RETOUR DE ROBERT A FLORENCE
faire tout de suite? je ne le crois pas... » Et quelques jours plus tard, s’adressant au même ami, il reprenait : « Je viens de recevoir des nouvelles de mon canton ; elles sont affligeantes. Neuchâtel est tout à fait en état de siège... Il s’est formé dans les cantons de Genève et de Yaud des corps qui se préparent à marcher contre le gouvernement du nôtre. Je suis sûr que beaucoup d’ouvriers qui ont quitté Lyon, et sont entrés en Suisse, se sont réunis à ces corps d’incendiaires. Voilà pourtant qui peut nous faire la loi, à nous autres gens pacifiques, qui aimons la justice ; mais j’ai dit que je ne parlerais plus politique, et j’y retombe toujours. Que voulez-vous ? Je désirais la réunion avec la Suisse, et voyais que tout se disposait à cela, et voilà qu’une masse de têtes sans cervelle vient tout brouiller et établir une belle et bonne guerre civile dans ce canton, ce qui lui fera un tort irréparable... »
Robert avait donc trouvé sa patrie bien troublée et bien changée. En retournant à Florence, il espérait échapper à des discussions fiévreuses qui l’inquiétaient et l’attristaient, et reprendre les causeries sur l’art, les travaux en commun, ces relations douces et trompeuses qui lui permettaient de nourrir une passion qu’il ne s’avouait peut-être pas encore à luimême. Il ne fut pas longtemps à se détromper. C’est
aux questions du moment, à la politique et à la littérature, que l’esprit positif et hardi de la princesse Charlotte s’intéresse maintenant, et le pauvre Robert se trouve tout dépaysé chez ses amis... « Le prince de Montfort est ici, comme vous le savez, écrit-il à M. Snell en décembre 1831, mais il vit très-retiré ainsi que tous les Bonaparte. J’allais avant mon départ très-assidûment chez la comtesse de Survilliers et chez sa fille la princesse Charlotte, mais la politique les occupe actuellement, et je n’ai plus envie d’en parler. » A la même époque, il s’expliquait sur ce sujet d’une manière plus complète avec son ami M. Marcotte : « Me voici enfin à Florence, après dix jours d’un voyage assez fatigant... J’ai trouvé toutes mes connaissances assez bien portantes, mais je remarque que la politique est capable d’opérer bien des changements. Des relations particulières que j’ai eues ici, il ne me reste plus que celles de gens mutuellement mécontents de leur manière de voir, ce qui jette beaucoup de froid dans les rapports...
« Plusieurs personnes qui ne vous connaissent que par votre réputation et votre beau caractère m’ont demandé de vos nouvelles aussitôt que je les ai vues, ce qui m’a fait grand plaisir. Parmi elles le comte de Ganay, qui est un charmant homme, franc et loyal. La princesse Charlotte et sa famille se sont égale-
ment informées beaucoup, non-seulement de vous, mais de tous les vôtres. J’aime à saisir celle occasion de vous dire, cher et excellent ami, que les rapports que j’ai et que j’aurai toujours avec cette famille n’auront rien que de très-simple. J’ai trouvé ces dames mieux que je ne les avais quittées, et même la princesse Charlotte, pendant mon absence, s’est fait d’autres occupations qu’elle préfère à celles que nous avons eues ensemble. Elle s’occupe de littérature, et cherche à voir tous les hommes qui se distinguent un peu dans un genre ou dans l’autre. Je suis bien content, je vous assure, d’avoir sous les yeux un exemple de ce que le temps peut faire pour diminuer la plus grande douleur.
« Ces dames ne sortent pas du tout. Leur société m’est très-agréable parce qu’elle est douce, et que les conversations y sont plus instructives et plus de mon goût que celles qu’on entend dans d’autres maisons. Elles ont beaucoup d’esprit. Mlle de Villeneuve est une personne d’une instruction extrêmement étendue, et qui avec une manière large et grande de voir les choses a beaucoup de sensibilité et de charme. La princesse Charlotte est peut-être moins distinguée sous le rapport des connaissances; mais si ses raisonnements n’ont pas un caractère aussi prononcé, ils ont ordinairement plus de naturel, d’autant qu’ils
viennent d’un cœur droit, ami de la franchise et de la vérité. Il n’y a qu’une chose sur laquelle nous soyons toujours en discussion : c’est la religion. Malheureusement, ces dames n’ont pas une foi bien solide, et elles sont persuadées que les têtes fortes n’ont pas besoin des consolations de la religion. Cet esprit est généralement dans la famille, et il n’est pas extraordinaire que les personnes qui n’ont jamais entendu parler que d’une manière dérisoire du christianisme, comme de toutes les autres croyances, aient une espèce d’éloignement pour tout ce qui est mystique.
