‹ Léopold Robert d'après sa correspondance inéditeChapitre 36 sur 59 · ROBERT NE PEINT PAS LE NU · texte numérisé non relu

ROBERT NE PEINT PAS LE NU

même genre; puis il avait conçu le projet et commencé l’exécution de quatre grandes compositions qui marquaient un pas décisif vers la peinture de style. Mais vers cette époque et sur le conseil de Gérard, dit-on, Robert s’était essayé à peindre en grandeur naturelle deux de ses ouvrages les plus remarquables : le jeune Grec destiné à M. de Pourtalès, et une tête de femme, qui parurent au Salon de Paris de 1831. Je crois cependant qu’il est heureux que Robert n’ait pas persisté à suivre cette nouvelle direction. Il était loin d’entendre la beauté plastique au même degré que la beauté pittoresque. De plus, il lui était resté, de l’éducation sévère qu’il avait reçue dans sa famille, des scrupules à l’égard du nu qu’il ne surmonta jamais complètement et dont nous trouvons une trace dans une curieuse lettre qu’il adressa le 12 août 1827 à M. Marcotte. « Des deux sujets, dit-il, que j’ai traités pour messieurs vos frères, quelques personnes ont trouvé dans celui qui était destiné à M. Marcotte aîné un peu de liberté. Ce n’a été nullement mon intention. Cependant pour ne pas faire toujours des figures vêtues de la tête aux pieds, j’ai peint deux jeunes filles qui se déshabillent pour se baigner. Je les ai supposées dans un endroit entièrement retiré, où elles ne doivent craindre aucun regard curieux. » Le ton seul de ces lignes suffit pour montrer que Ro-

bert aurait eu une répugnance invincible à peindre des nudités. D’une autre part, les ajustements pittoresques, contemporains, nationaux, ne peuvent en aucune manière convenir à des figures de grandes dimensions qui, pour échapper à la vulgarité, exigent absolument le nu et le style le plus élevé. En revêtant de costumes modernes des personnages de grandeur naturelle et de caractère réel, Robert se fût certainement fourvoyé. Malgré la noblesse qu’il savait leur donner, les sujets qu’il aimait à traiter et qui étaient dans la portée de son talent nécessitent les proportions restreintes qu’il a généralement adoptées. Quoi qu’il en soit, voici les lettres que Robert écrivit à M. de Meuron et dans lesquelles il traite ce sujet et quelques autres que j’ai indiqués.

« Rome, ce 12 septembre 1829.

« Cher monsieur et ami,

« Que penserez-vous de moi et de mon peu d’empressement apparent de répondre à votre chère lettre? Je vous avoue que moi-même je ne comprends rien à ce procédé ; je vais cependant vous expliquer quelques raisons qui peuvent, sinon me justifier tout à fait à vos yeux, au moins me faire trouver un pardon que je réclame avec empressement. J’ai toujours

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attendu pour pouvoir vous annoncer définitivement le départ du tableau de M. de Pourtalès, et ce qui l’a retardé, c’est premièrement qu’ayant à aller à la campagne dans le mois de juin pour mon tableau de Salon, j’ai remis à mon retour d’y mettre la dernière retouche; j’ai été un peu plus longtemps à la campagne que je ne pensais d’abord ; ensuite, quand j’en suis revenu, j’ai été assez longtemps que je ne me suis pas trouvé bien du tout; j’avais pris un bain de mer à Terracine ayant chaud (cette indisposition n’est pas même tout à fait passée), et aussitôt mon retour, Torwaldsen vint me voir et me demanda avec tant d’empressement une répétition , plus petite que demi-nature, de mon Grec, que je n’ai pas pu refuser de la faire, d’autant plus qu’il m’avait demandé un tableau depuis plus de trois ans, que je n’avais pas eu le temps de faire ; et le dernier empêchement au départ de cette caisse, c’est que le jeune Bourcardt, ayant presque terminé deux petits tableaux, j’ai eu l’envie de les mettre dans cette caisse, pour que l’on juge de son talent à Neuchâtel. Je crois cependant pouvoir dire que je ne regarde pas ces deux petites choses comme une mesure positive de son talent, et je crois que ceux qu’il va faire seront mieux; on peut voir malgré cela ses qualités et ses défauts : je crois que quant à la couleur, il y vien-

drait, mais il manque de goût et n’a pas fait toutes les études qu’il faut à un artiste, par exemple la perspective et un peu d’architecture. Quand nous sommes partis pour la campagne, mon frère et moi, nous avons proposé à Bourcardt d’être des nôtres, ce qu’il a accepté d’autant plus volontiers qu’il avait l’intention d’aller passer quelques semaines dans les montagnes pendant les grandes chaleurs. Nous avons fait cette petite excursion avec beaucoup d’économie ; un de mes amis était venu nous joindre et nous nous trouvâmes tous quatre à Terracine. Mon frère, qui n’avait pas encore été à Naples, fit la remarque que s’il ne profitait pas de cette occasion pour y aller, il ne connaîtrait pas cette ville remarquable, ni ses environs délicieux. Je fis de mon côté tout ce qu’il me fut possible pour l’engager à faire ce petit voyage avant son départ pour Paris. Bourcardt, qui peutêtre n’était pas dans le même cas, eut envie de l’accompagner et de faire cette course à pied; je ne lui fis pas de grandes observations, parce qu’il me semblait que de voir quelques natures différentes, ça lui formerait le goût, et puis ensuite il était obligé à Rome, comme ailleurs, de vivre et de dépenser ce qui lui était nécessaire pour cela, et dans les grandes chaleurs il ne pouvait guère faire ses tableaux d’après nature à cause du danger qu’il pouvait y avoir. En

somme ils sont partis tous les deux pour passer quinze jours à Naples, mais ils se sont arrêtés plus d’un mois pour pouvoir en emporter quelques souvenirs; la beauté du pays les a tout à fait séduits ; ils sont arrivés avec un bon nombre de dessins et croquis qui pourront leur servir, et une grande envie de travailler. B., auquel sa sœur avait annoncé, il y a déjà plusieurs mois, une lettre contenant un effet, l’attend toujours; sa situation est triste parce que cette nécessité où il se trouve de faire des dettes doit le disposer mal pour travailler. Ce n’est pas que d’un autre côté je ne comprenne tout ce que doivent éprouver les personnes qui seraient peut-être disposées à faire des sacrifices pour lui, mais qui ne peuvent s’y décider, n’ayant pas assez d’espérance de le voir réussir; c’est encore cette considération qui m’a empêché de lui déconseiller le voyage de Naples. II me paraît qu’à sa place je voudrais vaincre ou mourir : que pour vaincre il devait profiter de tous les moyens possibles pour le faire, et qu’un artiste, pour y arriver avec plus de sûreté, doit avoir la tête montée. Nous allons voir ce qu’il va faire à présent; s’il fait quelques tableaux qui réussissent, nous chercherons à les lui placer. Très-cher ami, je viens de relire votre dernière lettre, et figurez-vous que je ne puis me rappeler si j’ai répondu aux demandes que

vous me faites relativement à Bourcardt dans une autre lettre que celle que j’ai remise pour vous à M. Desoulavy. Je m’en veux beaucoup, mais beaucoup, d’avoir été si longtemps sans vous écrire ; votre chère amitié m’est cependant si précieuse que je m’étonne d’un si long silence de ma part. Ne m’en voulez pas trop, je vous prie, et recevez mes excuses. Peut-être vos bâtisses ne vous ont-elles pas fait apercevoir de ce laps de temps; enfin je ne pouvais vous écrire; il me semblait que de vous dire toujours que le tableau de M. Fritz de Pourtalès n’était pas parti, ça devait vous ennuyer; le voilà enfin en route, et dans sept semaines il arrivera à Neuchâtel. Précisément ce sera à l’époque des vendanges ; je pense que c’est un meilleur moment qu’en été i. Généralement on m’a fait assez d’éloges de cet

