous partîmes, espérant en l’assistance de Dieu. Nous avions chacun un gros sac, et moi, qui tiens toujours au qu’en dira-t-on, je n’ai pas voulu traverser toute la ville de Rome comme un conscrit. J’ai donc fait venir devant notre porte une voiture où nous nous sommes placés et qui nous a conduits jusqu’à la porte Saint-Sébastien. (Tu te la rappelles, n’est-ce pas?) Nous en sommes descendus; nous. nous sommes arrangé nos sacs tant bien que mal, et nous avons pris notre pas de route, bien contents, bien disposés, et moi espérant d’aller moissonner en voyant les moissonneurs. A chaque endroit où nous passions, nous aimions à nous rappeler les remarques que vous aviez faites quelques années auparavant, notre chère mère et toi. Nous arrivâmes au tombeau de Cécilia Metella et nous continuâmes le chemin que nous avions fait avec notre ange : j’aimais âme figurer qu’il était en esprit parmi nous, et cette idée me procura une douce mélancolie ; enfin nous passâmes l’endroit où nous avions (alors) fait retourner le cocher. Après avoir contemplé avec
admiration cette immense et si belle plaine de Rome, à quelque distance de là, ces messieurs se mirent à faire un petit croquis, et moi, qui aime à explorer les endroits peu connus, je m’aventurai dans la plaine pour arriver à une ruine, d’où, à ce qu’il me semblait, il devait y avoir une vue admirable, ce que je trouvai effectivement. Après m’y être arrêté un peu, je voulus regagner le sentier plus haut que je ne l’avais quitté, pour retrouver plus vite ces jeunes gens; je passe une palissade et je marche bravement contre le point qui était notre rendez-vous; je m’approche d’une habitation qui en était voisine, mais au moment où je croyais arriver, deux chiens énormes qui en étaient les gardiens s’élancent contre moi avec une telle vélocité, que si je n’eusse eu la présence d’esprit de me baisser comme voulant saisir une pierre, ils seraient tombés sur moi et j’aurais eu bien de la peine d’échapper, car ils étaient sans maîtres pour les arrêter. Je vous assure que celapeutcompter parmi les dangers que j’ai déjà rencontrés dans ma vie. C’est incroyable combien ces animaux ont en horreur les pierres lancées contre eux : elles produisent sur eux une véritable terreur panique, car ils se sauvent ordinairement la queue entre les jambes; je restai donc maître du champ de bataille, mais en homme prudent et prudentissime, si vous voulez, je pensai
qu’il ne fallait point aller trouver l’ennemi dans ses foyers, et qu’il est beaucoup plus brave quand il pense qu’on veut l’attaquer ; d’ailleurs n’ayant à y gagner que des coups de dents sans témoins, jé fis un mouvement oblique en sonnant la trompette, et en peu d’instants le corps d’observation se trouva à même, après ses fatigues, de prendre un peu de repos en attendant le centre et l’arrière-garde qui débouchèrent insensiblement. La colonne se remit en marche au pas accéléré : toutefois l’arrière-garde restait en arrière; on fut obligé plusieurs fois de remonter son moral par ces airs patriotiques qui font toujours effet sur tout bon citoyen; notre centre avait une musique parfaite, et elle n’a pas été peu de chose dans la réussite complète de l’entreprise aussi hardie que bien combinée de cette campagne. Le deuxième bulletin à demain.
