LES PÊCHEURS DE L’ADRIATIQUE
composition et, dit M. Feuillet de Conches à qui j’emprunte ces derniers détails, dont je n’ai pas de traces dans la correspondance inédite, « la scène à laquelle il se fixa fut un départ pour la pêche d’où les masques ne furent point encore bannis, mais où ils ne deviennent plus qu’accessoires. Il gratta impitoyablement toutes les figures cependant fort expressives qu’il avait peintes au centre de son tableau, et y substitua un groupe de pêcheurs arrangeant des filets. Derrière le personnage principal se trouvait une barque renversée sur laquelle étaient montés deux enfants regardant des masques relégués au second plan. Autour des masques se pressait une population dont la gaieté contrastait avec le sérieux des acteurs principaux de la scène. Le fond représentait toujours, avec les murazzi et quelques marins de Palestrina, cette ville de Ghioggia, jadis résidence des doges, aujourd’hui déchue. A gauche devait être une grande barque prête à partir. »
En juin , Robert avait complètement renoncé à traiter le sujet du Carnaval „ et il rejeta même les quelques figures comiques qui pouvaient le rappeler. Ce projet complexe et mal défini, où des personnages grotesques coudoyaient les nobles figures de ses pêcheurs, ne convenait certainement pas h son talent sévère et à l’état présent de son esprit. J’avoue même
LES PÊCHEURS DE L’ADRIATIQUE. 417 que j’ai quelque peine à comprendre qu’il s’y soit arrêté. Il recommença donc à nouveaux frais ce tableau qui devait subir encore bien des vicissitudes. Il fit une esquisse de son nouveau projet qui doit se trouver encore dans la famille Marcotte. Elle a, du reste, été gravée pour l’ouvrage de M. Delécluze et on la consultera avec profit, car cette composition encore bien imparfaite est le véritable point de départ des Pêcheurs de V Adriatique.
Nous n’avons rien à ajouter à la description si complète que Robert fait à sa sœur de cette première pensée de son grand ouvrage dans la lettre qu’on va lire. On remarquera la tristesse profonde dont ces pages sont empreintes. Robert a été malade. Il cherche à rassurer ses parents sur l’état de sa santé et de son esprit, et on a le cœur serré en l’entendant parler avec une sorte d’affectation de la solidité de sa tête. Sa composition est enfin arrêtée. Le sujet lui plaît. Précisément à cause de son caractère mélancolique, il le préfère à tous ceux qu’il a traités jusqu’ici. Il se livre avec une ardeur fiévreuse, et une sorte de fureur, à ce travail dans lequel il espère sans doute trouver, sinon un remède, au moins un palliatif aux angoisses de son âme. On remarquera le mot qui termine la lettre : « Il y a une pensée qui me plaît dans ce départ; il annonce la fin de tout. »
« Venise, 1 0 juin 1832.
« Très-chères sœurs,
« J’ai reçu vos lettres, qui m’ont fait un grand plaisir; c’est une jouissance bien grande pour moi qui n’ai que ce moyen pour m’égayer le cœur, surtout dans ces moments passés. Après avoir été trèsbien (mieux à ce qu’il me semblait que jamais), j’ai eu une indisposition qui m’a obligé de passer plusieurs jours au lit. Il n’y a pas eu l’ombre de danger dans mon mal , mais pour moi, c’est un retard qui me contrarie singulièrement à cause de mes occupations, surtout à présent que je suis si bien en train pour mon tableau. Enfin il faut prendre les maux que le ciel nous envoie comme des épreuves qui peuvent être bonnes pour notre intelligence religieuse; oui, mes chères, pensons toujours, comme tu me le disais, ma chère Adèle, dans une de tes dernières lettres, que tout ce qui nous arrive est pour notre bien . Si on était assez heureux pour avoir ce précepte gravé dans le cœur d’une manière inaltérable, qu’on serait heureux!... mais il n’en est pas ainsi, et les événements qui dérangent nos projets attaquent trop nos passions mondaines pour que nous puissions les recevoir sans nous plaindre . Je vois
