‹ Léopold Robert d'après sa correspondance inéditeChapitre 37 sur 59 · INSURRECTION DES ROMAGNES · texte numérisé non relu

INSURRECTION DES ROMAGNES

l’avait suivi à contre-cœur dans une entreprise que, tout porte à le croire, il jugeait désespérée. Cette tentative, mal préparée et mal conduite, échoua en effet. Louis s’échappa. Napoléon alla mourir misérablement à Ancône. Sa fin soudaine fit naître mille suppositions. On parla d’un duel mystérieux, d’un empoisonnement, d’un accès de fièvre jaune. Mais j’adopterais volontiers l’opinion de Robert, plus à même que personne, par ses relations intimes avec la famille Bonaparte, de savoir la vérité , « qu’il succomba à une vie trop active pour lui qui avait toujours vécu dans le calme et le repos L »

Pendant ce voyage, Robert traversa l’armée papale et les bandes insurgées. A Terni, il rencontra les deux princes, causa longuement avec Napoléon qui lui expliqua les projets des révoltés et ses propres intentions. Aussitôt arrivé, Léopold écrivit à son frère Aurèle, qui était alors à la Chaux-de-Fonds, deux lettres pleines de détails curieux sur cette entrevue, sur son voyage et sur son installation à Florence. Je n’ai pas besoin d’insister sur l’extrême intérêt que présente le récit naïf fait par l’artiste de la première aventure où s’essayait le héros de Strasbourg, de Boulogne, du deux décembre et de Sedan.

\. A M. Marcotte. Florence. 18 avril 1831. Voir Léopold Robert , par Feuillet de Conches, p. 316.

« Florence, 1831.

u Mon cher Aurèle,

« J’ai eu le grand plaisir, le jour ou la veille de mon départ de Rome, de recevoir ta lettre, qui m’a fait le plus grand plaisir, parce que je serais parti très-inquiet en ne recevant pas de tes nouvelles ; enfin je suis content à cet égard.

« Vous avez dû recevoir ma lettre qui vous annonçait mon départ ; celle-ci vous apprendra notre arrivée à Florence. Il faut que je vous fasse le récit de notre voyage, qui, jusqu’ici, a été assez heureux. Nous partîmes donc dimanche, il y a huit jours, dans une bonne voiture, où nous étions nous quatre seuls; nous arrivâmes à Baccano pour dîner, et là nous fîmes la connaissance d’un voyageur qui était dans une autre voiture, qui suivait la nôtre. Il s’est annoncé à nous comme un ancien major au service de Hollande, du canton du Tessin, qui retournait avec son fils en Suisse pour lui faire prendre du service dans sa patrie ; mes compagnons ne sont pas de grands causeurs et n’aiment pas faire des connaissances, etc. A Monterossi, tu sais que les routes de Sienne et de Civita-Castellana se séparent, et, à l’embranchement même , nous nous décidâmes pour

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cette dernière, parce que nous connaissions celle de Sienne, et que, de plus, on disait qu’elle n’était pas sûre à cause des brigands; sur l’autre, il est vrai que nous avions deux armées à traverser, et nous pouvions recevoir quelques balles dans notre voiture, mais enfin la curiosité nous poussa et nous en sommes très-contents. Nous allâmes coucher à Nepi, où l’arrière-garde du pape se trouvait : figure-toi des ciociari avec leur costume, auxquels on a affublé un sarrau de laine brun foncé, avec padroncine pour les cartouches, sabres et fusils. Plusieurs avaient véritablement la figure de brigands. Nous ne pouvons pas nous plaindre de la manière dont ils nous ont reçus, mais nous avons remarqué qu’il régnait parmi eux un morne silence. Le lendemain, nous étions à Civita- Castellana de bonne heure. Ces messieurs me firent voir là leur belle hôtesse, qui est véritablement admirable : j’en conserve un souvenir qui me durera : j’ai peu vu de têtes aussi belles. Nous traversâmes la ville, où nous ne trouvâmes que fort peu de troupes ; il est vrai que dans la forteresse il pouvait y avoir (à ce qu’on nous a dit) six à sept cents hommes. La porte du côté du Terni était fermée, et il y avait un poste assez fort; on nous l’ouvrit sans difficultés, et nous voilà trottant sur la route. Nous n’avions pas fait une portée de fusil que nous aper-

eûmes, sur la route même, trois chevaux tués par des balles. Notre voiturier alors nous amusa beaucoup, et son inquiétude était des plus grandes : il croyait toujours voir d’un côté ou d’un autre quelque vedette avancée, avec l’arme en joue. Nous aperçûmes à peu de distance de ce champ de bataille une colonne noire qui garnissait la route : notre prudent voiturin s’arrêta en nous criant que c’étaient les révoltés qui venaient assiéger la ville; mais nous fûmes détrompés, puisque c’était un corps de l’armée du pape qui revenait d’une excursion. Nous le laissâmes passer et nous continuâmes notre route; plus loin , nous vîmes sur une hauteur où passe la route un poste avancé. Véritablement je serais fâché de ne pas avoir pris cette route de Civita-Castellana, car nous avons vu du pittoresque très-beau, des tableaux très-beaux et tout faits. Nous arrivâmes à Borghetto, et nous fûmes très-étonnés de ne pas trouver dans tout l’endroit un seul soldat. Le pont Felice, qui pouvait être si bien gardé, avait été abandonné; nous ne trouvâmes un poste des révoltés qu’à une demi-lieue d’Otricoli ; il ne fit aucune difficulté de nous laisser passer; au contraire, nous fûmes reçus par lui avec beaucoup de facilité. Mais en arrivant à Otricoli même, ou, pour mieux dire, à une portée de fusil, nous fûmes arrêtés par un cri [qui vit). Nous étions