« La route était affreuse, les dangers se succédaient; mais pour arriver à la première étape, il fallait braver les obstacles sans nombre qui se rencontraient à chaque pas, car nous n’avions pas plutôt évité les atteintes pointues d’une armée de vaccine (bœufs) , que nous devions craindre les dents acérées des braves défenseurs de la gent moutonne, ou, ce qui était plus effrayant, les têtes buffalines. Enfin nous nous retrouvâmes aune lieue et demie de notre espé-
rance et il ne fallait pas plus pour nous encourager à poursuivre ; l’armée était brave, mais elle n’était pas à l’abri des fatigues d’une route longue et mauvaise : l’avant-garde, dont le fournisseur est un voleur, lui avait procuré une mauvaise chaussure et un mauvais système de sac; l’arrière-garde, qui était véritablement à la queue de l’armée, était en plus mauvais état encore, ce qui n’est pas étonnant : elle avait passé ses quartiers d’hiver dans un lieu de délices et s’était engraissée un peu outre mesure, ce qui rendait ses évolutions beaucoup trop pénibles et difficiles; le centre, auquel on ne peut faireassez d’éloges, qui au fait était la jeunesse de l’armée, outre le bagage très-considérable qu’il se trouvait avoir, se chargea de celui de l’arrière-garde, et le rendit intact à Albano; nos billets de logement en poche, nous nous hâtâmes d’aller les faire sonner pour qu’on nous plaçât convenablement suivant notre mérite. Le lendemain nous prîmes à notre solde un détachement de cavalerie jusqu’à Genzano : nous aurions pu nous en passer, mais la politique exigeait que nous traversassions cette distance dans un état à nous faire respecter. Arrivés dans cet endroit délicieux, nous ne voulûmes pas en faire une seconde Capoue, la cavalerie de nos alliés nous quitta, et nous nous retrouvâmes comme la veille. L’arrière-garde était alerte
et même prit la place du corps d’observation, parce que ce dernier, composé d’un vétéran, prit le prétexte (comme étant l’âme délibérante de la masse) de dire qu’il devait travailler avec un moment de repos et de réflexion aux plans qu’on devait adopter; dans le fait c’était pour laisser essouffler ses moustaches blanches, qui au lieu de travailler à satisfaire son ambition feraient beaucoup mieux de se retrancher aux Invalides; mais enfin la volonté donne de la force, et notre marche à travers la ville peuplée de Velletri fut très-belle et attira les regards. Je crois que pour vous faire plaisir et même pour Tintelligence de la chose, je dois vous dépeindre le costume adopté par nos différents corps. Le premier, qui dans ses campagnes précédentes avait toujours enlevé quelque chose à l’ennemi, était peut-être le plus brillant; il était aussi fort bien armé, car outre les armes offensives qu’il portait sur lui, il en avait adopté une à chaque main : l’une, très-belle, avait quatre pieds de haut; elle ressemblait assez au bâton du tambour-major, mais elle avait de plus une pointe en fer à un des bouts, très-longue et pointue; l’autre était moins dangereuse, aussi la porte-t-on à la main gauche : elle peut servir au besoin, mais au fait elle sert pour faire des observations; l’uniforme gris, léger et d’une bonne coupe; le centre bien armé,
mais mal vêtu, et donnant peu d’envie de le dépouiller. — La queue de l’armée était aussi très -simplement couverte , non cependant pour tout ce qui regarde les agréments de la vie, car si nous parlons du sac on le trouverait assez bien garni.
« Velletri ne nous arrêta pas longtemps; nous en partîmes en bon ordre, l’avant-garde soutenue par la cavalerie du pays : il y avait encore sept milles jusqu’à Cisterna et nous voulions y arriver avant la nuit, pour faire nos remarques sur ce lieu où on ne s’arrête jamais. Nous y arrivâmes donc et nous demandâmes après la locanda nobile : on nous conduisit dans un grand chenil qui était un repaire d’insectes divers; mais enfin il fallait bien nous y arranger : tant bien que mal nous le fîmes, et les quatre jours que nous nous y sommes arrêtés, nous avons bien travaillé. Moi, je n’ai pas perdu de vue le but qui m’avait conduit dans cet endroit; j’ai couru les environs, et j’ai été chercher les moissonneurs jusque dans leurs tentes. J’ai vu des choses extrêmement pittoresques, et je suis certain que mon tableau ne me demandera pas autant de temps que l’autre (la Madone de l'Arc), et peut-être (au moins je l’espère) il sera beaucoup mieux, parce que je le sens mieux. J’ai déjà fait mon esquisse peinte depuis mon retour; j’ai dessiné tout
mon tableau, et je vais l’ébaucher ; enfin nous verrons ce que ça donnera.