<( Pardon, cher ami, de vous parler si longuement de personnes qui ne vous sont point connues, mais l’intérêt qu’elles mettent à ce qui vous concerne m’a fait croire que ce que je vous dis d’elles ne vous paraîtra pas trop long. C’est d’ailleurs vous faire connaître en quoi consistent mes distractions et mes plaisirs... »
Plus tard, peu de temps après son arrivée à Venise, Robert, revenant sur son séjour à Florence, complétait dans une lettre à M. Marcotte les renseignements qu’il nous a donnés sur la famille Bonaparte : « C’est la soirée seulement que j’allais chez ces dames; encore n’y allais-je point chaque jour. J’avoue que je trouvais un grand charme à ces visites. Cette tranquillité, cette douceur de rapports, me rappe-
laient mes soirées dans votre maison. Ces dames se contentent pour toute distraction de la société de quelques amis. Les conversations, toujours intéressantes, donnent l’envie de se conduire bien, élèvent l’imagination en faisant consister la véritable gloire dans le mérite et le talent. Si vous connaissiez leur intérieur, vous ne pourriez leur refuser la plus grande estime pour leurs vertus. La comtesse de Survilliers étant depuis longtemps malade, sa sœur, Mlle de Villeneuve, et sa fille firent un voyage en Italie pour la voir, comptant n’y rester que peu de temps. L’état de la comtesse est tel actuellement qu’il y aurait barbarie de la part de sa sœur à la quitter... Avant le malheur arrivé dans cette maison l’année dernière à cette époque, il y régnait plus de gaieté. Aujourd’hui, beaucoup la trouveraient triste. Pour moi, je la fréquentais toujours avec plaisir, parce que j’y trouvais des idées en rapport avec les miennes. Quant à des sentiments autres que ceux de l’estime et d’une vive amitié, je crois qu’ils n’existent pas. Ne serait-ce pas d’ailleurs une grande folie à moi que de lâcher la bride à des sentiments toujours combattus par la raison : car enfin , quelle illusion puis-je avoir? Cher et excellent ami, je vous le répète encore : cette liaison ne peut que m’élever l’âme et me donner le désir de me maintenir dans le chemin
de la vertu. Quel avantage n’y a-t-il pas dans ces relations qui donnent de l’intérêt à la vie et retrempent le cœur d’énergie ! Votre amitié n’a-t-elle pas ce mérite pour moi? Vous avez bien voulu me distinguer : le bonheur que j’en éprouve ne doit-il pas toujours régler mes actions pour conserver votre affection qui m’honore? Il en est de même des rapports intimes que l’on peut avoir dans la vie, quand la vertu en est la base. J’espère faire voir que mon art possédera toujours mes pensées les plus continues. » On ne peut se le dissimuler ; malgré la résistance que sa forte et saine raison opposait aux envahissements de cette passion, Robert était profondément atteint, et pour ma part je suis persuadé que les deux séjours qu’il fit alors à Florence eurent sur sa destinée la plus fatale influence. On me dira qu’il est facile d’être sage pour autrui et après coup : je le sais bien; mais enfin la prudence la plus vulgaire conseillait à Robert d’aller directement à Paris, et de ne pas revoir une femme qu’il aimait et qu’il ne pouvait ni ne voulait épouser. Ce n’est pas, certes, que je lui eusse déconseillé le mariage ; bien au contraire. Robert fait partie du très-petit nombre d’artistes que les obligations et les assujettissements sociaux ne sauraient détourner de leurs travaux, et qui puisent même dans l’exercice des devoirs régu-
liers une force nouvelle. Je vais plus loin, et je pense que ces devoirs précis et impératifs auraient eu une influence aussi bienfaisante sur son esprit que sur son talent et l’auraient arrêté sur la pente du découragement, et (on verra plus loin que le mot n’est pas trop fort) du désespoir où il glissait. Robert n’avait, à cette époque, que trente-six ans; sauf quelques rares entraînements, sa vie avait été régulière, et quoi qu’il en pensât, il n’était pas trop tard. Il lui fallait, non pas une princesse Charlotte, mais une compagne de « ce caractère doux, simple et aimant que l’on trouve, disait-il, dans nos montagnes, et qui, lorsqu’il est joint à l’esprit naturel et même à une instruction solide, est plus fait pour plaire. » Ses idées sur ce sujet étaient modestes et très-arrêtées. Il estimait « que les femmes manquent toujours leur vocation quand elles veulent sortir des soins du ménage, de l’aiguille et du fuseau ». La femme qui lui convenait était celle de Corneille d’après Ducis :
Une très-simple ménagère,
Qui fit avec lui sa prière,
Et répondit : Ainsi soit-il!