descendus de la voiture pour faire la montée à pied ; nous nous arrêtâmes aussitôt, en disant naturellement : amici, et nos yeux se portant sur la porte, nous vîmes une barricade en avant, une compagnie de canonniers qui tenaient la mèche allumée , et un détachement d’infanterie qui avait l’arme en joue. L’officier nous envoya un sergent qui vint à nous, toujours l’arme en joue : il s’arrêta à moitié chemin et fit signe à l’un de nous. B., qui sait la manière, s’approcha de suite; il n’eut qu’à dire que nous n’avions aucune intention hostile , pour nous faire passer. Nous fûmes bien surpris, en entrant dans la ville, de la trouver remplie d’hommes armés de toutes manières, et non de soldats enrégimentés ; il y avait des officiers de toutes armes, et tous paraissaient très-montés pour les nouveautés. Ils nous ont questionnés, mais comme nous sommes des hommes très-prudents, nous n'avons rien dit de trop. En partant de Rome, j’avais appris que le prince Napoléon et son frère Louis s’étaient mis à la tête des révoltés ou des constitutionnels ; on en avait été généralement très-étonné, et leurs parents en étaient, à ce que l’on disait, très-fâchés. Je fus bien surpris, à Otricoli, d’apprendre, en causant, que Louis en était parti le matin pour retourner près de son frère, à Spoleto. Je crois qu’il y avait à Otricoli cinq à six

cents hommes, tous jeunes gens, beaux garçons, et de toutes les conditions. Nous en partîmes, et nous passâmes à Narni, où on visa nos passe-ports. A Terni, nous arrivâmes au coucher du soleil, et nous allâmes loger dans le bon hôtel que tu connais, sur la place, et, un moment après, j’appris que Napoléon était arrivé peu d’instants auparavant. La curiosité de le voir, de l’entendre se justifier, me poussa à lui écrire un mot pour lui dire que j’étais arrivé et que je désirais le voir. Il m’envoya de suite un capitaine, que je pris pour son aide de camp, pour me dire de sa part qu’il aurait beaucoup de plaisir de me voir. Après mon souper, je m’y rendis, et j’entrai dans l’appartement où il était, et figurez-vous sa réception : il me sauta au cou comme s’il eût revu un ancien ami , et me dit doucement , pour ne pas se faire entendre, qu’il m’expliquerait comment il se trouvait là; il fit un signe pour qu’on nous laissât seuls, et j’eus avec lui une conversation d’une grande heure. Il commença par m’assurer qu’il n’était que simple volontaire parmi le parti qui s’est élevé, et que son frère n’était pas plus que lui; il me dit qu’il s’était mis, étant très-jeune encore, d’une réunion occulte et nombreuse , qui avait juré de profiter des circonstances pour procurer la liberté à leur patrie, et où il y avait les jeunes gens des meilleures familles

de F Italie : il n’avait pu s’en retirer par conscience, mais que toutefois il était malheureux que sa démarche troublât la tranquillité de sa famille. Ensuite, il me dit que ce qui l’avait tenté plus encore de se mêler de ces affaires, c’était l’espoir de remplir un rôle noble et désintéressé, et de se mettre médiateur entre les révoltés et le gouvernement du Saint-Siège, le nom qu’il a lui donnant assez de poids pour cela. Je lui dis franchement que j’avais entendu dire à Rome qu’on l’accusait d’ambition, et que même la France, pensant que cette ambition pouvait le pousser à vouloir s’élever, serait bien plus mal disposée pour ces changements. A cela il me dit de suite qu’il avait si peu ces intentions, que s’il était persuadé qu’il donnât quelques craintes, il se retirerait tout à fait. Je ne sais jusqu’à quel point on peut compter sur ces assurances, mais véritablement il a un caractère qui me plaît, et j’aime à croire ce qu’il dit. Il me dit bien d’autres choses que je voudrais vous répéter, mais que je ne peux. Il paraissait sûr de leur réussite et me dit que six mille hommes bien armés et tous bien disposés formaient leur avant-garde et que douze mille les suivaient. Effectivement, nous avons vu plusieurs détachements très-beaux. Ils cherchent à gagner par la douceur avant d’employer la force ; leur réussite est certaine si l’Autriche n’intervien^