« Mais poursuivons notre voyage : de Cisterna nous avons passé deux journées dans une métairie de buffles. Figurez-vous comme tout ici est en grand : elle contenait plus de trois milles bêtes. Vous demandez le rapport : chaque jour ils font dans leurs huttes cinq à six cents livres de fromage ; les femmes sont bannies tout à fait de cet endroit, on n’y rencontre que des hommes de tous les âges ; chacun a son emploi. C'est une chose très-curieuse à voir; nous y avons rencontré de très-bons enfants, très-complaisants, officieux. — Je m’y suis arrêté autant pour faire une étude de buffles avec un de ces chars immenses, tu te rappelles, chère sœur? c’est presque le motif de mon tableau, ou plutôt c’est le détail le plus considérable. Le lundi soir, nous fûmes surpris bien agréablement par l’arrivée de Schnetz qui, quand nous sommes partis, m’avait dit qu’il viendrait nous retrouver; je ne l’attendais cependant plus. Nous, qui nous arrangions assez bien dans notre mauvaise auberge, lui parûmes bien extraordinaires. Nous couchions les trois dans la même chambre sur de mauvaises paillasses; il fallut qu’il allât coucher dans une autre chambre : nous nous quittâmes le soir en nous souhaitant une bonne nuit. Ce pauvre S. ne
savait pas ce qui l’attendait ; aussitôt qu’il eut éteint, une armée pucienne s’empara de son lit et en fut maîtresse toute la nuit. S’il eût connu mieux les localités de l’auberge, il serait venu nous demander l’hospitalité pour le reste de la nuit, mais il fut obligé d’attendre le matin; il bénit le ciel quand il vit l’aurore. Je dois te dire que la veille de l’arrivée de Schnetz, nous allâmes jusqu’à une petite ville bien intéressante qui est à quatre lieues de Cisterna : c’est Sermonetta, où est un château superbe, mais qui va tomber en ruine : il appartient, comme toute la ville, au duc Gaëtano, qui est propriétaire d’une grande partie des marais Pontins. Je te demande, ma chère, si, dans nos pays, un individu était propriétaire d’une vingtaine de lieues de territoire, quelle fortune il aurait!... C’est cependant ce que l’on voit ici : eh bien, ils n’en sont pas plus riches. D’abord il faut l’attribuer au mauvais mode de culture, mais surtout je crois que cela tient à ce que ces propriétaires sont obligés d’avoir tant de gens soldés et quelquefois très-bien : voilà précisément ce qui mange leurs revenus; ensuite ils n’y vont jamais eux-mêmes, et naturellement chacun les vole à qui mieux mieux. Quoi qu’il en soit, c’est ma folie que les marais Pontins; je crois que j’y passerais ma vie. La métairie où nous sommes allés est adossée à une forêt immense
m ROBERT A SA SŒUR ADÈLE.
dont les arbres, aussi anciens que le monde, soutiennent leur caducité et leur vieillesse, ordinairement très-fraîche et vigoureuse, par les agréments des pampres et des broussailles les plus touffues; on dirait que dans ces endroits délicieux les oiseaux les plus rares se sont donné rendez-vous pour y aller mesurer leurs chants divers. Combien j’ai pensé à notre chère mère!... qu’elle aurait eu de plaisir d’entendre leurs beaux chants!... et ce qu’il y a de particulier, c’est qu’ils ne sont pas du tout sauvages : cela vient probablement de ce qu’ils n’ont pas l’idée du mal que l’homme leur a juré dans les terres civilisées : là ils sont en repos et n’ont aucun danger à courir. Revenons à notre osteria : le mardi soir nous nous décidâmes à nous transporter dans un autre lieu. Si Schnetz ne fût pas venu nous trouver, nous avions l’idée d’aller à Nettuno, qui est au bord de la mer, et qui est un endroit qu’on ne visite jamais. Nous aurions traversé tous les marais Pontins jusqu’à la mer, et il y a quatorze milles à faire de cette manière. On ne rencontre qu’une métairie sur la route, et beaucoup de buffles et de bœufs. Schnetz, qui est assez prudent, fit ses observations, et nous, qui ne tenions pas positivement à y aller, nous changeâmes nos plans. Nous partîmes donc le mercredi matin à sept heures pour aller à Sezze, où nous avions déjà
été Àurèle et moi; mais comme nous devions suivre une autre route que celle de l’année passée, nous consentîmes volontiers à faire cette promenade. Je ne te décrirai pas le chemin, qui en plusieurs endroits est extrêmement beau, mais je te dirai que jusqu’à deux heures et demie après midi, qui a été l’heure où nous sommes arrivés, nous n’avons absolument rien pu prendre pour nous restaurer. Aussi en montant cette montagne rapide où est Sezze, nous ne savions plus de quoi nous étions faits : la chaleur était si grande qu’elle aurait pu produire sur nos têtes quelque inflammation forte, si par un bonheur que nous n’avons assez pu admirer, le soleil ne s’était couvert pendant toute la dernière heure. En somme, après le repas qui suivit notre arrivée, nous nous retrouvâmes très-bien. Nous aurions pu le même jour aller jusqu’à Piperno, mais comme c’était un jour de fête et qu’il y avait prodigieusement d’habitants rassemblés dans la ville, nous eûmes l’envie de les voir à notre aise. Ce que c’est que l’imagination!... L’année dernière, je n’y avais aperçu que des faces de brigands ; cette dernière fois tous les visages me parurent riants et portant l’empreinte de bons caractères, tellement que j’aimerais à y rester. Un ancien soldat de Napoléon Ier nous parla en français assez longtemps. La vue qu’on a de là est unique, et je
n’en connais pas de plus belle à mon goût. Les puces sont une des calamités de ces pays ; j’en souffris considérablement pendant la nuit, ce qui m’empêcha de dormir; c’est pour cela qu’aussitôt que j’aperçus une petite lueur d’aurore, je réveillai ces messieurs pour faire de manière à profiter de la fraîcheur du jour.
