‹ Léopold Robert d'après sa correspondance inéditeChapitre 43 sur 59 · LE CARNAVAL · texte numérisé non relu

LE CARNAVAL

riche. Tout est trop mêlé. » Cependant il ne tarda pas à rencontrer dans les environs, à Chioggia et à Palestrina, des figures d’un grand caractère, des ajustements originaux, des accessoires pittoresques, et quoique bien hésitant encore il esquissa presque aussitôt sa composition dont il envoya un croquis à M. Marcotte, à qui il écrivait dans le mois de mars: « J’ai commencé mon tableau. C’est un sujet si original que je ne puis savoir ce qu’il en adviendra, et quoique j’aie la certitude qu’il ne sera pas reçu défavorablement, je suis capable, je vous assure, d’abandonner cette composition, car la première condition pour obtenir un résultat avantageux est d’être inspiré par son sujet, surtout dans le genre que je traite. Vous allez blâmer la présomption que j’ai montrée en disant que j’étais sûr du succès; mais l’expérience m’a fait reconnaître qu’habituellement j’ai une idée assez avantageuse, non de ce que je fais, mais de ce que je ferai, tant la nature m’apparaît belle et noble. Aussitôt donc que j’entreprends un sujet que j’ai vu si beau dans mon imagination, je me dépite d’abord de ne pas faire comme je voudrais; mais tout en étant tourmenté par les difficultés, je me sens une ténacité dans le caractère qui m’oblige à continuer, de manière qu’à force de patience, de raisonnements et de tâtonnements, j’obtiens quelque succès à la fin de mes

ROBERT A SON FRÈRE AüRÈLE.

travaux. J’espère qu’il en sera ainsi pour ma présente page. J’ai fait une espèce de carton bien charbonné où je vois mes masses. Il me facilitera pour l’etfet », et il ajoutait : « J’avoue qu’il est épineux de chercher à mettre de la noblesse là où tout le monde ne voit que caricature; mais il faut la sentir, et j’ai quelque espérance. Il me tarde que mon tableau soit ébauché. »

Quelques jours plus tard cette ébauche est terminée, et écrivant à Aurèle qui était resté à Paris, Léopold lui fait une description très-complète de son projet. On savait déjà qu’il était occupé de ce nouvel ouvrage et M. Paturle lui avait fait faire des offres avantageuses. Robert, avec sa prudence et sa délicatesse ordinaires, refuse de s’engager et charge son frère d’expliquer au riche amateur les motifs de sa réserve.

« Venise, le 6 avril 1832.

« Mon cher Aurèle !

a II y a longtemps que j’aurais dû t’écrire, et je me reproche de ne pas l’avoir fait plus tôt, mais enfin il vaut mieux tard que jamais. J’ai à répondre à bien des choses que tu me demandes; n’ayant pas ta lettre avec moi , je chercherai à y suppléer de mémoire. Je commencerai par le plus pressé : c’est de

la proposition de M. Paturle que je veux parler. Elle m’a été extrêmement flatteuse et je voudrais qu’on le lui dît. Peut-être est-ce pour cette raison que je ne peux accéder à sa demande, et voici la raison qu’il ne faut pas lui cacher : le tableau que j’ai commencé est une composition que je ne suis pas certain de rendre intéressante, quoique j’en aie l’espérance; elle est de la catégorie de celles qui réussissent tout à fait ou qui sont tournées en ridicule , à cause d’une originalité qui peut plaire ou qui peut paraître bizarre. Dans le cas de non-réussite, M. Paturle serait fâché de s’être trop pressé d’avoir un ouvrage qui peut ne pas se rencontrer en aucun point avec l’idée qu’il s’en est formée d’avance; s’il tenait à remplir ses engagements, comme je le pense, je serais toujours peiné qu’il ne le fît absolument que par point d’honneur. Si, au contraire, j’arrive à faire une bonne chose, je serais moi-même contrarié de m’être lié avant de voir l’effet qu’elle produira. Mais voici encore une autre raison : je désire faire paraître mes deux tableaux en même temps, ce qui pourrait ne pas arranger M. Paturle, puisqu’il paraît désirer avoir celui que j’ai commencé aussitôt qu’il sera fini. Dans quinze jours l’ébauche sera assez sèche pour me permettre de le reprendre; pendant ce temps-là je ne perdrai pas mon temps. J’ai l’intention de faire quel-