pas. Napoléon me dit aussi que la nuit précédente ils avaient fait une excursion contre cent cinquante à deux cents paysans armés, auxquels on avait promis le pillage de Terni. Ils s'étaient approchés à six milles de la ville, et aussitôt qu’on apprit leur approche, on alla pour les recevoir. Leur tentative était ridicule, car il aurait fallu vingt fois plus de monde pour faire craindre la ville; ils furent surpris et dispersés de suite : on leur tua six hommes et cinquante furent faits prisonniers et conduits à Terni; j’en vis plusieurs le lendemain, lorsque j’allai faire mes adieux au prince. Louis était arrivé la veille, et tous les deux allaient partir pour Ancône, où on devait traiter. L’intention bien positive de la masse qui s’est levée dans plusieurs provinces est d’enlever au pape sa puissance temporelle, mais de lui laisser la spirituelle avec l’amour et la dévotion des catholiques. Ils en veulent beaucoup à plusieurs des cardinaux. Le cardinal Benvenuti, qui avait été envoyé par le pape à Bologne , aussitôt après avoir appris la rébellion de cette place et de la Romagne, a été arrêté, et même on dit, ce que je ne peux croire, qu’on a trouvé dans sa voiture une grande quantité de cigares empoisonnés et plus de quatre-vingt mille doppie> probablement pour user de ce moyen pour regagner la puissance pour l’Église.

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« Nous nous embrassâmes comme de bons amis, et je les quittai en les assurant que je tranquilliserais leur famille. Ils me répétèrent encore d’assurer leur mère et la princesse Charlotte qu’ils n’étaient que simples volontaires, et qu’aussitôt qu’ils ne verraient pas toujours une modération très-grande dans leur parti, ils s’en retireraient. Je dois vous dire qu’avant d’aller faire cette visite du matin qui m’avait été demandée, nous avions été voir de très-bonne heure la chute, où je n’ai pas entendu de musique céleste, comme la première fois, ce dont bien je me fâche, car j’en ai toujours le souvenir : probablement que mon estomac m’avait bouché les oreilles. Nous partîmes à dix heures et, à deux lieues de la ville, nous rencontrâmes un détachement de trois à quatre cents hommes qui m’ont paru être des vieilles moustaches de Bonaparte et qui se dirigeaient sur Terni, trèsgais et contents et criant vive la liberté. Il faut vous dire qu’à notre arrivée à Otricoli, on nous engagea à mettre la cocarde tricolore italienne (rouge, verte et blanche). Nous répondîmes qu’étant étrangers, nous ne pensions pas devoir la porter. On nous répliqua que nous n’y étions pas forcés, mais que, par prudence et pour éviter des observations, nous devions le faire, et celui qui nous parlait donna à P... une cocarde que celui-ci garda en main : ces messieurs

ont été militaires, et cette idée de mettre des couleurs qui ne sont pas celles de notre nation les blessait. Moi, qui suis plus philosophe et plus prudent peut-être, et qui, de plus, n’envisage pas être avili d’une marque qui est nécessitée par les circonstances, je la pris après avoir vu à Terni deux Anglais, voyageurs comme nous, qui la portaient, ce qui fit bien rire ces messieurs. Ma véritable cocarde, je l’ai dans le cœur : c’est l’amour des hommes, de la paix et de la justice. Dieu veuille que les masses finissent par s’entendre etn’être mues que par ces sentiments, nous aurions le paradis sur la terre ! — Nous arrivâmes à Spoleto avec une faim violente, et nous débarquâmes à l’hôtel de la poste. Malheureusement, il se trouvait envahi par une masse de jeunes gens de la ville et des environs, qui se préparaient à marcher et qui, auparavant, faisaient main basse sur tous les comestibles de l’hôtel. Dans la crainte fondée qu’il ne nous restât rien, nous sortîmes pour aller ailleurs et nous courûmes dans toute la ville pour trouver quelque endroit pour nous restaurer. Pas moyen, la plus petite auberge, rien... il n’y a que des cabarets, où il est défendu de donner à manger; mais boire avec l’estomac vide ne nous convenait pas. Ce n’a été qu’après la perquisition la plus minutieuse qu’enfin nous nous sommes colloqués dans un trou où on nous a

fait une omelette. Je vous assure que nos réflexions n’étaient pas à l’avantage du gouvernement papal, que nous accusions de n’avoir pas fait en sorte que dans les villes peuplées et grandes il n’y eût pas tant de misère. Nous arrivâmes très-tard à Foligno, et, pendant la nuit, je fus réveillé par des troupes qui venaient des Marches et qui se dirigeaient sur Rome; plusieurs canons avec leur attirail les accompagnaient : il n’en fallait pas davantage pour me faire sortir de mon sommeil. Le lendemain, nous allâmes dîner à Perugia, ville que je ne connaissais pas et qui m’a beaucoup intéressé à voir. Elle est remplie de monuments de la Renaissance et de très-belles peintures; sa situation sur une montagne très-élevée, d’où l’on a des vues admirables, lui donne un charme particulier. Nous y trouvâmes le régime constitutionnel, et les habitants paraissaient fort contents. Il faut le dire, pourtant, généralement dans toutes ces villes les femmes ne paraissaient pas contentes, parce que, certainement, elles sont plus dévotes que les hommes. Nous quittâmes Perugia à deux heures après midi , et nous arrivâmes sur les bords du lac Trasimène au moment où le soleil se couchait et nous eûmes véritablement un grand plaisir. Le voiturin s’arrêta à Passignano, qui est une petite ville de pêcheurs dont la situation est délicieuse; nous avions presque envie

de nous y arrêter pour y faire des études, mais enfin, devant payer notre conducteur jusqu’à Florence, nous continuâmes notre route.