« Après avoir payé et pris du café noir, nous partîmes nos sacs sur le dos ; il y a quatre lieues que nous fîmes assez lestement jusqu’à Piperno (Pivernium, ancienne capitale des Yolsques). Nous y déjeunâmes dans la même auberge où nous avions logé l’année précédente, et nous nous arrangeâmes avec un individu pour avoir deux chevaux, parce que la chaleur était forte et qu’il fallait aussi beaucoup monter.
« A midi nous étions à Fossa-Nuova (ancienne abbaye), où nous nous arrêtâmes plusieurs heures pour dessiner ; nous traversâmes après le fleuve Amazeno qui coule dans ces belles contrées; chaque endroit, en approchant de Sonnino, m’intéressait, parce que je connaissais de réputation les lieux (indiqués par des croix) où des assassinats épouvantables avaient été commis par des brigands, qui alors étaient maîtres absolus de ce coin de pays : je nous voyais marchant paisiblement sur cette terre qui avait reçu
tant de sang et de larmes!... Je croyais que le paysage était plus sauvage ; j’ai été bien surpris de voir la végétation la plus belle et comparable à celle de Sicile.
« Sonnino est une ville de quatre mille habitants, d’une construction telle que je n’ai pas d’idée d’une réunion aussi nombreuse et aussi singulièrement nichée : figure-toi des rues à perte de vue, qui n’ont pas plus de quatre pieds de largeur, souvent voûtées, et qui vont toujours en montant par des escaliers qui se succèdent aussi rapidement que les escaliers ordinaires, mais qui sont le double plus hauts. L’intérieur des maisons est en rapport avec la construction des rues, mais on est étonné de trouver dans chaque habitation non -seulement l’aspect de la propreté, mais même de l’aisance. On peut faire 1a. même observation sur la manière dont les hommes comme les femmes sont habillés ; les Sonninais ont ce qu’aucune population italienne n’a, c’est l’amour de la propreté. Note, ma chère, que pour laver un mouchoir, les femmes sont obligées d’aller à près de deux lieues de l’endroit, toujours en descendant; c’est un bien grand inconvénient : du reste, ils ont tant de raisons pour se trouver heureux, que réellement on les blâmerait de ne pas l’être. Ils ont toujours eu la même horreur pour l’asservissement, car du temps
de leurs seigneurs suzerains, ils les traitaient si durement, que la famille Colonna, qui avait ce fief, et qui dans ce temps était bien puissante, fut obligée, pour tirer quelque parti d’une propriété qui lui était plutôt onéreuse, de la vendre au gouvernement, qui a été bien longtemps sans pouvoir y commander positivement. Je crois que les brigands sont provenus à cause des mauvaises institutions, car il ne se formait jamais de réunions dans la montagne que de gens qui avaient voulu se rendre justice d’eux-mêmes, ne l’attendant pas des autres; d’ailleurs, avec un sang chaud comme ils l’ont tous, il n’est pas étonnant qu’ils aient trouvé à monter leur imagination en s’entendant raconter l’histoire de leurs ancêtres. On y est actuellement on ne peut plus tranquille. Pour vous en donner une idée, je vous dirai que l’État y avait, du temps des brigands, jusqu’à cinq cents hommes qui, il est vrai, ne restaient pas toujours dans la ville, mais qui faisaient des excursions dans les montagnes; nous n’y avons trouvé qu’un lieutenant de carabiniers, un brigadier et un carabinier, avec deux chasseurs de campagne, et on n’entend plus parler d’aucune mauvaise rencontre, si ce n’est que nous avons compté quinze têtes de brigands exposées dans des cages en fer, scellées dans le mur au-dessus de l’une des portes de la ville. La masse des habitants