1. Dans une lettre écrite à M. Marcotte en 1829, Robert insiste sur cette idée et parle ainsi de son ouvrage : « On a trouvé que la couleur et l’exécution sont assez vigoureuses et j’ai cherché un dessin ferme et positif... J’ai eu beaucoup de plaisir à faire ce tableau de grandeur naturelle, et je vous avoue que j’aimerais quelquefois changer comme cela mes occupations. » — Avant d’être envoyé à Paris, le Jeune Grec avait été exposé à Berne, où il avait été honoré d’une médaille d’or. Gomme on le voit par cette lettre, cet ouvrage ne fut terminé qu’à la fin de 1 829. C’est donc par erreur que M. Feuillet de Gonches l’a catalogué comme appartenant à 1828.

ouvrage, et surtout on a trouvé que pour une peinture de petite dimension ^ il y avait assez de verve : quant à moi, je vous avouerai que la peinture en grand me séduit, et que j’espère bien dans quelques années ne plus faire de petits tableaux que pour me reposer. A présent, c’est le contraire, je fais quelque chose en grand quand je veux jouir et avoir véritablement du plaisir. Je suis impatient que vous le voyiez, pour que vous puissiez m’écrire bien franchement votre sentiment. Je suis, à vrai dire, tombé dans le noir, surtout dans les habillements; je crois que ça vient en grande partie de l’ennui que j’ai éprouvé en peignant le costume que je n’ai pu avoir que par moments. Veuillez me dire si ce tableau se soutient à côté de celui de M. Coulon, et si M. et Mme de Pourtalès en sont contents; je serais bien contrarié s’il n’en était pas ainsi. J’ai commencé, comme je vous l’ai dit, mon tableau de Salon. Je ne sais si je me flatte, mais il ne m’inquiète pas du tout. Je crois cependant devoir dire que ce n’est pas d’être tout à fait assuré de sa réussite, mais c’est plutôt une espèce d’insouciance sur de nouveaux succès. Je vous assure, malgré cela, que je n’ai jamais eu plus de plaisir à travailler et que je me sens encore comme devant faire des progrès, si le bon Dieu m’accorde la santé ; mais l’intrigue et les menées me semblent si avilis-

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santés quelles diminuent à mes yeux beaucoup clu mérite des gens, surtout quand ils doivent leur réussite au bonheur et à ce savoir-faire adroit plutôt qu’à un véritable talent; on en rencontre beaucoup dans ce cas-là. Je suis fâché que mon papier soit tout rempli ; j’aurais beaucoup de plaisir de recommencer ma lettre pour vous dire toute autre chose encore. J’attends au départ de mon frère pour remplir une autre feuille; il aura lieu, je pense, avant un mois. Combien je suis impatient de recevoir de vos chères nouvelles et de celles de toute votre chère famille! Veuillez présenter mes très-empressées salutations à madame. Pourquoi ne venez-vous pas passer l’hiver à Rome avec elle? quel bonheur pour moi de vous y recevoir et de vous y installer! Je vais écrire à M. de Pourtalès dans quelques jours; si vous avez l’occasion de le voir ou madame, je vous prie de leur présenter mes respects. Il y a bien et bien longtemps que j’espérais recevoir des lettres de M. Perrot; il paraît qu’il m’a tout à fait abandonné; veuillez toutefois me rappeler encore à son bon souvenir. Mon frère est très-impatient de partir et se réjouit au delà de toute expression de vous voir ; il s’arrêtera peut-être pendant l’hiver en Suisse et ne partira qu’au printemps pour Paris : que je voudrais être à sa place pour vous voir! Je vous demande avec empressement que vous

me fassiez le grand bien de ne pas me laisser sans nouvelles de vous ; c’est en souhaitant que cette feuille vous trouve heureux et content, ainsi que toute votre famille, que je suis avec le plus entier dévouement votre dévoué serviteur et ami,

« Rome, ce 27 septembre 1829.

« Il n’y a que peu de jours que je vous ai écrit; cependant je crois devoir venir encore vous parler d’une chose qui m’occupe assez désagréablement l’esprit; c’est concernant ce jeune Bourcardt, qui se trouve dans une position bien fâcheuse. Ne sachant véritablement quel conseil lui donner, je viens avoir recours à vous et à votre sagacité. Je vous ai dit dans ma dernière que sa sœur lui avait promis une somme depuis bien longtemps. Enfin une lettre de change est arrivée, de douze louis, qui aurait été suffisante pour payer ses dettes, ce qu’il n’a pu faire qu’en partie, ne voulant pas tout à fait se dépourvoir. On lui annonce dans la lettre qui renferme cet effet qu’il ne peut plus avoir aucune espérance d’en recevoir d’autres ; toutes les personnes qui s’intéressaient à lui l’abandonnent; le tuteur de sa famille, M. L. Roy, qui lui écrit, lui dit que sa famille ne

pouvant plus rien faire pour lui, il s’est décidé à faire un sacrifice pour lui envoyer la somme dont j’ai parlé. Il a engagé trois de ses connaissances à y participer; ils se sont cotisés chacun de trois louis, ce qui fait les douze louis qu’il a reçus, desquels on lui demande un reçu en règle dont le modèle est dans la lettre et qui stipule bien que du jour où il recevra cet effet il doit en payer l’intérêt au quatre pour cent l’an. J’ai la lettre de M. Roy sous les yeux, ainsi je ne peux pas me tromper en faisant cette citation. Je désirerais beaucoup que la caisse de tableaux que je vous ai annoncée dans ma précédente eût été expédiée plus vite. Vous pourriez voir, par les deux petits tableaux de lui que j’y ai renfermés, ce que vous pensez de ses progrès futurs, et vous me donneriez vos conseils et à sa famille aussi pour chercher à continuer à faire quelques sacrifices ou à l’arrêter. Je crois devoir ajouter que mon frère et moi nous le connaissons pour un jeune homme fort tranquille et qui a une vie très-réglée ; ce qu’on pourrait désirer en lui serait un peu plus d’énergie. 11 travaille bien, mais il faudrait que ce fût avec plus de rage , si j’ose dire. Pour justifier cette espèce d’apathie, je la rejette sur sa situation si précaire qui doit l’affecter grandement : ce qu’il y a de certain, c’est qu’il doit avoir bien peu d’espérance de venir à bout

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de vivre ici de ses ouvrages; il y a tant d’artistes qui ont du talent et qui se plaignent de ne pas pouvoir tourner, que réellement c’est attristant pour un qui commence. Il a fait la connaissance, à Naples, de deux peintres suisses à l’aquarelle, qui sont occupés à faire un ouvrage lithographié ; il leur a écrit l’autre jour pour leur demander s’il ne pourrait pas leur être de quelque utilité pour cela; qu’il n’exigeait que bien peu de chose. Nous verrons leur réponse. J’attendrai aussi la vôtre, très-cher monsieur et ami. Si vous pensez, avant de la faire, d’attendre la caisse pour voir ses ouvrages, je vous dirai quelle doit arriver à Neuchâtel à la fin du mois prochain. Je vous en prie, ne différez pas longtemps de m’instruire de ce que vous pensez devoir faire. Nous devons, mon frère et moi, lui donner quelques habillements qui lui feront passer très-bien l’hiver; c’est une dépense à laquelle il ne devra plus penser. On ne peut pas l’accuser d’avoir trop dépensé depuis qu’il est à Rome. Il y a juste une année et il a reçu en tout, à ce qu’il m’a dit l’autre jour, louis. M. de Bonet, qui a passé l’hiver dernier avec lui et que vous aurez vu à son retour en Suisse, nous a écrit qu’il avait combiné toutes ses espérances d'encouragement et de secours même, et nous dit qu’elles lui paraissent si peu sûres, qu’à sa place il se déterminerait à entrer au