« Nous entrâmes en Toscane quelques heures après et, jusqu’à Florence, je ne remarquai rien de particulier. Il était nuit quand nous y arrivâmes. Nous avions déjà appris en route que les étrangers ne pouvaient rester à Florence que trois jours, et nous fûmes bien contrariés de nous entendre dire que cette mesure était générale, à moins que l’on n’eût des répondants gros bonnets.

« Nous fûmes plusieurs jours avec cette vilaine pensée que l’on nous chasserait; mais enfin, grâce à Moritz et au marquis de Gorsi, qui est le premier chambellan du grand-duc, nous avons obtenu la permission [de rester quinze jours, et nous pourrons, après ce temps, avoir une prolongation, car l’ambassadeur de Prusse répond aussi de nous. Il faut que je vous dise que, le lendemain de notre arrivée, j’allai, comme je l’avais promis au prince Napoléon, chez sa femme que je trouvai véritablement irritée contre lui et se plaignant de la position où les princes mettaient leur famille. Cette position est telle, que j’ai été surpris grandement de m’entendre dire par presque chacun que si je voulais rester à Florence, je devais éviter beaucoup d’entrer chez les Bona-

parte, qu’il n’en fallait pas davantage pour se faire proscrire : c’est ce qui m’a empêché, bien malgré moi, d’aller voir la duchesse de Saint-Leu. J’ai trouvé ici plusieurs connaissances, et le séjour de Florence sera agréable pour moi. Figure-toi, mon cher, que le ministre de France ici est le comte deGanay, que je connais particulièrement. L’autre soir, j’étais invité à passer la soirée chez M. de Martens, ambassadeur de Prusse, qui règle la considération qu’il a pour les gens sur celle des autres. Quand il vit que M. de Ganay me saluait comme un ami, et que le prince Gortschakofï, ministre de Russie, me dit qu’il avait reçu de la princesse Galitzin une lettre pour ne pas oublier de lui faire son petit tableau, sa considération en crut considérablement, et je puis dire à présent qu’il m’envisage comme un galant homme.

« J’ai déjà vu plusieurs fois aussi le vicomte de Villestreux et sa femme, qui sont les plus aimables personnes que l’on puisse trouver, et je les verrai souvent. Nous avons dîné aussi avec tous ces messieurs chez M. de N..., banquier, qui a épousé une nièce de M. de R..., charmante dame. Constantin, que nous avons été voir chez M. G..., son ami, où il loge, nous soigne aussi pour que nous restions. Vous voyez que je suis agréablement. Ce qui nous manque, c’est un logement où nous puissions travailler. Z... et B...

sont allés à la découverte. P... et moi nous écrivons pour profiter du courrier d’aujourd’hui, ce que je désire beaucoup. Je ne t’ai pas parlé encore, mon cher, de Moritz : il se porte très-bien et m’a chargé de mille salutations pour toi, et madame aussi pour Adèle, quelle se rappelle avec plaisir; ils partiront peut-être ce printemps. Quant aux affaires politiques, on ne sait pas grand’chose. Les Florentins aiment le grand-duc et son gouvernement; une garde nationale a été organisée, et elle est bien différente qu’à Rorhe, car tous les meilleurs bourgeois d’ici ne croient pas être déshonorés de monter la garde, comme dans la Ville sainte. J’espérais recevoir des lettres de Rome, mais... Je vous prie qu’aussitôt ma lettre arrivée, vous veuillez bien m’en adresser une ici, poste restante. Nous comptons y rester un mois ou six semaines, ainsi je pourrai la recevoir. Je te prie, mon cher Aurèle, d’embrasser pour moi nos chères sœurs, notre cher père et L..., enfin tout le monde que j’aime à la Chaux-de-Fonds. J. B... est venu m’apporter une paire de bretelles de ta part, chère A..., mais il n’a pu me dire si elles m’étaient destinées ou si elles étaient pour Aurèle. Mon cher, as-tu demandé à M. F... de P... et à M. G. que j’aimerais bîen avoir leurs tableaux à l’exposition de Paris? Avant quinze jours, je vous écrirai encore, surtout si j’ai

quelque chose à vous dire. Mille embrassements à tous. »

«Florence, 1 831 . Palazzo Passerini, via délia Pergola.