d’avance que vous désirez de voir ce qui a donné lieu à mon indisposition. Je n’en sais rien, mais cela a commencé par un refroidissement qui a été suivi d’un dérangement d’estomac dont je cherche à me débarrasser. Je ne conçois pas comment cela est venu, car la nourriture que nous avons est très-saine. Peut-être me suis-je livré avec trop d’ardeur à mon travail. Je ne suis plus jeune et je le sens; mon sang est très-épais et j’aimerais trouver le moyen de lui donner de l’élasticité. Ce qui le rend comme cela, c’est quelque chose en moi qui le brûle; c’est ma tête qui est un despote; elle veut faire ce qui lui plaît; mais elle se révolte et elle est obligée de reconnaître qu’il faut de la justice. Elle est forte, et elle pense que cette force doit exister partout, et elle se trompe. Enfin une chose que je dois reconnaître aussi , c’est que si ce petit accroc me fût arrivé un mois plus tôt, je me serais bien tourmenté dans mon lit, n’étant pas content de mes projets; mais à présent que je suis irrévocablement fixé pour le sujet de mon tableau, j’ai été plus tranquille. Il va sans dire qu’il n’est pas fini et qu’il me donnera encore de la besogne ; mais plus de soucis, plus de ces moments pour lesquels vous m’avez plaint. Enfin, que je vous dise une chose que je pense bien véritablement : c’est que depuis que je fais des tableaux, je n’ai jamais eu un sujet
pour m’inspirer autant, pour être fait pour ma nature, pour ma tête, pour mon cœur, pour mon goût : enfin il me va. Vous allez faire une exclamation de curiosité; je vais vous satisfaire, et je coupe court en vous disant que j’ai abandonné l’idée de mes masques. Il y a longtemps que je ruminais cela, puisque j’ai fait plusieurs figures qui resteront. Le sot amour-propre de faire ce que j’avais annoncé trop inconséquemment m’avait duré assez longtemps, et j’ai pris la ferme résolution de ne plus parler de mes projets de compositions avant de les avoir commencés. Je viens vous faire connaître enfin la composition du tableau que le pays m'a inspiré > car ce n’est qu’après l’avoir vu souvent que j’ai pu me décider et être encore avec l’espérance de rendre la nature avec vérité, simplicité et intérêt.
« Venise ne m’ayant fourni rien d’assez caractéristique en fait d’habitants, j’ai été obligé d’aller les chercher et de les voir dans les environs que j’ai parcourus à différentes reprises. J’y ai trouvé une population pauvre, il est vrai, mais active et laborieuse, et des hommes presque constamment exposés aux dangers de la mer. Ils quittent leurs femmes et leurs enfants pour aller parcourir toute l’Adriatique et quelquefois la Méditerranée; ils restent trois, six mois et un an absents, et souvent il arrive des
malheurs; ce sont des pêcheurs qui se servent d’assez grands bâtiments, qui sont très -pittoresques, ainsi que tous les détails qui y sont.
« Les physionomies de tous ces habitants conservent un cachet oriental qui vient probablement des rapports que le pays a eus anciennement avec le Levant, -et elles en sont très-pittoresques. Voilà les matériaux auxquels j’aurais dû penser de suite, tout en étant sûr pourtant que le tableau que j’aurais fait n’aurait pas été mauvais; mais celui-ci sera, si Dieu me donne les forces, ce que j’aurai fait de mieux : au moins il y a un cossu de pittoresque qui doit faire effet (non encore dans mon tableau, mais dans la nature), et vous savez que j’ai de la persévérance. Ma scène est prise à Palestrina, où est une peuplade sur le littoral qui sépare les lagunes de la mer, à huit lieues de Venise, et pourra se dire « préparatifs pour une grande pêche d’hiver ». En voici la distribution : dans le milieu de mon tableau est un vieux pêcheur assis; il a son caban (grand manteau) et est occupé à arranger un grand filet; à sa droite un jeune homme les met en rouleau; à sa gauche est le jeune chef de l’embarcation. Il attend la fin du travail pour donner ses ordres en étant appuyé sur le bout de colonne où est attaché le câble de son bâtiment; entre lui et le vieux marin est un pêcheur âge-
m ROBERT A SES SOEURS.