service de Naples : en étant recommandé aux chefs et en se faisant aimer d’eux, il pourrait espérer de pouvoir faire quelque chose dans son art, et il n’aurait pas besoin de s’occuper de se procurer le nécessaire pour vivre. Je ne sais, jusqu’à certain point, si on doit lui donner le même conseil. En somme, ne pouvant pas rester à Rome, lui-même disait que le dernier parti qu’il prendrait, serait de retourner en Suisse (parce que probablement il n’y connaît que très-peu de moyens de ressources, et que si on lui en indiquait, il s’empresserait à s’y rendre). Il fait un tableau du Campo Yaccino qui peut réussir. Je ferai toujours mon possible pour les lui placer. — Très-cher ami, je viens de recevoir votre lettre et je ne peux assez vous en remercier; mais dans celle-ci, je n’ai pas la place de le faire. Notre voyage dans les marais Pontins a été fort agréable et je suis fort aise de l’avoir fait. Si je réussis au tableau que je fais, bien certainement c’est aux choses que j’ai vues que je le devrai ; je suis heureux dans ces endroits presque inhabités, et je trouve que le caractère en est bien autrement vierge que dans les environs de Rome plus rapprochés. Je suis bien étonné du temps que vous avez eu cet été; ici il n’a pas été aussi chaud que les autres années; mais nous avons eu cependant plus de trois mois sans pluie. La vendange sera

belle et bonne. Je vous félicite d’avoir un atelier comme vous désirez, mais cependant il ne vous était pas nécessaire pour faire de belles choses et pour faire la gloire des arts en Suisse et ailleurs. Mon frère va partir et vous en dira plus que je ne peux faire ici. Il s’en réjouit beaucoup. Pour moi, j’envie son sort; mais comme la patience est une vertu que l’homme doit avoir, je veux tâcher de mettre en œuvre celle qui m’a été allouée. En attendant, Aurèle me charge de vous présenter ses salutations et ses respects à madame. Je me joins à lui avec empressement et je vous embrasse du plus profond de mon cœur. Votre dévoué serviteur et ami,

u Léopold Robert. »

«Rome, ce 4 novembre 1829.

« Vous trouverez peut-être que mes lettres se succèdent trop promptement, et que j’aurais pu vous dire dans mes deux précédentes ce dont je viens vous informer ici ; si ma supposition est vraie, veuillez me pardonner et rejeter les oublis que j’ai faits sur mes travaux, qui tyrannisent peut-être trop mes idées présentes. J’aime à croire cependant que la crainte que j’ai n’est pas tout à fait fondée, et que l’affection dont je reçois des preuves si journalières

vous empêche de condamner d’une manière trop sévère mon importunité. Mon frère, comme vous savez (je crois) par ma dernière lettre, passera encore cet hiver à Rome et en voici la raison : Vous savez que dans les arts on avance par sauts et par bonds; jamais je n’en ai mieux été persuadé que dans cette circonstance. Avant de partir, voulant faire un tableau plus considérable que ses précédents, il entreprit un sujet qui est fort difficile et qu’il a traité avec un rare bonheur. Sa toile a quatre pieds et demi de hauteur, sur trois de large. Ce sont les figures qui sont principales, puisqu’elles ont deux pieds et demi. Le sujet représente un fait qui est arrivé à la cascade de Terni, il y a une dizaine d’années : Trois religieux, traversant la rivière sur un petit bateau au-dessus de la chute, furent entraînés par la rapidité du courant ou par l’inexpérience du petit conducteur. Le sujet est lorsqu’ils vont tomber dans le gouffre. Il est allé sur les lieux simplement pour s’inspirer et voir la manière dont il pourrait composer sa scène. Ça lui a servi admirablement, puisque n’ayant pas fait ce voyage, il n’aurait pas autant osé. Toutes les personnes qui ont vu sa nouvelle page ont été étonnées généralement de la vigueur d’expression et de la manière de faire habile qu’ils y ont remarquées. Voyant cette réussite, je l’ai beau-

coup engagé à commencer un nouveau tableau plus considérable, qui pourra le classer d’une manière honorable parmi les peintres; ensuite son voyage sera infiniment plus agréable et plus avantageux pour lui. Voilà les raisons qu’il y a eu pour cette suspension de projet. La caisse où est renfermé le tableau de M. de Pourtalès en contient plusieurs autres. Nous les avons joints ensemble pour éviter quelques tracasseries de douanes, et étant certains qu’Aurèle se trouverait à Neuchâtel à l’époque de Parrivée de la caisse, et qu’il pourrait expliquer à M. de Pourtalès nos raisons, et l’engager à recevoir sa part des frais du port, ce qui est trop naturel. Voudriez-vous, très- cher ami, le remplacer dans cette circonstance et expliquer à M. de Pourtalès qu’il y a deux à trois propriétaires qui doivent leur dû de port? Ensuite, auriez-vous l’extrême bonté de vous charger momentanément de donner une petite place dans votre maison aux tableaux que je vais vous indiquer? Il y a des tableaux pour M. Armand de Werdt, de Berne ; un de mon frère, représentant le baptistère de Sainte-Marie-Majeure, et un de moi, qui est une vieille et deux petits enfants. Ces deux tableaux seront réclamés par notre ami de Berne, je pense, à M. Pourtalès ou à vous. Je vous prie de les lui faire remettre, ou de les remettre vous-même à sa

demande. Ils nous sont payés, ainsi rien n’est plus juste que de les donner sans autre explication. Ensuite, il y a deux petits tableaux de figures, de mon frère; un, des jeunes filles dans la campagne, et r autre , des piferari. C’est à M. Fritz Courvoisier, de la Chaux-de-Fonds, qu’ils appartiennent. Ils vous seront demandés par lui ou par mes sœurs. Quant aux autres, mon frère vous prie de les garder jusqu’à son retour. Il y a deux ébauches, un tableau de l’intérieur de Saint- Jean de Latran, qu’il a fini il n’y a pas longtemps, et l’ intérieur de mon atelier. Je pense que vous y trouverez du mérite, surtout dans son Saint-Jean qui est plus fini. Il l’emportera à Paris, où je suppose qu’il trouvera quelque amateur. Cependant, s’il s’en trouvait à Neuchâtel, il n’en serait pas fâché, parce qu’il aura couvert quelques toiles plus grandes pour les placer à la première exposition. Dans la caisse sont aussi les deux petits tableaux de Bourcardt, qui vous serviront pour juger son talent. J’ai écrit à M. de Pourtalès et j’ose lui faire quelques recommandations pour ces deux premiers ouvrages. Je pense que me voici au bout de mes demandes ennuyantes. J’ai eu le grand plaisir ces derniers jours de recevoir des nouvelles de M. L. Perrot, qui me parle beaucoup de vous et de vos occupations. Il m’annonce aussi le départ de M. E.

de Pourtalès et son arrivée prochaine à Rome, ce qui me charme beaucoup. Mon tableau avance, et jespère l’avoir fini assez tôt pour aller faire un voyage à Venise dans le temps du carnaval, afin de me monter la tête pour un nouveau tableau. J’y resterai un mois ou deux, et sur les lieux j’avancerai mon œuvre. Je reviendrai ensuite ici pour la finir. Je vous prie de faire mes salutations empressées à M. Lory, qui doit être à Neuchâtel, et de le remercier de l’obligeance qu’il m’a montrée à Rome. Veuillez ne pas m’oublier auprès de M. et Mme Perrot, et surtout auprès de Mme de Meuron ; c’est toujours avec délices que je me rappelle le bon accueil qu’on m’a fait à Neuchâtel et chez vous particulièrement.

