ROBERT PART POUR PARIS
« Mes compagnons de voyage sont tous à Massa. Je suis donc seul dans un immense appartement, je travaille assez et vais peu dans le monde; il ny a qu'une maison où je vais assidûment . »
Peu de temps après avoir écrit cette lettre, Robert changeait brusquement sa résolution et partait pour Paris, où, comme nous l’avons dit plus haut, il fut accueilli de la manière la plus flatteuse et la plus empressée. Son nom était dans toutes les bouches. On était curieux de connaître l’auteur d’un tableau qui réunissait l’immense majorité des suffrages, et qui excitait, on peut bien dire le mot, un véritable enthousiasme, à peine troublé par quelques voix discordantes. Robert ne fut certainement pas insensible aux témoignages d’admiration que lui prodiguaient les artistes et la foule. Les amateurs, les éditeurs d’estampes le sollicitaient, et c’est pendant ce séjour qu’il entreprit une série de lithographies auxquelles il travailla encore à la Chaux-de-Fonds, et qui parurent chez Mme Delpech et chez Rittner et Goupil. Mais ce qui combla de joie l’âme affectueuse de Robert fut de faire la connaissance personnelle de son excellent ami M. Marcotte, avec qui il n’avait eu jusqu’alors que des rapports épistolaires.
Robert, arrivé à Paris le même jour, dit-on, que son frère Aurèle venant de la Chaux-de-Fonds, s’était
installé avec lui chez un artiste suisse de ses amis, M. Ulrich, de Zurich, dans la maison du peintre G as-» sies, l’un de ses anciens camarades d’atelier1. C’est de là qu’il a écrit à M. Snell, à la date des 29 et 30 juillet. « ...Je vous dirai, cher ami, que j’ai été accueilli et fêté à Paris plus que je n’aurais jamais osé l’espérer. Malgré cela, je désire beaucoup me retrouver en Italie, où l’on est tranquille, où l’on se sent vivre, et où l’on peut penser. Ici l’on est toujours dans un état extraordinaire de crispation; il est impossible d’aller tranquillement dans les rues; chacun se hâte et court; tout le monde est pressé... Je suis logé assez agréablement, car mes croisées arrivent aux boulevards. Le 27, il y a eu une grande fête pour les morts de l’année passée; j’avais un billet pour une tribune au Panthéon, où le roi s’est rendu avec l’ ex-empereur Don Pedro. J’ai eu le plaisir de voir parfaitement la cérémonie, qui était bien particulière. Les troupes françaises sont admirables... On ne peut pas dire que Louis-Philippe ne soit pas populaire; l’autre jour, au Panthéon, il s’est trouvé pendant deux heures dans une foule dont on ne peut avoir l’idée.
« Hier, le roi a passé la revue de la garde natio-
1. Léopold Robert . de 1831 à 1835 , par Ch. Berthoud, p. 15.
nale et des troupes. Il était sur la place Vendôme, et depuis onze heures jusqu’à sept heures du soir la rue de la Paix n’a pas été un moment dégarnie... J’étais très-bien placé, chez une Anglaise de ma connaissance, qui a un hôtel à quelque cent pas de la colonne Vendôme. Le roi a annoncé une grande victoire des Polonais; enfin tout le monde paraît content pour l’anniversaire de ces trois fameuses journées : le beau temps les a rendues bien plus gaies et plus belles. Les Parisiens , après avoir vu leurs troupes, ne pensent pas qu’ils puissent jamais être vaincus. Si le commerce reprenait un peu, ce serait la meilleure chose.
« L’exposition de peinture se prolonge et on ne sait quand elle sera fermée. J’en suis très -contrarié, car je ne me sens pas de retourner en Italie pour recommencer autre chose; je me sens capable de faire mieux que je n’ai fait. J’irai passer quelque temps en Suisse chez mes parents, et de là j’aurai encore le plaisir de vous écrire... J’ai trouvé à Paris mille anciennes connaissances ; j’en fais tous les jours, et je m’appartiens si peu que je suis étonné d’avoir rempli ces trois pages. »
Robert quitta bientôt Paris et se rendit à la Chauxde-Fonds. Malgré le bonheur qu’il éprouva au milieu des siens, ce séjour ne fut pas sans amertume. Il
trouvait son pays profondément troublé. Or, on a pu s’en apercevoir, Robert était par nature éminemment conservateur. Il disait des révolutions : « Je les trouve bonnes quand c’est la plus grande masse qui les fait, quand personne n est sacrifié , et qu’elles arrivent à ce point de satisfaire tout le monde ou à peu près. » Le pauvre Robert avait des amis dans les deux camps, et ces divisions l’affligèrent beaucoup. Il écrivait à M. Marcotte, le 12 septembre 1831 : « J’ai traversé notre canton, et j’ai cru remarquer parmi les jeunes gens de plusieurs villages une effervescence extraordinaire. Le lendemain de mon arrivée à la Chauxde-Fonds il y a eu un banquet de plus de cent jeunes déterminés pour fêter notre réunion à la Suisse , après quoi le plus grand nombre est parti en armes pour s’emparer de la ville de Neuchâtel, casser le gouvernement existant, et ne plus reconnaître le roi de Prusse pour souverain. De chaque village sont également partis des détachements , et toutes ces jeunes têtes ardentes sont arrivées en même temps aux portes de la capitale sans défense. Ils s’en sont emparés, après avoir fait tirer contre elle deux coups de mitraille. Ils voulaient faire abdiquer les membres du gouvernement; mais ceux-ci s’étaient dispersés. Sur ces entrefaites, toute la population s’est armée, les uns (et c’est le plus grand nombre) pour main-
tenir l’ordre dans chaque village; les autres, les paysans surtout, pour aller à l’aide du gouvernement et maintenir le système actuel. Nous voilà donc en guerre civile. N’est-ce pas épouvantable d’avoir des amis, même des parents, à la tête du mouvement révolutionnaire? Mais les hommes sont si fous qu’on ne se reconnaît plus dans ce monde.