nouillé; il réunit différents objets à transporter; d’autres figures seront à côté également occupées. Les femmes dans ces moments-là se réunissent sur le seuil de leur porte. J’ai placé celle du maître du bâtiment à la gauche du tableau; une vieille bisaïeule est assise sur la première marche ; elle a filé ; son fuseau est rempli ; elle se repose et les événements de la vie ne la touchent plus bien vivement. Mais la jeune femme est plus émue ; ses regards sont attachés à son époux qui va être exposé à des dangers ; elle a besoin de consolation, et le sentiment maternel rapproche sa tête de celle de son enfant endormi qu’elle serre dans ses bras. Ce pauvre petit va lui rester seul et peut-être orphelin. A côté d’elle et également debout est une femme plus âgée; elle ne discontinue pas son travail; elle est habituée aux départs et sans doute aux malheurs. Voilà la distribution de mon premier plan. Voici mon fond : derrière le vieux pêcheur et dans le milieu du tableau seront placés différents groupes que je ferai concourir pour expliquer le sujet et pour être agréables à l’œil pour les lignes ; — au-dessus d’une barque renversée sur la rive qui est derrière ces groupes, s’élèveront les mâts et les différentes voilures de ces bâtiments si pittoresques de l’Adriatique, qui suivent la rive en s’enfonçant dans le tableau, de manière
que, du côté à droite, on voit une partie des lagunes et les canaux qui s’y trouvent, les habitations de Palestrina qui suivent le bord de l’eau; une jolie église construite par Palladio s’y trouve tout à fait dans le fond, et un peu à droite des mâts et des voilures on aperçoit la ville de Chioggia; elle est séparée de l’endroit où on se trouve par les lagunes et le port. Je ne sais si vous aurez bien compris cette description; enfin voilà ; — mais c’est bien contrariant quand j’y pense, de ne pas pouvoir y travailler à présent comme il y a un mois. Si mon état continue, c’est-àdire si je ne me remets pas parfaitement, vous ne savez pas ce que je fais? devinez? je me mets en route pour aller passer l’été en Suisse. Mon sujet est pris en hiver et mes pauvres modèles ne peuvent pas tenir sur le corps ces grosses capotes ; le dernier que j’ai eu en a été malade, et j’ai eu bien peur qu’il ne prît une inflammation au cerveau. J’ai été obligé de le renvoyer avant d’avoir pu finir tout à fait; c’est la figure principale, le vieux pêcheur. La partie qui est faite a bien réussi et a un caractère très-fort. Mais pour en revenir à mon projet, il a quelque chose qui me sourit, parce qu’enfin nous serions réunis, ensuite je ne perdrais pas mon temps, car iJ me serait facile de faire plusieurs tableaux pendant ce temps et nous reviendrions en automne avec
Aurèle, tous les deux bien disposés et pleins de santé. Je vois, à présent que je suis obligé de me ménager, qu’il ne me sera plus possible de finir mon tableau pour l’époque que j’aurais voulu, et cela se conçoit, car il me fallait toutes mes journées et toute mon énergie pour arriver à le terminer à cette époque. Je vous prie pourtant que ce projet soit tout à fait entre nous; à quoi sert d’annoncer des nouvelles qui peuvent ne pas se vérifier? Vous savez comme je suis; je me laisse singulièrement conduire dans bien des choses par l’inspiration du moment. Voilà aussi ce qui peut arriver : que je me décide à aller pour une quinzaine de jours à Trévise, qui n’est qu’à une dizaine de lieues d’ici et où l’air est très-sain; je m’y trouverais bien seul, R. ne voulant pas m’y accompagner. Nous sommes très-bien ici dans une maison bien tenue, où on ne manque de rien. Maintenant que je puis sortir, j’ai un peu plus de distractions. On me dit ici que les étés sont excessivement chauds à Venise et que les nuits également y sont suffocantes ; à Rome au moins ce n’est pas cela et on peut dormir.