« En commençant, je me figure que je ne vous ferai lire que deux pages au plus. Mais vous voyez, quand je commence de causer avec vous, il me faut toujours les revers. Si vous veniez pourtant passer un hiver ici, quelle délectation ! Votre ardeur me ferait du bien. Je puis dire cependant que je travaille avec véritablement du plaisir à mon tableau. A propos, je me rappelle ici que dans la lettre que j’ai écrite à M. de Pourtalès, malgré sa demande, j’ai oublié de lui indiquer un prix pour son tableau, et cet oubli vous expliquera ceux dont je vous parle dans ma lettre. Je vous prie de lui faire mes excuses en lui

disant qu’à Rome j’en aurais demandé 300 écus romains. Je suis grandement impatienté d’apprendre si, à son arrivée, il aura fait plaisir. Je vous en prie, distes-moi ce qu’il en est au juste. Si M. de Pourtalès demandait si je désire avoir la rétribution de ce tableau ici ou en Suisse, je vous prie de lui dire que c’est à Rome plutôt pour le moment que j’aime à retirer ce qui me revient. Par une lettre de M. L. Perrot, j’ai appris que M. E. de Pourtalès allait se mettre en route pour l’Italie, et je suis très-impatient de le voir. Nous avons ici depuis quelques jours un compatriote très-distingué dans les arts; c’est M. Constantin, de Genève, qui a, avec un talent reconnu comme peintre en porcelaine, beaucoup d’amabilité et de qualités attrayantes. Granet, qui est de retour depuis quelques jours, vous fait beaucoup de salutations; Catel aussi, que j’ai vu aujourd’hui à la maison; Verstappen est encore à la campagne. J’attends aussi des lettres de vous avec impatience, pour savoir quelque chose à l’égard de Bourcardt et si ses tableaux ont trouvé quelques amateurs. Mon frère me charge de vous présenter ses salutations particulières, et à madame, et moi je prends encore cette petite place pour vous assurer du dévouement de votre affectionné ami et serviteur,

a Léopold Robert. »

Je place ici une lettre sans date, que Robert adressa encore à M. de Meuron, et qui doit avoir été écrite au mois de janvier ou de février 1830. Le peintre y parle en effet de son projet de partir dans quinze jours pour Venise, afin d’y voir le carnaval et de faire des études pour le tableau qu’il a le projet d’exécuter après ses Moissonneurs . Il laisse ce dernier ouvrage en bon train et avec l’espoir de le reprendre l’été suivant. Enfin, il parle de l’arrivée de M. de Pourtalès et continue de se préoccuper de son idée de peindre en grandeur naturelle. On verra plus loin que Robert n’effectua pas alors ce voyage à Venise.

« Je viens un peu tard répondre à votre chère lettre, très-excellent ami, et vous dire que vos éloges m’ont fait éprouver un véritable plaisir, parce que d’abord ils doivent avoir la plus grande franchise, et que si je les ai trouvés trop favorables à mon talent, je ne peux pas douter que ce ne soit l’amitié que vous voulez bien avoir pour moi qui leur a donné ce caractère : ainsi j’ai toujours un grand motif de me favoriser. Le tableau que vous avez reçu a été fait avec des ennuis de tous genres ; c’est ce qui me fait croire que si je commençais quelque chose dans ce caractère et que je fusse plus heureux que je ne l’ai été en n’ayant pas à chaque instant

des bâtons dans les jambes, je crois que j’aurais mieux réussi; c’est ce qui me fera un jour ou l’autre commencer quelque chose de grand. J’ai bien plus de plaisir que de faire de petites figures, où il faut toujours chercher la touche, qui m’est antipathique. En grand, le positif est nécessaire pour faire de la bonne peinture, et on ne peut pas se sauver avec un peu d’adresse, et si on sent un peu le sublime de la belle nature, il est présumable que la représentation plaira, quoique bien au-dessous. Ce qui me rend heureux, c’est que la nature me semble si belle que je vois que toujours je serai avec le désir et l’espérance de faire des progrès. Si j’avais seulement l’âge et surtout la vigueur de santé que j’avais en arrivant à Rome, je crois que je ferais quelque chose, mais j’ai eu de trop fortes atteintes morales qui ont produit un changement trop considérable en moi ; mais enfin il faut poursuivre sa carrière. Dans quinze jours, j’aurai quitté Rome pour aller voir le carnaval de Venise, ou plutôt m’inspirer d’un sujet que j’ai en vue. La saison n’est pas bien engageante, mais le beau temps doit venir un jour. Le tableau que je laisse ici est en assez bon train et j’aurai bien du plaisir de le reprendre en été. Mon frère passera encore une partie de l’été en Italie et ira séjourner en Suisse un ou deux mois, en automne ou en hiver, et

il est possible que je lui adresse là mes deux tableaux pour qu’il en fasse les dessins ; de cette manière j’aurai l’avantage de savoir ce que vous en pensez, et si vous croyez qu’ils méritent l’honneur de la gravure. J’aimerais bien à être transporté à Venise pour pouvoir commencer mon second tableau de suite. Je ne sais encore jusqu’à quel point j’avancerai sur les lieux. Si je puis m’arranger convenablement et trouver toutes les commodités pour le faire, je l’avancerai beaucoup; sinon, je me contenterai d’ébaucher, et je ferai toutes les études nécessaires pour que je puisse le finir à Rome. Nous avons le plaisir bien grand d’avoir avec nous M. E. de Pourtalès. Il a été et il est bien désappointé à cause du temps, qui ne lui a pas permis encore de faire une étude d’après nature. Quoique ce soit un petit mécompte pour lui, je pense qu’il ne perd pas tout à fait son temps. Il copie de mes études (figures et animaux) et même il a commencé à travailler d’après le modèle. J’en ai assez habituellement ; ainsi il en profite. Du reste, il a beaucoup de zèle et je crois qu’il ira bien. Tl n’a pas eu de peine de s’habituer au genre de vie des artistes de Rome. Ce pauvre Bourcardt n’a pas eu un grand succès avec ses premiers tableaux. Vous l’avez jugé comme il doit l’être sans doute ; si je ne l’ai pas fait comme vous, c’est que

m ROBERT A M. DE MEURON.

son âge si jeune m’a fait penser qu’il avait besoin d’indulgence; et puis encore une chose : il me semble qu’une fois se trouvant à Rome, on ne pouvait pas l’obliger à en partir de suite sans avoir fait des essais. J’espère bien que la petite collecte ou plutôt la somme provenant d’une exposition sera assez considérable pour le laisser travailler pendant quelques mois. Nous le voyons rarement, parce qu’il est toujours avec des peintres allemands. Il a fait connaissance avec le plus jeune des fils de la duchesse de Saint-Leu, qui lui a fait faire quelques desfeins. Il est arrivé aussi à Rome un jeune Bourcard, de Bâle, fort riche, qui est son ami et qui peut-être l’aidera. Pour la carrière des armes, il ne veut pas en entendre parler. Tous concevez que je n’ai pu la lui conseiller bien vivement; car pour un homme libre, c’est toujours bien humiliant d’engager sa vie et sa liberté. Mon frère, qui vous présente ses salutations, vous fait mille remerciements des observations et des conseils que vous lui donnez ; il me charge de plus de vous dire qu’il désire conserver son petit tableau d’atelier. Quant à l’autre, il pense que la dépense d’un cadre est inutile, puisqu’il est probable qu’il l’emportera à Paris. D’ailleurs, à son retour en Suisse, il verra ce qu’il doit faire, et il retournera avec deux tableaux plus considérables, et il fera voir

aux amateurs le tout ensemble ; ainsi il pense que ce sera mieux de ne pas l’exposer. Je suis bien aise que vous voyiez enfin l’époque où vous pourrez vous remettre tout à fait à vos occupations. Je suis déjà impatient de voir d’autres choses que des études dans votre atelier. A l’égard des frais du port des tableaux de mon frère, je pense que mon beau-frère vous aura remis les débours, ce dont je l’ai chargé depuis longtemps. Je vous en prie, dites à madame qu’elle devrait bien vous engager à venir passer l’hiver prochain en famille, et qu’elle en aurait beaucoup de plaisir. Quelle joie de vous faire les honneurs de Rome ! Nous en parlons souvent avec Pourtalès. Veuillez présenter un respectueux hommage à madame, et recevez en famille les vœux que je fais en commençant l’année. Si je ne vous les ai pas adressés plus tôt, ils n’en sont pas moins vrais et sincères. Je vous prie aussi de remercier M. L. Perrot de sa lettre, et de lui dire que si je savais avoir quelque chose d’intéressant à lui dire, je lui aurais déjà répondu. J’ai appris par M. de Bosset, auquel nous avons écrit dernièrement, que Mme Roulet était malade ; j’espère beaucoup quelle se sera remise promptement. Si vous en avez l’occasion, rappelezmoi à son souvenir et à celui de monsieur. J’ai reçu de M. F. Pourtalès une charmante lettre à laquelle

je me propose de répondre de Venise. Il n’est pas, je pense, à Neuchâtel ; sans cela je vous demanderais de lui faire mes soumissions et à ce bon M. Lory. Remerciez-le, je vous prie, des bontés qu’il a eues pour moi à Berne. »