ques courses aux environs, pour bien m’inspirer du caractère des habitants, et pour me procurer les costumes qui me sont nécessaires; j’en ai déjà plusieurs : ils sont aussi riches et plus neufs que ceux que l’on a faits des environs de Rome et de Naples. Sous ce rapport je ne suis pas inquiet de manquer de matériaux brillants et nouveaux, mais c’est pour le sujet principal que je ne suis pas aussi certain d’attirer l’attention, puisque c’est une scène de carnaval : il faut y introduire des masques , et les masques ont toujours quelque chose de déplaisant à voir.

« Voici mon sujet; j’ai dit à M. Marcotte que mon but serait manqué si je faisais des hommes d’autrefois dans mon tableau ; mais les différentes scènes que j’ai vues ne m’ayant offert qu’un caractère bien trivial et plat, j’ai dû me retourner en quatre pour faire quelque chose qui ait un peu d’intérêt en conservant la vérité. Je ne sais si l’on me tiendra compte de mes peines. Ma scène a lieu sur la Piazzetta di San Marco; les deux colonnes qui sont à son extrémité sur le bord du grand canal sont placées dans mon tableau d’une manière assez importante, puisqu’elles arrivent presque au haut de ma toile, quoiqu’elles se trouvent à un troisième et quatrième plan ; elles y sont symétriquement mises, comme on les voit dans la nature : elles ont une soixantaine de

pieds de hauteur; l’une est surmontée du fameux lion de Saint-Marc si réputé, et l’autre de saint Théodore qui foule aux pieds un monstre. De l’autre côté du grand canal est la belle église de Saint-George et son couvent, le port franc, etc. ; plus loin l’église delle Zitelle et la Giudecca. Tu verras que mon fond est riche : ajoutes-y dans le grand canal des bâtiments plus ou moins grands qu’on peut varier à volonté. La partie du milieu et du premier plan est occupée par un groupe de jeunes gens du peuple que je costumerai aussi pittoresquement que possible : quatre portent sur leurs épaules une espèce de lit ou de fauteuil sur lequel est placé un mannequin en guise de malade : ils marchent en avant du spectateur et ils crient carnevale si muore, el va , el va, el va. Ils sont précédés d’un petit polichinelle qui fait résonner une corne avec peine pour l’annoncer; à gauche du spectateur et tout à fait au premier plan sont deux Turcs qui regardent cette scène avec étonnement èt en outre avec beaucoup de mépris. Pour ne pas trancher trop vivement de caractères, j’ai placé entre mes Turcs et mon groupe du milieu un jeune homme en caban vénitien, chemise rouge, qui porte une boutique ambulante très-pittoresque et qui regarde la scène d’une autre manière que mes Orientaux. A droite, est un groupe de jeunes filles qui sera charmant à faire.

Mon second plan est occupé par d’autres figures que je n’ai pas arrêtées encore bien précisément. On peut me faire l’observation pourquoi je n’ai ajouté à ma scène ni messieurs, ni dames? Mais je répondrai que mes principaux acteurs sont sur le milieu de la place, les promeneurs y passent moins que sous les arcades. D’ailleurs, ma scène dans la nature n’attire pas le beau monde : le peuple, au contraire, s’en amuse encore beaucoup ; quant à mes Turcs, je ne les fais pas courant après mon groupe, mais ils peuvent se trouver là et je les y ai vus.

« Voilà mon tableau sur le papier, je ne sais si ce que je t’en dis te suffit pour en avoir une idée assez précise. Ensuite, comme exécution, tout m’amusera à faire : je ferai un de ces beaux jours d’hiver où un léger brouillard se rapproche de l’horizon ; le haut de mon ciel sera beau et pur et mes colonnes feront un bel effet. Mais je dois te dire que j’ai dépassé de quelques pouces la hauteur de mes autres tableaux, pour donner à ma vue plus de justesse ; si mes deux colonnes étaient plus basses, j’aurais été obligé de faire voir d’un côté le coin du Palais des Doges qui aurait fait une ligne parallèle avec l’angle du Palais- Royal à droite, cela m’aurait fait deux lignes bien digracieuses : enfin voilà. Il me semble que non-seulement ma composition est trouvée, mais même je crois