« J’ai reçu l’autre jour une lettre de ce cher et excellent M. Marcotte qui m’a fait un grand bien. J’étais dans mon lit à m’ennuyer, et cinq bonnes pages d’un aussi bon ami sont lues avec grand plai-
sir et redonnent du ton. R. m’a tenu aussi bonne compagnie et vraiment il m’a prouvé de l’attachement; ensuite il a un caractère gai qui est très-bon quelquefois.
« Chère sœur, il faut que je te parle aussi de A. J. Je suis très-content de son souvenir et regrette bien de ne pas l’avoir vu; c’est vrai, c’est un excellent garçon, tout cœur, d’un grand abandon quand il a des affections à exprimer. Il aime donc toujours les arts? Tu ne me dis rien de sa santé, cela veut dire qu’elle est bonne : ces négociants sont heureux, ils se portent toujours bien , ce qui prouve que l’âme , quand elle travaille avec le cœur et la tête, fait sur le corps une impression nuisible. Ordinairement c’est après avoir eu tous mes esprits en mouvement que je suis le plus fatigué, et c’est par conséquent pour trouver un sujet et V arranger; quand il n’y a plus qu’à faire des figures et à y mettre l’expression, c’est pour moi un repos, c’est alors que je jouis en travaillant. J’étais arrivé à ce point, mais enfin on ne peut aller contre les dispensations d’en haut, et bien souvent elles nous font voir notre-amour propre dans l’idée avantageuse que nous avons de nos forces. Quant à moi, j’ai bien quelque petite chose à me reprocher à cet égard, mais pourtant il me semble que je puis le dire : je sens en moi quelque chose de
fort, une énergie tenace, une persévérance qui ne se dément jamais pour chercher une vérité et une beauté qui existent, mais qu’il est difficile de trouver, parce qu’on ne peut pas voir tout ce qu’on fait, il faut savoir deviner la nature et voilà la grande difficulté. Je me surprends ici vous faisant un cours de sentiment pittoresque. C’est bien ridicule, quoique vous prétendiez entendre le noble langage des artistes (ce qui est vrai), de vous parler de choses qui ne peuvent vous amuser. Je voulais seulement vous dire que je serais un fier homme, si mon corps était aussi solide que ma tête.
« Du 14. Vous voyez, chères sœurs, par cette date, que je finis cette lettre plusieurs jours après l’avoir commencée, et j’en suis aux anges, parce que, ce que je vous dis plus haut vous aurait inquiétées. Ce que je vais vous dire vous ôtera tout sentiment de crainte à mon égard; je suis remis entièrement, le sommeil et l’appétit m’annoncent que mon indisposition, qui a été assez forte, est enfin terminée : me voilà sur pied et bien disposé à m’escrimer de nouveau. Je vous ai parlé d’un projet qui ne peut avoir lieu pour le moment; je sens que ce petit retard que j’ai eu est encore une nouvelle bénédiction de Dieu : mon corps avait besoin d’une petite secousse, et mon sang était trop fort, trop épais; saignée, sangsues et
médecines ont donc été bien administrées. Les jours qui suivent on est toujours faible, et la tête n’a pas repris toutes ses facultés, mais elles reviennent enfin me remettre dans un état de bien-être que je ne connaissais pas de longtemps : il faut en profiter, mais avec prudence, c’est bien ce que je compte faire.
« Si je ne prenais pas pendant une quinzaine une eau de Bohême, je m’en irais de suite à Trévise, mais je ne veux pas discontinuer une cure qui, à ce qu’il me semble, me fait du bien ; enfin je ne sais encore à quoi je me déciderai. Ma chère sœur Adèle, tu vois que tu peux apprendre que nous sommes malades, tu pourrais aussi apprendre que nous sommes morts, mais non que mes sentiments pour toi se changent. Il y a tant de possibilité de voir à chaque moment la fin de sa carrière, que je craindrais d’en parler; mais pouvons-nous ne plus nous aimer, et cesser d’être unis par ces liens qui nous donnent tant de bonheur? non , c’est impossible. Parle-moi toujours bien de vous, c’est ce qui m’intéresse le plus.