Nous possédons trois lettres écrites par Robert à sa famille dans le courant de l’année 1830. Les deux premières sont très-gaies. La seconde, adressée à sa confidente, Mlle Adèle, est même un peu folle, et on est très-surpris de voir l’austère Léopold raconter avec tant de verve et de bonne humeur tous les détails d’un repas d’artiste. Il est évident que son tableau marchait bien.

c< Rome, 43 mars 1830.

« Chérissimes sœurs,

« Il est pourtant bien désagréable, quand on a une si bonne occasion, de ne pouvoir en profiter davantage. M. P. est revenu trop promptement à Rome, et il en part trop vite. Que vous dirai-je dans cette petite place? Vous savez toutes deux combien je vous aime ; aussi pour cette fois je ne vous en dirai pas davantage à cet égard. Mes occupations vont toujours leur petit train. Vous ne savez pas? Le roi

de Bavière (Louis) est venu voir mon atelier; ainsi voilà déjà une tête couronnée qui me fait ce grand honneur. Je suis allé pour le revoir chez lui. Il reçoit quelques artistes; mais ni princes, ducs ou ambassadeurs. On ne se fait pas d’idée de son amabilité. Il est vrai qu’une chose paraît singulière; je veux dire son sang bout si ardemment, et ses nerfs sont si sensibles, qu’il a des mouvements bizarres. Cependant on voit que ses idées n’y ressemblent nullement, puisqu’il fait preuve de sentiments nobles qui devraient servir d’exemple à d’autres souverains. Voilà comme il ne faut pas juger sur les apparences. Je pense un peu qu’il m’invitera à dîner un jour, car il reste ici encore deux mois. Nous sommes tout dérangés depuis cette affaire de M. W., car par notre manière d’agir, tous les ambassadeurs se sont intéressés à cette affaire. Il a même eu par écrit une satisfaction du gouvernement de Rome. Comme naturellement il s’est lancé dans le monde, je l’accompagne et je sors plus souvent qu’ auparavant. Je pense qu’il restera ici encore une quinzaine de jours; il attend M. de B., et ils partiront ensemble. De W., qui ne se plaît pas dans la maison qu’il habite, vient aujourd’hui demeurer chez nous. Nous en sommes très-contents, car c’est un parfait bon enfant. Nous nous faisons du bon sang pour en avoir pour cet été,

afin de travailler avec ardeur à mon tableau du salon (les Moissonneurs). Nous attendons bientôt de vos chères nouvelles et nous vous écrirons aussi, et nous vous dirons beaucoup de choses qui vous intéresseront. Je vous assure que je suis dans une véritable colère de ne pas avoir plus de temps pour vous écrire. Je vous embrasse tous. »

« Mars 1830.

« Nous avons reçu l’autre jour votre chère dernière qui, comme toutes, nous a fait grand plaisir ; on l’a apportée un soir, une heure avant l 'Ave Maria, et c’est une heure où le facteur ne vient jamais ; mais en voyant l’empressement d’Aurèle à monter les escaliers de mon atelier, je lui dis de suite : « Tu as une lettre. » Lui, très-étonné de ma perspicacité, s’empressa de l’ouvrir. Grâces à Dieu, il n’y avait que de très-bonnes nouvelles, et vos santés sont très-bonnes; nous sommes émerveillés, surtout de la bonne tienne ; que j’en suis content ! Mais, ma chère, ne joue pas avec et pense un peu à la conserver longtemps. Pour le faire plus sûrement, il faut chercher à entretenir ton moral en gaieté; pense toujours à nous, et en y pensant, aie toujours à l’esprit que notre attachement est basé sur le roc, et qu’il n’y a que la mort qui puisse le détruire. Pense

qu’il faut acheter nos années de paix et de repos, je veux dire de réunion, par une séparation qui, si elle est pénible, a cependant de beaux moments, et qu’il faut travailler pour jouir un jour sans soucis; puis pense que cela ne peut plus se prolonger bien longtemps, et que nous serons encore jeunes, tutti quanti > au moins nos cœurs. Mais il faut en venir aux autres sujets de votre lettre; voici les réponses aux demandes de notre chère sœur. Nous ne voyons pas beaucoup d’étrangers, parce que je n’y tiens pas, n’ayant rien de considérable de fini, et puis j’ai des tableaux plus que je ne peux en faire avant l’exposition ; ainsi je ne tiens pas à en avoir d’autres de demandés, et surtout je ne veux pas perdre mon temps. L’hiver a été si vilain que nous avons été obligés de profiter des moments où on voyait; du reste, nous n’avons pas souffert du froid; il n’a pas été très-fort, mais long. Nous en avons été quittes pour brûler le double de bois, surtout parce que nous faisions du feu en haut et en bas, et le soir, parce que de P. vient toujours, et nous passons toutes nos veillées au coin de la cheminée. J’ai été cet hiver toujours un peu éclopé ; c’est ce qui m’a obligé de rester à la maison ; mon moral s’en trouve plutôt bien, et la solitude ne me fait pas venir du noir, probablement parce que j’ai toujours quelque chose à penser de mes travaux : ça

m’occupe agréablement. Qui sait si, à présent que mon voyage de Venise est tombé dans l’eau, je n’entreprendrai pas cet été un grand tableau de deux ou trois figures, grandeur naturelle y ce qui m’amuserait beaucoup? Notre servante se conduit admirablement, et chaque jour nous sommes l’un et l’autre enchantés de l’avoir; elle est très-sûre, de très-bonnes manières et toujours de bonne humeur. Le matin, elle vient m’apporter un verre de lait d’ânesse, et je fais encore un petit sommeil qui me fait beaucoup de bien. Ma chère petite, si je te dis ceci, n’en prends aucune peine, c’est une ordonnance qui n’est pas prescrite comme dans nos pays à ceux qui ont la poitrine attaquée : ici, c’est un fortifiant; après mon rhume je craignais de m’enrhumer encore , et pour m’empêcher cela il me faut un fortifiant ; mais n’admirez-vous pas combien le bon Dieu est bon pour moi? Si je m’étais mis en route avec cette mauvaise disposition, peut-être qu’elle n’aurait pas passé ainsi. Je tourne la page, je changerai tout à fait de sujet, et je vous donnerai, comme vous le désirez, une petite relation de notre fameux pique-nique. D’abord, il faut vous dire qui le composait : Schnetz, Lemoyne, Horace Vernet, Bonnefonds, Roger, Quecq, Orsel, Pourtalès, le comte Benevellij Houzeal (Anglais), Constantin avec son frère et nous deux Aurèle.