« Il perce évidemment dans la masse de la population un désir de s’affranchir de la domination prussienne; mais les personnes les plus sensées voudraient que cela se fît paisiblement, et gémissent de voir que pendant quelque temps les affaires seront menées par des têtes peu raisonnables. Mon arrivée, pour tous ces motifs, a été bien peu agréable, quoique je puisse dire que chacun des partis me considère et m’accueille d’une manière très-distinguée. Cela me donne peut-être plus qu’à personne, en ma qualité de neutre, la faculté de faire à ces désespérés des observations mieux écoutées qu’elles ne le seraient d’une autre bouche.
« Je voudrais que vous vissiez notre Chaux-de- Fonds ; vous seriez étonné de voir autant d’aisance, autant d’industrie, une population que le commerce fait accroître si rapidement et qui cependant désire un autre état de choses et d’autres avantages. C’est bien le cas de dire que les hommes sont insatiables.
Enfin, nous sommes entrés dans une route dont on ne peut voir le bout. Aussi je ne cesse de gémir de ne pouvoir vivre avec les personnes que j’aime, que je respecte, et dont toutes les actions et tous les sentiments ont la raison pour principe. J’ai cependant beaucoup de bonheur à me retrouver avec mes parents les plus rapprochés, qui m’aiment et qui me le témoignent.
« Mais vous, mon cher ami, vous dirai-je combien j’ai été peiné de vous quitter? Je puis vous assurer que c’a été pour avoir le bonheur de vous connaître que j’ai été à Paris. L’amour-propre satisfait et la vanité n’auraient pas été capables de me faire me déranger de mes occupations. Je vous dois les plus beaux moments que j’ai passés dans la capitale. Combien je pense à vous et à votre chère famille ! Ma reconnaissance pour vous est partagée par tous mes parents. Mon père, mes sœurs s’intéressent à vous, monsieur, et désirent ce qui peut vous être agréable. Ils aiment à m’entendre m’extasier sur le bonheur que j’ai eu d’obtenir votre amitié. Vous voulez bien prendre tant de part à mes occupations, et l’intérêt que vous avez témoigné à mes succès me fait désirer d’en obtenir d’autres. Mais comment entreprendre des tableaux ici, où l’on ne parle que guerre civile?
u Neuchâtel, enlevé par les patriotes, les membres du gouvernement, à ce qu’on m’assure, se sont réunis en grande partie à Yalengin, où se forme un noyau pour les soutenir. Il est déjà imposant, et l’on dit que M. Fritz Pourtalès est à la tête. Quelle douleur ! Vous savez combien je désire la paix et l’ordre, et combien je suis persuadé que la liberté fait plus de progrès véritables pendant la marche régulière des années, que par des secousses violentes où les passions entraînent tant d’injustices et de malheurs; mais enfin, souffrons les choses que nous ne pouvons empêcher. Heureux celui qu’une philosophie sage dirige, et qui peut placer les espérances du vrai bonheur hors de ce monde, où il ne saurait se trouver! »
Robert quitta la Chaux-de-Fonds à la fin d’octobre, ou au commencement de novembre. Il fit un voyage fatigant qui ne l’arracha pas à ses préoccupations politiques, car aussitôt arrivé il écrivait à M. Snell : « ... J’ai laissé notre pauvre Suisse dans une situation bien triste ; il y a une fermentation incroyable, et je ne sais (comme tout le monde) comment cela pourra finir. Les unitaires voudraient changer absolument l’organisation générale et centraliser le gouvernement. C’est un désir qui, je l’avoue, est louable : mais, en vérité, est-il possible de le satis-