« C’est à toi, mon cher Aurèle, que j’adresse cette lettre : elle n’en est pas moins pour nos bonnes sœurs. J’ai attendu bien longtemps ta longue lettre, qui m’a fait bien plaisir, et la nouvelle de l’arrivée des dessins est venue fort à propos pour que je ne te gourmandasse pas d’avoir ainsi abandonné tes peintures et tes dessins. Enfin, grâces à Dieu, tout va au mieux. Il y a une chose qui m’a blessé presque dans ce que tu me dis; c’est que l’ennui commençait à te prendre. Je l’attribue pourtant à l’inquiétude que tu devais avoir à l’égard de la boîte, mais encore une fois je t’engage, autant qu’il sera en ton pouvoir, de te mettre de suite à travailler, c’est le remède véritable à ce mal : nous l’avons tous éprouvé ici. Figuretoi que nous avons attendu dix jours l’arrivée de nos caisses ; il nous était impossible de rien entreprendre, d’abord parce que ces messieurs ne pouvaient se décider à prendre un appartement, tellement ils étaient ennuyés. J’ai tant poussé à la roue , qu’ enfin ils se sont fixés sur une habitation qui m’a de suite donné dans l’œil, et ils en sont aussi contents qu’il

est possible; je me félicite d’avoir été le principal moteur dans cette décision. Il est vrai que nous payons assez, mais notre logement est dans une charmante rue ; il est dans un palais dont nous occupons le premier étage en entier, qui se compose d’abord d’une fort belle entrée ; après la première porte et au fond du met à terre est une belle grille qui est toujours fermée; derrière sont toujours les domestiques de la maison, qui l’ouvrent aux personnes qui entrent dans le palais; vient ensuite l’escalier vaste et spacieux. — Au premier est un palier qui sert d’entrée à l’appartement, et sur lequel se trouvent deux portes qui rendent nos chambres tout à fait indépendantes les unes des autres; celle qui se trouve à gauche de l’escalier donne dans une jolie petite antichambre qui conduit à un grand salon de quarante pieds sur trente-quatre, des plus richement meublés : la tenture est en soie rouge, et il est orné de cinquante et un tableaux , tous copies des meilleurs maîtres; un superbe lustre est au milieu; une belle cheminée en marbre sur laquelle se trouve placée une glace de six pieds de haut, et en face de deux grandes croisées qui éclairent l’appartement; douze chaises rembourrées, aussi en soie rouge, et six plus légères; deux tables dorées, avec dessus de marbre, sont placées en symétrie et adossées aux

deux faces latérales. Deux beaux canapés, aussi en soie rouge, se trouvent à droite et à gauche de la cheminée, et devant eux sont deux jolies tables en acajou : c’est sur une d’elles que j’écris. — La salle à manger est très-vaste, toutes les pièces sont dans la même direction, donnent sur une petite rue qui fait l’angle avec la rue de la Pergola. Il s’y trouve un beau et grand balcon donnant sur cette rue, ainsi que les deux croisées de ma chambre. — Le second étage est habité par le maître de la maison, sa femme, et leurs serviteurs. — La maison est d’une tranquillité parfaite, et meublée avec un luxe remarquable, quoique un peu ancien. Je vous dirai encore qu’un petit escalier dérobé conduit à un charmant jardin dont nous avons la jouissance et où nous allons faire la méridienne. Nous payons pour tout cela trentedeux piastres par mois, donc chacun huit. Ce n’est pas encore trop pour être si bien. Nous avons eu le bonheur de recevoir nos caisses le lendemain du jour où nous avons été casés; nous avons commencé immédiatement à travailler, et hier j’ai fini entièrement mon tableau que tu as vu commencer (Y Enterrement d'un aîné de famille ). J’y ai travaillé longtemps, il est vrai, mais aussi je suis sûr que dans son genre je n’ai rien fait d’aussi ferme et qui ait autant d’effet et d’expression : chacun me le dit, et j’ai pu déjà

le voir, puisque j’ai déjà eu quatre ou cinq fois l’occasion de le vendre; même M. le vicomte de N... m’en a demandé avec prière une copie. A propos de M. de Y..., il a vu à Rome le dessin que tu as fait pour Mme de M..., et il désirerait beaucoup en avoir un semblable. Si tu peux le faire et le porter à Paris, il le prendra avec plaisir; il y sera dans deux mois; je me suis lié avec lui et sa dame, qui est charmante, et nous avons fait ensemble plusieurs promenades : il vient aussi fumer son cigare avec nous, probablement parce qu’il ne se trouve pas compromis de venir dans notre bel appartement. Ce bon M. de Ganay (chargé d’affaires de France) vient aussi souvent, et m’a demandé avec tant d’instances un tableau, que je vais le lui faire. Nous avons aussi parmi nos connaissances M. le baron Martens, ministre de Prusse ici; il est venu hier avec sa femme qui est Française et très-aimable. Nous avons déjà dîné chez lui avec P...; il cherche tous les moyens de nous être agréable; il nous a apporté un jour des invitations pour aller à une grande soirée que donnait le prince Galitzin, où on jouait la comédie. Hier encore, il nous a dit qu’il nous enverrait des invitations pour un grand bal que donne la noblesse de Florence, où se trouvera le grand-duc. Si nous restons plusieurs mois ici, nous serons tout à fait lancés