que je ne serai pas obligé de changer le mouvement de mes figures, que j’ai ébauchées avec assez de soin. Si je pouvais aller voir les vendanges en Toscane, cela m’avancerait d’une année; je vais piocher pour cela. J’ai l’intention de faire une course à Trieste pendant que mon ébauche sèche, pour voir si je ne peux pas me procurer quelques costumes de Turcs : quant à ceux de mes femmes, ils sont tout trouvés, et j’ai un loueur de costumes du carnaval dans la manche, qui me donnera tout ce qui est nécessaire pour mes figures déguisées. J’espère aussi trouver des modèles avec assez de facilité ; je n’ai fait encore aucune tentative, mais la misère du peuple me fait croire que je n’aurai pas de peine à en choisir.

« Pour en revenir à M. Paturle, je te prie de lui faire savoir ma réponse, en le priant de comprendre que mon refus provient de ma délicatesse et de l’envie que j’ai de satisfaire toutes les personnes qui ont affaire avec moi. Aujourd’hui, j’ai l’air assez content et assez sûr de réussir; depuis que j’ai commencé, j’ai pourtant eu deux découragements de plusieurs jours, qui ont été si forts que j’étais presque décidé à abandonner mon projet. J’avais ébauché mon groupe du milieu, et j’avais pensé avant de le faire de me servir de beaux hommes, de ces

pêcheurs à moustaches et favoris, mais sur mon tableau ils n’avaient l’air que de canailles et de gens de mauvais lieux, par conséquent déplaisants à voir. J’en étais ennuyé au dernier point; mais l’idée m’est venue de diminuer leur taille, de couper leur barbe, enfin d’en faire des jeunes gens de quinze à dixhuit ans ; on pardonne bien plus facilement les extravagances à cet âge, et on est moins étonné et moins scandalisé des bêtises qu’ils peuvent faire, parce que l’on pense qu’ils y vont de cœur et d’âme; ils peuvent aussi jouer leur rôle avec bien plus de naïveté, j’oserai dire, et c’est ce que je cherche. Je sens cependant que mon sujet surprendra bien des gens qui se figurent le carnaval de Venise si étonnant, et en cela j’ai eu encore une pensée qu’on ne comprendra peutêtre pas : j’ai choisi mon motif parce que véritablement le carnaval meurt ; toutes les années il est moins remarquable partout, et insensiblement on n’en parlera plus. Mon sujet, sous ce point de vue, a quelque chose de philosophique.

« Aussitôt que je commencerai âme servir de modèles et que je verrai que par une exécution soignée je peux arriver à donner de l’intérêt à un sujet qui n’a plus rien de noble, je serai peut-être moins disposé à me décourager. En somme, comme je le disais en commençant, c’est un tableau qui fera effet par la

bizarrerie du sujet, ou qui fera crier contre mon choix, s’il n’est pas rendu comme j’en ai envie. Si tu penses aussi tout à fait à faire ces gravures, il me semble que si elles peuvent paraître avec mes deux tableaux, la réussite en sera bien plus certaine. Tu es pour le « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » , et tu as peut-être raison; mais moi, j’ai un peu de confiance en ma manière de faire, car elle m’a toujours réussi; d’ailleurs, avec mon imagination, cette vie au jour le jour ne me suffirait pas. Il faudra voir si mes espérances déçues n’abattent pas mon énergie et si j’ai assez de philosophie pour prendre paisiblement et sans trop m’affecter les mécomptes d’une mauvaise manière de voir; je crois que je l’aurais si elle ne faisait souffrir que moi, et c’est ce qui me fait toujours craindre de t’influencer trop pour t’engager à suivre ma fortune.

« Je suis en barque pour aller à Palestrina, il fait un fort vent ; nous allons avec nos voiles très-vite, et je profite de mon temps, car je connais si bien la route qu’elle ne m’intéresse plus beaucoup. R... est resté, et je suis seul avec trois hommes. Je vais pour me munir encore de costumes et pour chercher à me procurer des modèles dans l’endroit; j’ai toutes les facilités pour les loger dans les dépendances de mes ateliers, et cela m’arrangerait bien parce que je les

aurais tout à fait comme je le voudrais, et qu’ils seraient toujours à mon commandement.