« Il faut vous dire que, depuis longtemps, c’était sur le tapis, car il y en avait plusieurs parmi nous qui devaient des bouteilles de bordeaux et de champagne ; Schnetz devait un reste de compte et proposa pour cela une dinde. Constantin dit qu’il payerait les truffes, c’était un commencement de dîner. Comme on voulait absolument s’amuser et être libres, on n’avait pas envie de faire cette allegria au restaurant; on parla de notre grand appartement que j’offris volontiers, ce qu’on accepta avec plaisir. Quelques jours avant, on régla l’ordonnance du repas, et voici la liste des plats : Schnetz donna sa dinde, Quecq en donna une autre pour renfort, Constantin alla acheter avec Lemoyne cinq livres de truffes pour les garnir, et, le matin du jour, ils vinrent pour inspecter l’opération. Constantin jeune ordonna un pâté aux bécasses, Orsel une gelée de poulets, Roger une gélatine; Houseal les hors-d’œuvre, se composant: d’olives de Marseille, de thon mariné, d’anchois, et de toutes espèces de fruits au vinaigre fort, et des fruits secs de première qualité et rares ; Horace Vernet des glaces; Bonnefonds deux bouteilles de bordeaux, Schnetz une, Lemoyne trois, moi deux, le comte Benevelli deux de champagne, Pourtalès deux idem ; Quecq, un pari que je lui avais gagné, trois bouteilles bordeaux. Outre cela, comme le dîner n’était pas com-

plet, la masse commanda potage, bouilli, entremets et dessert, et Aurèle le sucre et les oranges pour le vin chaud qui n’était que du bordeaux, que la masse paya avec plusieurs autres bouteilles et quatre de champagne. Tu vois, ma chère, qu’il y avait de quoi arroser pour faire venir la gaieté. Le rendez-vous fut fixé à huit heures. On arriva successivement. Bonnefonds n’arrivait pas, on s’impatienta et on se mit à table; il arriva enfin à neuf heures, quand les dindes étaient toutes découpées, et Horace, qui avait fait dire qu’il ne pourrait pas venir de suite, entra quand tout le monde était déjà en train ; son arrivée fit une explosion, et on l’engagea à se mettre à niveau, ce qu’il fit très-gracieusement en vidant les verres pleins qui étaient sur la table. Mais je dois te dire un peu pour votre satisfaction comment j’avais ordonné la fête. Il faisait un temps pitoyable. Ces messieurs arrivèrent près d’un grand feu de cheminée dans le premier atelier, en passant par l’antichambre où il y avait un quinquet qui donnait beaucoup de lumière; le corridor que tu te rappelles était éclairé par un autre quinquet que j’avais placé au fond, entre la porte de la salle à manger et votre chambre ; la lumière qu’il donnait éclairait parfaitement et faisait un effet très-piquant sur les cadres que j’avais placés en symétrie d’un côté et de l’autre : il y avait

le tableau d’Aurèle, le portrait de notre chérissime mère, plusieurs autres choses et beaucoup d’études, etc. La salle de réception était éclairée par une superbe lampe à la mode, dont de Werdt nous a fait cadeau en partant. Quand tous ces messieurs furent réunis, hors Bonnefonds et Horace, j’ouvris la porte à deux battants, qui sépare les deux salles d’exposition, et ces messieurs se précipitèrent dans la seconde qui est celle où j’avais fait placer plusieurs de nos tables réunies, sur lesquelles le dîner était servi. La décoration de la salle était très-simple et cossue, et par cela fit de l’effet.

« La salle est un carré parfait; à chaque angle j’avais fait mettre sur leurs piédestaux quatre bustes de philosophes, et des quatre côtés, au milieu de chaque pan de mur, il y avait des lustres avec miroirs derrière, qui étaient à deux bougies chaque; au milieu de la table était la lampe à trois becs, d’un côté, et de l’autre les chandeliers avec les bougies; tant de lumières firent un fort bel effet, et on cria pour faire l’éloge de mon goût simple et beau . Tu seras étonnée que je ne parle pas d’Aurèle, mais ces jours-là, il était très-occupé à finir son tableau, et me laissa cette besogne que je fis volontiers, ne pouvant pas travailler. J’en reviens à la fin du dîner : au dessert, on se mit à chanter, car plusieurs de ces mes-

sieurs sont forts; on chanta toute la soirée presque, enfin on se leva de table et on repassa dans la salle à cheminée où le vin chaud était servi : c’est ce qui mit le sceau à une gaieté générale. Enfin, à une heure du matin, on commença à faire des farces : Bonnefonds fit le pauvre aveugle mendiant, Horace Yernet, le petit nain du Kamtchatka, qui fit bien rire. Enfin on s’amusa parfaitement, royalement même (mot du reste impropre), et ces messieurs partirent à quatre heures du matin. Maria Grazia était venue pour aider à notre servante, dont le fils, qui est un garçon très-intelligent, nous servit à table. Tout alla très-bien, comme si c’était l’usage ici de faire souvent de ces grandes réunions. Il est vrai que Lemoyne m’aida bien. Pour te donner une idée combien ces messieurs se sont amusés, c’est qu’ils étaient très-disposés après de faire des réunions semblables tous les mois ; il n’y a que moi qui aie été froid pour cela, à cause des embarras. Encore une chose : l’escalier était éclairé par un lumignon, ce qui ne donnait pas une idée bien cossue de la fête ; tout ça était préparé.

« Voilà, ma chère, des détails ; je pense que vous en aurez assez sur ce sujet; mais quand on me demandera une chose, je veux y répondre avec les points sur les i, pour ne pas encourir le reproche de ne pas faire attention à ce qu’on me demande.

« Une dizaine de jours se sont passés depuis que j’ai commencé cette lettre ; je ne pensais pas que la relation de notre pique-nique serait suivie d’un événement qui nous attriste beaucoup, c’est la mort de Mme L. Je te laisse une idée, chère sœur, de la terrible situation de son mari qui, à vingt-huit ans, se trouve seul avec deux enfants! Les voies de Dieu sont impénétrables, car c’est bien le cas de le dire : pourquoi séparer pour toujours deux êtres qui s’aimaient et qui vivaient l’un pour l’autre, tandis qu’il y a tant de ménages qui vont si mal et pourtant qui vont toujours?... Ma demande est inutile, puisqu’elle n’aura pas de réponse; malgré cela, tout en m’affligeant sur nous, pauvres humains, je ne peux empêcher la foule d’idées tristes d’assaillir mon être moral, et, en vérité, la vie me paraît bien insipide si on n’est pas assez heureux pour avoir une foi vive et constante. Oui, ma chère sœur, Mme L. a été enlevée en quelques jours; et avec de tels exemples, marionsnous!!... Ce pauvre L. doit la vie à ses amis, car s’il n’eût pas eu des marques d’une amitié positive, il n’aurait pu résister à ce coup inattendu ; pour mon compte, moi qui n’aime pas perdre mon temps, jamais je n’ai moins regretté celui que j’emploie dans ces moments pour obliger et redonner du courage à un ami malheureux qui l’a perdu. Dieu! si j’étais à

sa place, combien je le serais, malheureux!!! Il a encore sa mère qu’il aime beaucoup, c’est ce qui peut lui redonner un peu d’énergie, et les larmes qu’il versera avec elle auront quelque douceur. Il se propose de partir bientôt, c’est ce que je lui conseille et c’est ce que je désire, car à présent, s’il tombait malade chez nous, ou bien son enfant, ce serait un fameux ennui pour tous; qu’en dis-tu, chère sœur, toi qui sais ce que c’est que la douleur?... Nous blâmeras-tu d’avoir retiré chez nous ce pauvre ami?... Mme S. s’est chargée de la petite et de la nourrice, qui se portent très-bien. Son aîné est avec son papa et nous par conséquent, etc. , etc.