dans le grand monde. — Le temps passe, et malgré les affaires politiques, pour mon compte, je suis peu inquiet. — Il y a un autre monsieur qui est venu avec M. de Ganay, qui m’a demandé un tableau. Véritablement il me faudrait avoir bien des bras. — La princesse Galitzin, de Rome, m’a écrit pour me rappeler sa demande. Si le bon Dieu veut me conserver la santé, je suis sûr que nos affaires iront toujours bien, car je me sens fort, et je ne suis pas arrivé au point où je peux venir; c’est ce qui fait que j’envisage mes épargnes comme rien. N’imaginez pas pourtant que nos rentes sur Rome sont perdues; malgré les changements de gouvernement ces choses sont sacrées, et j’aurais de l’argent que je le placerais toujours dans les fonds publics de préférence. En partant de Rome, je vous ai dit que j’avais arrangé mes affaires pour ne pas avoir de soucis si je ne pouvais y retourner. J’ai fait partir pour la Suisse deux grandes caisses qui sont adressées au docteur B..., à Neuchâtel, parce qu’il y a beaucoup de choses qui vous gêneraient; d’ailleurs, quand je retournerai en Suisse, j’arrangerai tout cela. En attendant, fais-moi le plaisir de t’arranger avec lui pour ces caisses, d’en payer le port et de les faire placer dans un endroit sûr en m’attendant. — Votre lettre m’a bien surpris. Je ne sais comment, mais jamais je n’ai eu l’idée, ou je

n’ai pas cru d’avoir l’idée de vous avoir dit que je retournerais directement en Suisse. J’ai, au contraire, l’intention, si la chose se peut, d’aller à Paris, après avoir passé deux et même trois mois ici et aux environs; je me trouve si près de Massa et Sarzane que je ne veux pas manquer cette occasion de voir ce beau pays quand la végétation sera en pleine vigueur, pour m’inspirer et faire des études d’après nature pour mon troisième tableau, car je suis entêté comme une mule : quand j’ai quelque chose à la caboche, je ne l’ai pas au pied. Je suis si sûr que ça réussira et les gravures aussi, que c’est bien naturel que j’v tienne. Mais vraiment nous nous trouvons extrêmement agréablement, car outre les connaissances dont je vous ai parlé, nous en avons tant d’autres, que même le nombre nous gêne plutôt (à cause de notre travail). Il y aM. Y... de N... et sa famille, banquier; M. Gonin de Berne, qui a un superbe établissement: Constantin demeure chez lui; M. Mülier, qui a un très-beau magasin de soieries, et qui m’a parlé de toi, ma chère Adèle, et de notre bien bonne mère; Moritz et sa femme; Leblanc et la sienne. À l’égard de notre genre de vie, le voici : on nous apporte du café, notre déjeuner du matin. Nous nous sommes arrangés pour avoir à midi, d’un traiteur voisin, une soupe et deux plats, et le soir nous allons dîner chez

un restaurateur qui est bien meilleur que le nôtre de bocca di leone (à Rome) , mais qui est, à la vérité, un peu plus cher. — Pour changer de sujet, avez-vous appris la mort de ce cher prince Napoléon? je ne peux être une heure de la journée sans y penser et sans en avoir un chagrin profond. C’était la perle des honnêtes gens, le modèle de douceur, de bonté, de franchise : on ne pouvait le voir sans l’aimer; je me rappellerai toute ma vie les deux conversations que j’ai eues avec lui à Terni. Il faut avouer qu’il s’est aventuré un peu, et que même sa femme et sa famille lui reprochaient de les avoir tous mis dans une trèsfausse position : il était jeune, son âme était ardente de tout ce qui lui paraissait beau et noble; il s’est, laissé aller trop vite à des idées qui devaient avoir pour lui beaucoup d’entraînement, mais toutefois j’ai pu voir qu’intérieurement, malgré toutes les espérances de succès, il n’était pas tranquille en pensant à sa famille. 11 est mort, dit-on, d’une rougeole rentrée, d’autres disent d’un coup de feu, et les autres prétendent que le poison l’a enlevé! Dieu sait ce qui en est. S’il n’était pas mort, il aurait été bien malheureux de voir que l’Autriche intervient dans les affaires de l’Église, ce qui gâte tout à fait le parti des révolutionnaires, d’autant plus que la France paraît vouloir la paix. — Ici on ne sait rien, et on débite

tant de nouvelles fausses que vraiment c’est une pitié. L’autre jour on nous a assuré que M. de Sainte- Aulaire, revenant de Rome, où il avait été envoyé comme ambassadeur, et même une personne qui est logée chez M,ne Hombert nous a assuré qu’on avait fait demander deux fois à cet hôtel de la part de M. de Ganay si le comte de Sainte-Aulaire y était arrivé. Hier que M. de Ganay était ici, je le lui ai demandé : il m’a assuré qu’il n’en était rien du tout. Cette nouvelle, si elle eût été vraie, aurait décidé à la guerre générale : c’est ce qu’on disait. — En arrivant ici je n’ai rien eu de plus pressé que d’aller voir la princesse Charlotte, pour lui donner des nouvelles de son mari, qui m’avait dit aussi de voir sa mère, pour laquelle il m’avait remis un paquet. Mais pendant la première journée, la crainte de me faire renvoyer infailliblement de la Toscane (ce dont je n’avais nulle envie) m’engagea à envoyer à la duchesse de Saint-Leu ce dont j’étais chargé pour elle. Ce n’est que huit jours après notre arrivée, quand j’ai vu que les frayeurs qu’on m’avait données n’avaient que peu de probabilité , que je suis allé. J’ai eu le déplaisir d’apprendre quelle était partie pour Ancône, et ces jours on m’a de plus assuré que la reine avait désiré beaucoup me voir pour me parler de ses fils. Je m’en veux grandement d’avoir été si craintif en n’allant