« Ta lettre m’a fait un grand plaisir et je t’en remercie; j’en ai aussi reçu plusieurs de M. Marcotte qui m’ont fait du bien; j’espère qu’il se remettra tout à fait et que les craintes que nous avons tous pour sa sœur, Mme W..., se dissiperont promptement. Je suis bien impatient de recevoir de ses nouvelles. Le printemps a commencé ici ; je voudrais bien vous envoyer la chaleur que nous avons déjà. Notre cher père n’a pas été très-bien ces derniers temps : ce que c’est que ce monde! tout vieillit et passe, chacun a son temps, et ensuite vient le moment qui nous sépare de tout ce que nous aimons. Combien celui qui n’a pas de religion doit trouver quelque chose de barbare dans la vie!... nous y avons des plaisirs, mais ils sont mêlés de tant de peines, de tant de désirs qui ne peuvent être satisfaits, de tant de désappointements de tout genre, que l’on ne sait si on doit être content d’être dans ce monde. J’ai été vraiment édifié quand j’ai vu par une de tes lettres que vous vous occupez de choses sérieuses avec ce brave Ulrich. A propos de lui, je suis bien fâché qu’il ait pu croire que je n’avais pas parlé de lui à ce jeune étourdi de M...; il est vrai que je ne l’ai vu que pendant un dîner chez de W...,

mais on y a tant parlé de toi, de ta manière de vivre à Paris et de la mienne, que j’ai nommé souvent Ulrich comme un de nos bons et chers amis. L’idée qu’il a de venir en Italie me charme ; quant à moi, je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour lui rendre ce séjour agréable et utile, mais la vie si simple que j’y mène et que j’ai toujours l’intention d’y mener ne rend pas mes recommandations bien profitables ; il faut que je dise ceci pour le repos de ma conscience ; toutefois l’envie que j’ai de servir mes amis est capable de me faire dévier de mes habitudes. J’ai bien des remerciements à faire à ce bon Ulrich pour la part qu’il a prise dans la demande de M. Paturle.

« Interruption très-longue, puisque je suis de retour à la maison. En y arrivant j’ai trouvé la dernière lettre de ce cher M. Marcotte ; toutes les pages qu’il m’écrit ont toujours une influence heureuse sur moi; je me sens plus fort après, et plus disposé à vaincre les difficultés que je peux rencontrer. Que je suis aise qu’il soit remis et que Mme W... ne donne plus de craintes !

« Je te recommande, mon cher, de lui faire lire ma lettre, ou de la lui lire, car elle est si mal écrite que ce serait lui donner une grande fatigue que de la déchiffrer. Je me propose de lui répondre dans peu;

il aura déjà reçu une longue lettre de cinq pages où je lui parlais de mes occupations. Je dois te dire comment mon voyage s’est fait : j’étais dans une petite chaloupe à voiles, mais le vent qui a été d’abord favorable est venu si contrariant que nous avons été obligés de ramer; je suis fort, ne t’en déplaise, et quand la peinture n’ira plus, je me fais gondolier. Nous sommes arrivés à Palestrina, qui est un endroit peuplé de cinq ou six mille âmes, tous pêcheurs ou mariniers bien misérables pour la plupart; je suis retourné dans l’espèce d’auberge où je me suis arrêté à un autre voyage et où j’avais déjà fait sensation. Aucun voyageur ne s’y arrête jamais, et il n’est pas étonnant qu’ils ne parlent jamais des costumes qu’il y a; moi, je prends la peine d’aller les trouver dans l’endroit même. Aussitôt qu’on a su mon arrivée dans Je pays, toutes les femmes et les enfants ont assiégé l’auberge. Les premières étaient munies de leurs costumes les plus beaux; j’ai pu en faire un choix; jamais je n’en ai vu de semblables. Mais, à l’égard de mes modèles, je n’ai pas eu le temps de m’en procurer, et la confusion était si grande dans le pays que le moment n’était pas opportun pour cela; je m’en console, car dans notre chaloupe il y avait un jeune homme du peuple très-bien, avec lequel je me suis arrangé.