« Je n’ai pas encore répondu à toutes vos demandes, et il me reste la plus importante. Je remercie d’une manière particulière nos chers L. et S. de ce qu’ils pensent m’associer à leurs plans. Je reçois cette invitation comme une marque de l’envie qu’ils ont de resserrer les liens qui nous unissent. Si je pensais que leur projet est nécessaire pour cela, je m’y laisserais aller, mais des affections aussi vraies que les nôtres n’ont besoin d’aucun secours étranger pour se maintenir. J’espère qu’ils en sont bien persuadés. J’ai eu, comme tu sais, grande envie de retenir l’héritage de notre chère mère ; si je ne l’ai pas fait, c’est parce que vos raisons m’ont fait chan-

ger d’idée, et je dirai franchement que le climat de la Chaux-de-Fonds étant beaucoup trop rigoureux pour moi, je ne peux pas avoir un grand désir d’y bâtir. Si jamais je me fixe dans ma patrie (ce que j’ai dans la tête bien solidement imprimé), ce sera plutôt à Neuchâtel que je m’établirai, ou à Berne, pour être toujours à même de parler d’arts et de voir des artistes et des amateurs; ce sera donc plutôt là que je voudrai avoir un chez-moi. Toi , ma chère, n’es-tu pas sensible aussi aux beautés de la nature? Pense que, pour nous, un séjour qui réjouit les yeux réjouit le cœur; mais, avant de faire quelque acquisition, je veux voir, choisir, réfléchir et augmenter autant que possible mon petit magot. D’ailleurs, pour dire véritablement ce que je pense, c’est que cette fureur de bâtir à notre Chaux-de-Fonds peut passer : les affaires politiques s’embrouillent, il peut en résulter bien des combustions. Avez-vous été à l’exposition de Neuchâtel? Parlez-nous-en. Chère chérissime sœur, ma lettre, assez longue, ne renferme que bien peu l’expression des sentiments que j’ai pour toi. Sois assurée cependant qu’on ne peut avoir un amour plus fraternel que celui que j’ai pour toi; un jour nous nous reverrons et nous pourrons en parler tout à notre aise. J’empiète encore ce peu de lignes sur Aurèle pour vous dire que l’on a commencé à publier un ouvrage

assez intéressant en italien et en français ; il s’intitule Journal des Beaux-arts . Chaque mois il y aura une livraison contenant quatre gravures (et le texte) , qui sont des traits exacts, d’après ce qui paraît de nouveau et de plus marquant dans les arts. Deux cahiers ont déjà paru, dans lesquels il y a une gravure d’après Camuccini; le premier peintre romain, Schnetz, Thorwaldsen, Walladier, premier architecte, Gibsen, sculpteur anglais, Alvarez, célèbre sculpteur espagnol; celui qui va paraître renfermera la gravure du tableau d’Horace Vernet : Pie VIII porté dans Saint- Pierre à son couronnement^ mon Tremblement de terre dont on fait le dessin dans ce moment, une figure en marbre d’un habile sculpteur flamand (Kessels), et des camées de Girometti. Je finis ma lettre, chère sœur, en te disant que ma santé est très-bonne; j’espère que le printemps me reverra comme j’ai été. Je t’embrasse mille fois, et si tu en as trop, distribues-en aux amis et connaissances. »

La troisième lettre écrite par Robert à la même personne et datée de Tivoli, 16 octobre 1830, est beaucoup plus sérieuse que celle qu’on vient de lire. Robert avait sans doute terminé à ce moment ses Moissonneurs ; et avant d’entreprendre un nouvel ouvrage important, fatigué du grand effort qu’il venait de faire, il était venu chercher dans les gra-

cieuses collines des environs de Rome quelques jours d’un repos bien gagné. C’est de cette retraite, où il ne restait pourtant pas complètement inoccupé, qu’il écrivait à Schnetz, en date du 15 septembre, ces lignes qui respirent le bonheur : « Je suis dans un calme de passion qui me charme; je philosophe tout seul bien doucement, en contemplant notre belle plaine de Rome, l’horizon et le ciel, et je respire avec un véritable ravissement l’excellent air que nous avons ici. J’ai commencé une tête de grandeur naturelle d’après la plus jolie créature que j’aie vue. Je suis sûr qu’elle vous plairait, mais beaucoup. Elle a seize ans, plus grande que Maria Grazia, admirablement faite, une tête d’une pureté remarquable, mais surtout d’une expression délicieuse; enfin c’est une figure qui ferait partout le plus grand effet, même à côté des plus belles voisines. »

Cependant l’exécution de cette belle toile qui obtint un si grand succès à l’exposition de 1831 n’occupait pas seule Robert pendant son séjour à Tivoli. Il venait de déposer un lourd fardeau; après une longue contrainte, son esprit se détend, et c’est vers son village que se transporte sa pensée attendrie. Le souvenir de ses parents bien-aimés l’accompagne dans ses promenades solitaires. Il songe qu’il peut mourir bientôt et qu’il ne doit pas tarder davan-

tage à prendre des dispositions pour répartir de la manière la plus équitable sa petite fortune entre les membres de sa famille. Le 16 octobre 1830, il faisait donc son testament, et c’est le même jour qu’il écrivait à sa sœur Adèle une lettre qui n’est que la paraphrase pleine de tendresse de l’acte de ses dernières volontés1.

« Frascati (près de Rome), le 46 octobre 1830.

« Ma très-chère sœur Adèle, il y a bien longtemps que j’avais l’intention de régler mes dernières volontés, non que je me croie menacé de la mort, mais enfin, comme elle peut arriver d’un jour à l’autre, ce m’est une grande satisfaction de penser que dans le cas où je viendrais à manquer, tu auras une preuve, chère sœur, du désir que j’ai de réparer, autant qu’il est en mon pouvoir, ce dont tu peux avoir à te plaindre du sort. Je ne l’ai jamais dit comme je le pense, ne le jugeant pas nécessaire lorsque je ne pouvais te donner que des mots ; mais voici les raisons qui m’ont engagé à te faire le legs qui est dans mon testament.

1 . Le testament de Robert, daté en effet de Frascati 4 6 octobre 4 830, et qui confirme les dispositions indiquées dans cette lettre, a été publié dans l’ouvrage de M. Feuillet de Conches: Léopold Robert, p. 384.

Il servira à payer la pension annuelle que je fais à notre cher père ; ma volonté est qu’elle se continue jusqu’à sa mort. Si je lui survis, ce qui est dans les probabilités, mais non dans les certitudes, cette somme de dix mille francs t’est allouée par moi pour que tu en fasses ce que bon te semblera. Mon but, en faisant ceci, est de contribuer à ton indépendance, car je ne vois rien de plus triste que de ne pas l’être, surtout quand on est seule et femme comme toi. Je vois notre chère sœur jouissant par son mariage et sa position dans le monde d’une considération qu’elle n’avait pas étant seule. D’ailleurs sa famille l’attache à cette terre et même ses soucis. Notre cher Aurèle fera son chemin; il a du talent, de l’ordre, et il est jeune. Mais ta position ne peut pas devenir bien différente, parce qu’une femme ne peut guère sortir par elle -même de l’état où elle est, ses moyens d’avancer ses affaires étant trop petits et trop faibles, et surtout toi, très-chère Adèle, qui n’aime le matériel que juste à point pour ne pas le mépriser. J’ai pensé que pour te donner un peu d’attrait pour ce monde, une aisance raisonnable le ferait plus facilement que toute autre chose; je suis bien heureux de pouvoir y contribuer. Du reste, très-chère sœur, si le ciel me redemande avant toi (ce qui est plus que probable), que ma mort ne te donne pas trop de

tristesse. Chacun doit faire sa tâche dans ce monde, et moi jusqu’à présent, et s’il plaît à Dieu jusqu’à la fin de mes jours, j’y travaillerai avec courage. Une recommandation que je te fais, ma chère Adèle, c’est de faire lire cette lettre à ma chère Sophie et à mon cher Aurèle. Je les prie de croire que mon affectio.n pour eux comme pour toi ne se mesure pas, parce quelle est la même, et que s’ils trouvent une différence dans ce testament, c’est la justice qui l’a exigée de moi.

a Adieu, chère et bonne Adèle; nous nous reverrons quand il plaira au bon Dieu. Adieu, très-chère Sophie, je ne désire que notre réunion éternelle avec les êtres que nous pleurons et qui nous ont devancés dans les régions inconnues. Adieu, mon cher et fidèle Aurèle. Adieu, mon cher frère Louis. Je prie pour votre union parfaite, je vous embrasse tous; recevez cette dernière marque de l’amitié la plus constante et la plus vive. Ma chère Adèle, ma lettre est finie et je n’ai rien dit pour notre très-cher père : ce n’est pas que je ne ressente pour lui le plus sincère attachement, mais je ne pensais pas que quand on fait un testament on doit y parler comme si la mort était voisine. Je ne peux pas assez lui dire que j’ai la plus vive reconnaissance pour lui et pour l’amour véritablement paternel qu’il m’a toujours montré : je

LES MOISSONNEURS

l’embrasse de tout mon cœur et lui demande sa bénédiction.