Ses amis, témoins de ses tristesses et de ses anxiétés, comprenaient bien que le mariage était son port de salut. M. Marcotte, particulièrement, l’avait
vivement sollicité, et c’est même en réponse à des conseils pressants sur ce point que Robert lui écrivit cette belle lettre autobiographique en date du 2i juin 1830, dont j’ai déjà cité divers fragments, et dans laquelle l’artiste expose à son vigilant ami les raisons qui l’ont empêché jusqu’ici de prendre ce grand parti. « Vos conseils m’émeuvent, dit-il entre autres choses, et je les regarde comme parfaitement bons. Ce que vous me dites du mariage, je le pense; et pourtant qui sait si jamais je me sentirai la raison de me régler sur ce que vous m’engagez à faire? Je ne suis pas arrivé à l’âge où je me trouve sans avoir eu le cœur engagé, et même sans avoir eu des espérances de bonheur; elles se sont évanouies par les combinaisons les plus singulières, et je reste avec des regrets! Ils me seraient plus pénibles si je n’étais pas assuré que mon état de célibataire me lie plus étroitement avec ma famille que si j’avais une femme, lien que j’ai toujours cherché à entretenir avec les miens par un motif de reconnaissance. Jamais je n’épouserai une Romaine, ni une femme qui ne soit pas de ma religion, et vos idées sur ce sujet me paraissent être de toute justesse. Je suis de la religion réformée, et j’aime à croire que je suis religieux, non de cette manière étroite qui a fait tant de mal au monde; mais il me semble que les préceptes de toutes les croyances
peuvent concourir au bonheur de l’homme, parce que tous tendent à amortir les passions qui rendent quelquefois bien malheureux si elles n’ont pas d’autre frein, ou si on n’a un sentiment inné de justice pour ses semblables. Un homme égoïste peut se livrer peut-être à tous ses penchants sans en souffrir. Ne s’occupant que de lui, il n’éprouve aucune peine s’il est de quelque chose dans le malheur des autres. C’est de cette manière que je m’explique le calme et même le contentement que j’aperçois chez tant de personnes qui, à ce qu’il me semble, ne devraient pas en éprouver.
« Chacun voit le monde à sa manière ; chacun y a ses goûts, ses plaisirs. L’un jouit du présent, l’autre pense à l’avenir, et, en prenant des routes bien différentes tous visent cependant au même but : celui de passer l’existence avec le plus de plaisirs et le moins de peines, physiquement et moralement parlant. Qui a raison? qui pense le mieux? Il y a longtemps que l’on ne peut s’accorder sur ce point.
« Mais j’arrive à ce que je veux vous dire, monsieur. Je veux vous exposer ma vie, et vous jugerez si je pouvais aspirer à un autre bonheur que celui qui jusqu’à présent m’a fait agir. Je ne parle pas d’une circonstance qui aurait pu me faire dévier, parce que les illusions du bonheur le plus incroyable
avaient bouleversé ma tête... Mais c’est une histoire tout entière que je n’entreprendrai pas dé raconter ici.
... « Je reprends mon discours. Ce ne fut que plusieurs années après l’arrivée de mon frère que je pus m’acquitter entièrement vis-à-vis de ma famille et de M. Roulet de Mézerac. Je me trouvais sans aucunes avances par devers moi ; je ne pouvais donc raisonnablement pas penser à me marier ; d’autant moins qu’à cet égard j’ai des idées positives, et que j’ai toujours craint de mettre une femme et des enfants dans une position peu aisée. Jamais non plus je n’ai eu l’idée de prendre une femme par des motifs intéressés. Ces raisons vous expliqueront peut-être, cher monsieur, la cause de mon état présent. Ne pensez pas, je vous prie, qu’il dénote de ma part de l’aridité de cœur, et que je sois semblable à tant d’hommes qui craignent le mariage parce qu’ils l’envisagent comme un lien qui peut les empêcher de se livrer à une vie libre et peu réglée. J’aime trop l’ordre et la tranquillité pour cela, et j’ai toujours envisagé une union assortie comme le bonheur le plus complet que l’on puisse éprouver. Si je ressens quelque peine de ne l’avoir pas, je dois dire que j’ai eu des dédommagements, tels que le contentement d’avoir toujours d’heureuses nouvelles à apprendre à
ma famille dont chacun de ses membres jouissait véritablement; ce contentement a fait jusqu’à cette heure mes plus chères délices. »
Plus tard, à Venise, lorsque ses succès répétés ne lui laissaient plus la plupart des prétextes qu’il invoque auprès de M. Marcotte, Robert écrit à M. Snell : « Oui, cher ami, je le pense aussi : le sort le plus heureux dans le monde, est d’avoir des liens qui y attachent, et le mariage, quand il est basé sur la raison, l’estime et des sentiments plus tendres encore, est peut-être le plus fort; mais chacun n’est pas destiné par le sort à éprouver ce bonheur. La volonté de rendre heureuse la personne qui est disposée à se consacrer à vous n’est pas suffisante pour un bon cœur; il faut en voir la possibilité, et pour ceux qui regardent le mariage comme le lien le plus sacré et le plus saint, bien des réflexions les occupent avant de se décider à le former. Il y a longtemps que je me les fais, mais une vie en apparence un peu agitée l’a bien été par un caractère disposé à s’affecter de tout et une imagination trop ardente peut-être. Ce caractère en a pris une teinte qui ôte bien des idées de bonheur forgées dans l’âge où l’âme est jeune encore, et je reste avec le désir de me faire une existence qui me promette beaucoup de calme et de repos... Je ne saurais me faire d’il-