«Je suis arrivé ici à six heures avec des costumes qui ne m’ont pas coûté très-cher. Je commence à me munir ; ce sont mes antiques qui me font travailler. Je les prends, je les retourne dans tous les sens, et la démangeaison de la peinture me prend. Il y a ici un des professeurs de l’académie qui est vraiment bien aimable avec moi : c’est un jeune homme qui a un talent assez remarquable pour une ville comme Venise, où il y a si peu d’amateurs. Il m’a pourtant conduit chez un riche banquier, qui a fait construire une charmante maison, et qui est occupé à la faire décorer; plusieurs chambres sont disposées pour y mettre la peinture et il a déjà plusieurs tableaux. Il y en a un de ce jeune homme dont je viens de parler , qui est très-bien; c’est ce tableau que j’allais voir. Le propriétaire est venu et m’a fait bien des grâces; il m’a même demandé un tableau.

« Je suis très-heureux d’avoir reçu ta lettre. Pour répondre à M. Osterwald, je te prie de lui faire mes salutations et de lui dire que je me suis acquitté en partie et que je m’acquitterai de ses commissions. Tu vois, mon cher, que ma lettre est à la bonne foi ; c’est pour obtenir mon pardon d’avoir été longtemps sans t’écrire. Salue toutes nos connaissances ; je suis bien impatient d’apprendre des nouvelles du Salon.

Qu’il me tarde que cette maudite affaire de Ricourt soit finie! elle te donne bien des tracas. Mais j’avoue que quand on se trouve si bien dans son bon droit, on veut en profiter.

« Je viens de relire ta lettre et je suis bien coupable de ne pas t’avoir écrit assez promptement. Tu dois attendre ma lettre avec une impatience des plus grandes; pardonne-moi, mon cher, ce retard qui provient de mes occupations. Je voulais te dire quelque chose d’un peu positif relativement à mon tableau, et ce qu’il y a de singulier et de bien remarquable en moi, c’est que quand je suis ennuyé, tourmenté, je ne puis pas écrire, cela m’est impossible. Je crains de faire passer dans l’esprit des autres le même découragement; il me semble que c’est un service si mauvais à rendre, que je ne puis le faire, et ce n’est pas une vertu chez moi : je n’aime pas qu’on me plaigne; j’en suis honteux. D’ailleurs ma plume court quand je suis bien disposé, et dans des moments contraires, je ne trouve pas quatre mots de suite. Il faut que je te dise pourtant ce qui m’est arrivé à Chioggia; j’ai eu de ces moments que je ne sais à quoi attribuer. J’étais dans une mauvaise petite auberge, fatigué d’avoir couru toute la journée et de n’avoir pas dormi du tout la nuit précédente, enfin je voyais tout en noir; je prends mon petit

h\ 4 ROBERT MODIFIE SON TABLEAU.

carton à lettres pour en commencer une ; impossible de mettre deux mots; je ne pensais qu’à la mort. Je voyais sous mes yeux les débris d’une jetée battue par les vagues : enfin j’avais la fièvre, car je souffrais assez. Puis au moment où je me sentais arrivé au dernier point, une sainte colère me prend contre moi de ma faiblesse, je jette tout par terre avec rage, je commence à me dire les injures les plus mortifiantes; mon amour-propre s’en est choqué et mon énergie est revenue. Je me suis dit : Nous verrons si je suis une poule mouillée. Je tapais des poings sur la table pour exciter ma force morale par ma force physique; et dès ce moment je suis tout remis et je ris de mon aventure. »

A la fin de ce même mois d’avril, Robert avait déjà modifié son projet et introduit quelques figures non travesties dans sa composition. « Les courses répétées que j’ai faites dans les environs*, écrit-il à M. Marcotte, m’ont donné une inspiration heureuse, je crois; et depuis que je me suis décidé à transporter ma scène et à y faire des changements, je n’ai plus ces moments d’angoisse si pénibles où je sentais que je sacrifiais la vérité à un arrangement qui eût pu déplaire et m’attirer beaucoup de critiques... Je me suis placé à Palestrina, où le costume des femmes conserve une originalité pittoresque. Le milieu de

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