est heureuse de cette tranquillité actuelle, surtout ceux qui sont à leur aise; ils peuvent au moins, sans crainte d’être enlevés, rançonnés, mutilés ou tués, aller voir et soigner leurs propriétés. Le territoire de Sonnino est très-considérable et très-bien cultivé, son huile est surtout très-estimée. Les Sonninais n’ont pas l’habitude de voir chez eux des étrangers; je veux dire des habitants des petits pays voisins qui ont abandonné leurs villages, n’y pouvant vivre, et qui cherchent fortune par le trafic, comme à Sonnino on appelle le commerce. C’est un métier si peu honorable dans leur idée, qu’ils se regarderaient déshonorés de le faire : aussi aurions-nous été épouvantablement mal, si la force militaire, par l’organe de son brigadier, ne nous eût offert deux lits que nous avons été enchantés d’accepter; ils se trouvaient dans l’ancienne caserne, qui est le plus cossu logement du pays, comme murs, mais qui est vide à présent. Je suis cependant convaincu que nous aurions été reçus dans les meilleures maisons si nous avions prolongé de quelques jours notre séjour; mais après deux fois vingt-quatre heures nous en partîmes pour aller à Terracine, où nous trouvâmes cependant que la vie matérielle produit de grandes douceurs quand on peut avoir un bon lit et un bon dîner. C’est une ville de passage, par conséquent il y a une locanda
très-bien tenue à présent ; nous nous y sommes arrêtés quatre jours à faire des études peintes et des dessins ; j’avais envie de chercher à m’installer dans un endroit quelconque pour faire mon grand tableau, mais partout j’ai trouvé des difficultés pour trouver un local convenable : je me suis décidé à venir le faire
u Étant tous quatre là, j’ai commencé à prêcher à Aurèle que, se trouvant à mezza strada (à mi-chemin) de Naples, il ferait une bêtise très-grande en n’y allant pas, surtout ayant l’intention de quitter Rome et l’Italie bientôt. Schnetz se joignit à moi, et Bourcardt s’offrit pour compagnon de route à pied; enfin il ne put résister à tant de sollicitations. Nous sommes partis, Schnetz et moi, il y a huit jours, et de suite après mon retour j’ai envoyé à nos jeunes gens des passe-ports et une lettre de crédit. Je me retrouve très-bien à Rome, avec une grande envie de travailler. Un des derniers jours que j’étais à Terracine, je me suis baigné dans la mer ayant chaud; cela m’a donné un rhume extrêmement fort, que j’ai rapporté ici. Il passe cependant, mais j’ai cessé de fumer à cause de mon mal de cou qui, aussitôt que j’ai quelque chose, se fait sentir. Je suis content de me sentir plus libre, et je vais procéder à faire sortir quelque chose de bien de ma manche. Schnetz et moi
nous sommes revenus en voiture, en nous carrant comme des milords, et faisant la remarque que cette manière de voyager a ses mérites.
« Chères sœurs, ma lettre n’est qu’une narration de notre voyage ; une autre fois je vous parlerai sentiment. A propos, j’oubliais de vous remercier de votre offre de services à l’égard des fonds; tout en vous remerciant bien, je vous dirai que j’ai toujours entendu dire qu’il n’y avait pas de meilleur moyen de se ruiner que de faire des dettes pour acheter une propriété; je ne le ferai donc pas, quoiqu’il me faille peu pour cela, d’abord parce que j’ai pris mes arrangements différemment.
« Vous me plaignez d’une manière bien lamentable de ce qu’après avoir travaillé autant, je ne puis pas disposer d’un grand avoir?... Je vous assure cependant qu’il n’y a qu’un très-petit nombre d’artistes qui puisse se dire avoir été aussi heureux que moi (en mettant à part qu’il est très-facile d’acquérir le même talent), mais véritablement j’ai été et je suis heureux.
« Cependant je ne suis pas riche : il faut dire que si je n’ai pas une grande envie d’accumuler, je n’ai au moins pas des vices à dépenser follement mon argent. J’aime à agir noblement peut-être : si j’eusse été plus économe, j’aurais bien certainement quelques