pas de suite lui rendre mes devoirs ; c’est une si bonne personne!... Je n’ai pas vu la princesse Charlotte depuis son malheur; figurez-vous que sa mère est à la veille de mourir d’une maladie dont elle ne peut guérir!... voilà de grands malheurs!... Chacun a ses peines dans ce monde, et il ne faut pas croire que les grands n’en connaissent pas. — Jusqu’à présent nous n’avons pas eu une température bien agréable, ce qui nous ferait regretter un peu celle de Rome, si du reste nous n’étions pas aussi bien ici. — Nous avons appris aussi la révolution du Val de Travers. Vous avez été bien sages dans nos montagnes, car vraiment c’est une misère que toutes ces révolutions; on ne sait plus où s’arrêter. Je suis pour la liberté, mais pas de licence, car il faut bien être persuadé que chaque individu ne peut se mêler de la chose publique, faute de capacités.

Mon cher Aurèle, je te répète que ta lettre nous a fait beaucoup de plaisir, car j’en ai lu une partie à ces messieurs; ils te saluent bien affectueusement, et le bon Z. me charge de le faire plus particulièrement. Mes compagnons ne sont pas visiteurs; en somme, c’est moi qui ai le plus de plaisir à faire ces visites. Il faut avouer que, quand on est bien reçu, c’est plutôt un plaisir. C’est dommage qu’on vieillisse ; j’aimerais assez , sans pourtant trop le désirer, me

retrouver dans ma position présente et n’ayant que vingt-cinq ans; alors je répondrais que je me ferais une réputation à faire époque. Encore deux ou trois, ou quatre lustres, et je me trouverai dans les perruques : patience, c’est la destinée de l’humanité, chaque âge a ses plaisirs, surtout quand on n’a rien de trop fort sur la conscience. Je n’ai rien dit encore à ma bonne Adèle; il faut pourtant que je l’informe à peu près de mes projets, autant que je peux le savoir. Je n’ai plus l’envie de faire de la peinture comme par le passé ; c’est pour cela que je me suis décidé bien vite à mettre tous mes costumes dans une caisse, avec toutes mes études peintes, auxquelles j’ai joint le tableau d’Àurèle commencé, et que je les ai envoyés en Suisse, où par la suite des temps je pourrais m’en servir. Il est possible que je retourne encore à Rome après avoir fait mon voyage, mais mes occupations ne seraient plus les mêmes; je veux faire mes deux tableaux en vue, et puis après, nous verrons. En attendant, les rentes augmentent, les croix viennent, et les cheveux blancs aussi, ce qui donne plus de considération; et puis Dieu me fait espérer, si c’est sa bonne volonté, que nous accomplirons ensemble notre carrière terrestre. Puisse-t-elle nous valoir les grâces d’en haut!... Pour mon compte, si j’ai eu des peines et des soucis, je dois reconnaître que le bien

l’a toujours emporté sur le mal dans ma vie : c’est ce qui me donne bien quelques craintes, car je n’ai pas été autant éprouvé que d’autres, et j’ai moins de récompense à espérer, puisque j’ai eu moins de tribulations. Il est vrai que ma carrière n’est pas finie, et que bien des événements malheureux peuvent m’arriver : s’il en était ainsi, je demanderais au ciel le courage de les supporter.

« Je vous prie, chérissimes sœurs, de ne pas me parler de reconnaissance pour des bagatelles qui n’en valent pas la peine. Surtout ne me dites pas que cela vous gêne; il est bien plus naturel que les frères fassent des cadeaux aux sœurs bien-aimées, que les sœurs aux frères. A propos de cadeaux, je ne sais si dans ma dernière lettre je vous ai dit avoir reçu par J. B. des bretelles charmantes; il n’a pu me dire si elles m’étaient destinées, ou à Aurèle. Quoi qu’il en soit, elles sont venues bien à propos, car celles que j’avais méritaient une retraite; j’ai donc endossé les vôtres neuves, et elles me vont à ravir; elles risquent pourtant de me procurer quelques rhumes, parce que, pour les faire voir, je reste des heures en manches de chemises et avec les croisées ouvertes, et il fait encore froid.