Avant d’expédier à Paris son tableau des Moissonneurs, Robert l’avait exposé au Capitole, et l’accueil qu’il reçut des artistes et de la population romaine put lui donner un avant-goût du succès qui attendait en France ce magnifique ouvrage. V Arrivée des moissonneurs dans les marais Pontins avait en effet ce qu’il faut pour plaire aux connaisseurs et pour séduire la foule : un sujet intéressant, facile à comprendre et traité d’une manière vraiment magistrale. La scène se passe dans les marais Pontins, non loin de Terracine. C’est le soir d’un beau jour d’été ; le ciel est légèrement voilé de chaudes vapeurs ; on aperçoit dans le lointain la belle ligne du Monte Circello, le cap Circé des anciens. Au premier plan, le char, vu de face et attelé de buffles, vient de s’arrêter. On va dresser les tentes pour la nuit. L’un des conducteurs a mis pied à terre et, son aiguillon à la main, s’appuie nonchalamment, les deux bras sur le timon de la voiture. L’autre est encore à cheval sur sa pesante monture. Sur le char, le père de famille, qui a reconnu le lieu favorable pour le campement,

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vient d’ordonner la halte. Près de lui sont un jeune homme qui déploie les tentes, et une jeune femme de la plus noble tournure, avec son petit enfant dans ses bras, qui domine la scène, forme le centre du tableau, le résume et lui donne en quelque sorte sa signification symbolique. A droite, des moissonneurs dansent en s’accompagnant du piffero; à gauche se tiennent quelques femmes, dont une relève son tablier gonflé d’épis. A l’arrière-plan, on aperçoit les rustiques ouvriers qui attendent les ordres du maître.

Robert, après avoir terminé ce tableau, pensait qu’il était capable de s’élever plus haut encore, et il chercha en effet plus tard à s’approprier ce qui, jusqu’ici, avait manqué à son talent. Bien des personnes estiment qu’il atteignit son but dans les Pêcheurs de V Adriatique , et que cet ouvrage est en somme supérieur à celui qui nous occupe dans ce moment. Sans prétendre que Robert ait complètement échoué dans ses nouveaux et louables efforts, je ne puis partager cette opinion. La composition des Moissonneurs est de tous points admirable. Elle est au nombre de ces rares créations qui semblent nées spontanément dans l’âme émue et ravie du poète. Elle est complète et parfaite. Pour ma part, je ne sais ce qu’on pourrait y ajouter ou en retrancher, et je ne pense pas que Robert se soit jamais servi plus utilement des res-

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sources pittoresques dont il était doué. Ces lignes si savamment et si harmonieusement balancées ; ces types empreints de tant de noblesse, de gravité, de beauté; ces physionomies si caractérisées et si variées; ces pantomimes simples, vraies, et cependant pleines de grandeur et, on peut le dire, de majesté; cet ensemble si vivant, si habilement pondéré , si réel et si poétique : toutes ces hautes qualités rachètent bien certaines lacunes qui existaient dans l’organisation de Robert, et empêchent même d’y songer. La facture elle-même, qui souvent laisse tant à désirer chez Robert, est ici non-seulement savante et soutenue, mais aisée et pour ainsi dire allègre. On sent que le peintre a pris plaisir à ce travail, et on sait en effet qu’il exécuta presque sans ratures et d’une haleine cet ouvrage qu’il avait médité pendant trois ans. Robert est arrivé à l’apogée, à la pleine maturité de son talent; et si l’on veut la preuve que la réussite exceptionnelle de ses Moissonneurs n’est pas due seulement à une rencontre heureuse, on n’a qu’à se souvenir que le dernier tableau qu’il fit à Rome, et qu’il termina peu de temps après avoir mis la dernière main à son chef-d’œuvre, est cet Enterrement d’un aîné de famille de 'paysans romains, qui, pour la beauté de l’ordonnance, la vérité et l’intensité des expressions, la fermeté de la facture peut

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aller de pair avec les Moissonneurs , et à certains égards les surpasse peut-être.

Le tableau de Y Arrivée des moissonneurs dans les marais Pontins, exposé à Paris en .1831 en compagnie de sept autres toiles : — Une Femme napolitaine pleurant sur les débris de sa maison. Jeunes Filles de Sonnino, les Pifferari à Rome, les Petits Pêcheurs de grenouilles , Jeune Grec aiguisant son poignard. Tête de femme de grandeur naturelle , Enterrement d'un aîné de famille, — fut acclamé par tous les partis. L’école déjà bien dispersée de David reconnaissait Robert pour un des siens. D’un autre côté, les romantiques le réclamaient comme une précieuse recrue. Les uns et les autres avaient raison, et le concert de louanges qui s’élevait autour de l’œuvre du jeune peintre fut pour ainsi dire unanime. Robert avait l’ambition bien légitime de voir son tableau figurer au musée du Luxembourg, et il l’avait conservé dans cette intention, malgré des offres trèslibérales qui lui avaient été faites à Rome. Son espérance fut trompée. C’est la liste civile qui acheta les Moissonneurs pour le prix de 8,000 francs, et le roi Louis-Philippe plaça dans sa galerie du Palais-Royal le tableau qui entra au Louvre après la mort du peintre. En haut lieu , on ne méconnut cependant pas le mérite de Robert, car il fut, avec son ancien

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camarade, M. Henriquel- Dupont , le seul artiste décoré de la Légion d’honneur à ce Salon de 1831. Robert a fait pour le comte Razienski une répétition, de moitié plus petite que l’original, et avec des changements assez importants, de son tableau des Moissonneurs. Cette réplique n’était pas complètement achevée au moment de la mort du peintre, et elle se trouve aujourd’hui chez l’amateur de Berlin dans l’état où il l’a laissée. Les Moissonneurs ont été gravés un grand nombre de fois et reproduits par tous les procédés. Nous nous bornerons à signaler la merveilleuse petite planche à l’eau-forte que Mercuri a faite d’après cet ouvrage pour le journal X Artiste, et dont les belles épreuves atteignent aujourd’hui des prix fabuleux.

Robert quitte Rome pour se rendre à Paris. — Insurrection des Romagnes. — Il rencontre à Terni Napoléon et Louis Bonaparte. — Il s’arrête à Florence et y termine V Enterrement d’un aîné de famille de paysans romains. — Il s’occupe de son tableau des Vendanges. — Mort du prince Napoléon. — Relations de Robert avec la famille Bonaparte. — Il s’oublie à Florence. — Son amour pour la princesse Charlotte. — Il part brusquement pour Paris où il retrouve son frère Aurèle. — Succès des Moissonneurs. — Robert fait la connaissance personnelle de M. Marcotte. — Il commence la suite de lithographies publiées par Mme Delpech et par Rittner et Goupil. — Voyage à la Chaux -de-Fonds. — Retour à Florence. — Idées de Robert sur le mariage. — Il part pour Venise.

Robert suivit de près ses tableaux et partit de Rome pour Paris en février ou tout au commencement de mars 1831. Il se rendit d’abord à Florence, où il ne comptait séjourner que peu de temps, en suivant la charmante route qui passe par Civita-Castellana, Borghelto, Otricoli, Narni, Terni, Pérouse et le lac Trasimène. Cette contrée, si paisible d’ordinaire, était alors en pleine ébullition. L’insurrection des Romagnes venait d’éclater. Les constitutionnels n’eurent pas de peine à entraîner dans cette échauffourée Louis Bonaparte. Son frère aîné, Napoléon,

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