« Mon cher, je suis enchanté de ce que tu aies été si agréablement reçu à Berne. A propos, je suis

bien étonné que tu n’aies pas reçu à Milan les lettres que je t’y ai adressées : il y en avait une pour M. Fischer (ancien avoyer), et une pour M. de Montmollin ; fais-moi le plaisir d’aller le voir et de le lui dire, en lui faisant mes salutations respectueuses. Salue aussi M. de Meuron, L. Perrot et la famille P. Je viens de recevoir une lettre de M. Marcotte; il m’engage beaucoup à aller de suite à Paris; je lui ai répondu. Schnetz m’a aussi écrit. Si tu désirais savoir quelque chose de Paris, écris-leur, je suis sûr qu’ils recevront tes nouvelles avec plaisir. Ulrich m’a aussi écrit pour me demander une commission'; il m’a dit qu’il t’attendait toujours à Paris. Ma lettre est finie , je n’ai que la place de te dire que j’embrasse nos chères sœurs, notre cher père (je suis bien content d’apprendre de ses bonnes nouvelles), notre beau-frère, notre oncle, nos neveux et nièce et toi, mon cher. Nous parlons bien souvent de toi, et nous disons que si tu étais ici, nous serions encore plus gais. Moritz te salue, Constantin et Leblanc. Adieu. »

Les deux lettres qu’on vient de lire ne sont pas datées. La première a été écrite (Robert le dit précisément) au moment de l’arrivée du peintre à Florence, huit jours seulement après son départ de Rome. La seconde lui est un peu postérieure, mais

pas de beaucoup, et l’esprit de l’artiste a déjà fait du chemin, car il y parle de son projet de rester deux ou trois mois dans la capitale de la Toscane. Cependant il avait annoncé à ses amis l’intention de ne pas s’y arrêter, comme on peut l’inférer de ces quelques lignes d’une lettre à M. Marcotte, datée du 16 mai 1831, dans laquelle il semble s’excuser de son changement de résolution. « Qu’allez-vous dire de moi en recevant encore une lettre de Florence? Vous allez penser que je me presse bien peu pour aller à Paris. Que vous dirai-je, sinon que Florence m’est chère pour plus d’un motif, et je pensais bien peu y trouver des empêchements si forts pour la quitter! Quoi qu’il en soit, autant que je puis le dire à présent, mon parti est pris, et je partirai aussitôt que nos ouvrages seront terminés. Toutefois, veuillez croire que ce n’est rien d’indigne d’un honnête homme qui me lie ici, et sans donner, pour le moment, d’autres détails, je vous prie de me conserver votre estime. »

Quels étaient ces empêchements si forts dont parle Robert? Nous en connaissons quelques-uns. Il termine son Enterrement d’un aîné de famille et d’autres ouvrages de moindre importance ; il est entouré d’attentions , de prévenances , de témoignages de sympathie et d’admiration; il est accablé de commandes. Ce n’est pourtant pas cela qui Par-

rête. On le comprend assez : Robert a retrouvé la princesse Charlotte. Elle est sous le coup d’un affreux malheur; Léopold ne peut la quitter dans un pareil moment, et faudrait-il s’étonner si l’amour avait remplacé dans cette âme candide l’attachement réservé que l’artiste ressentait depuis plusieurs années pour la femme de son ami? Il est probable que depuis que la princesse était veuve, il s’abandonnait avec moins de scrupules à l’entraînement de son cœur. Son nom commençait à être célèbre, et malgré sa timidité naturelle, il rêvait parfois peut-être que la gloire efface la distance des rangs.

Nous avons dit plus haut que les relations de Robert avec la famille Bonaparte avaient commencé à Rome, en 1828 au plus tard. Il s’était beaucoup lié avec le prince Napoléon, « homme charmant, dit-il, réunissant toutes les qualités, estimé de tous, aimant l’étude et fort instruit ». Ce caractère sérieux avait séduit Robert, qui, peu à peu, s’était trouvé comme chez lui au palais Bonaparte. C’est là qu’après son rude labeur de la journée, il allait passer une grande partie de ses soirées. On y parlait d’art, de littérature, de politique, de morale, et même de religion. Le prince Napoléon et sa femme dessinaient agréablement, et c’est pendant ces premières années de douce intimité que les trois amis firent en colla-

boration les lithographies que j’ai déjà signalées. C’est la princesse qui transportait sur pierre les paysages composés par son mari, et dont Robert faisait les figures. D’après ce que me disent des personnes qui ont particulièrement connu cette jeune femme, elle n’était ni belle, ni précisément jolie. Son esprit simple, naturel, était plutôt solide que brillant. Nature franche, nette, hardie, un peu virile, c’est plus encore, me semble-t-il, par les contrastes que par les similitudes, qu’elle attacha le cœur aimant de l’artiste. Du reste, plus tard, dans sa correspondance, Robert peindra lui-même un caractère dont je n’ai voulu qu’esquisser les traits généraux. Pour le moment, il est à Florence (qu’il nomme dans une de ses lettres Firenze benedetta ), et s’y oublie auprès de la jeune veuve. Le h juin il écrivait à son ami Snell : « ...Je comptais aller à Paris pour l’exposition, mais je ne partirai pas, bien que je dusse le faire, parce que je suis lié à Florence, bien innocemment, soyez sûr. Voici le fait : je suis inspiré pour travailler, et si je vais à Paris, je perdrai peut-être six mois. Je n’aurai pas la croix, je m’en moque, je ne veux pas aller la mendier quand je la mérite. D’ailleurs ne vaut-il pas mieux viser au solide qu’à un morceau de ruban qui se déchire ou s’use?... Je reste donc à Florence.

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