« La morale de la chose est qu’on ne doit jamais parler de pressentiments funestes à ceux qui tiennent à vous et qui sont éloignés, car les inquiétudes qu’ils donnent sont un véritable martyre.
« J’ai relu le commencement de ma lettre l’autre jour, et je n’ai pas voulu l’envoyer avant de pouvoir
vous dire bien positivement que je suis entièrement renrs; vous auriez pu vous attrister sur ce que j’avais, et votre imagination aurait pu le grossir beaucoup. Pardon , chérissimes sœurs , je vous gronde, mais voyez mon affection dans ce que je vous dis : si ce que vous m’écrivez m’était indifférent, je ne vous ferais pas ces observations. Quand vous lirez ce que je vous dis de mon tableau, tu penseras, chère S..., à ta conversation avec A. -G..., et tu penseras qu’il voit bien ; je l’avoue aussi je l’ai pensé d’abord, malgré ce que j’en ai dit — c’est vraiment tyrannique de demander aux peintres leurs projets; toutes les idées ne sont pas susceptibles d’être rendues comme on le pense d’abord, et l’amourpropre fait que, quand on a eu le malheur de dire ce qu’on désire faire, on veut faire ce qu’on a dit. Pour parler un peu énergiquement, je ne suis pas si bête ; je veux faire un bon tableau avant tout. Pourquoi n’ai-je pas pris des engagements avec M. Paturîe? c’est pour ne pas être gêné; vous voyez que j’ai ma perspicacité. Enfin le sujet que j’ai choisi est incontestablement mieux pour faire suite à ma collection. Pour représenter l’hiver il fallait une scène plutôt triste et mélancolique, et il y a une pensée qui me plaît dans ce départ , il annonce la fin de tout.
Dans une lettre datée de Venise, 15 octobre 1832, Léopold raconte à sa famile une nouvelle interruption à son travail, occasionnée par une chute dans son atelier; une jambe blessée le retient de nouveau captif pendant plusieurs jours. « Cela va sensiblement mieux (dit-il), demain je me fais conduire à mon atelier; je puis entrer en gondole à la porte de la maison et me faire débarquer au Palais Pisani, où je travaille. Je t’assure, mon cher Aurèle, que je serai enchanté de voir Ulrich ici, et que je vous engage tous les deux à y venir ; on peut y vivre économiquement, y travailler tranquillement, et de plus y trouver mille choses intéressantes à faire ; j’y suis attaché malgré tout l’ennui que ma santé m’y a donné ; mes lettres ont dû s’en ressentir. Si Dieu veut que j’arrive à la fin de ma besogne et qu’elle me donne du plaisir, alors je serai en jubilation, et j’aimerai dire à ceux que j’aime qu’ils sont bien payés de retour. En attendant vous pouvez être sûrs du fond et ne pas trop faire attention aux mots. De grâce, soyez sûrs que j’ai été bien tourmenté ici; entreprenant un tableau difficile qui me donnait bien des soucis, ne pouvant y travailler comme je sentais qu’il était nécessaire, ne sachant quand je pourrais le faire sans crainte de retomber malade, et sans personne d’assez intime pour me donner des moments
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de repos, et je dirai de consolation, il n’en fallait pas davantage pour me rendre malheureux ; enfin, grâce au bon Dieu, me voilà sorti de bien des motifs de peine. Je crois pouvoir compter sur la santé qui est si nécessaire; mon tableau est arrêté, et s’il m’occupe encore entièrement, ce n’est pas comme précédemment avec crainte ; il est bien peu avancé, mais je l’ai dans la tête, je le vois; la scène est simple, touchante, et a du caractère. Je ne désire ici que quelques amis particuliers sur les conseils et l’amitié desquels je puisse compter; ce n’est pas étonnant que j’engage un frère que j’aime à venir me rejoindre, et que je sois content qu’un ami estimable, bon et qui a du talent l’accompagne. Je te prie, mon cher Aurèle, quand tu écriras à Ulrich, de lui dire mille belles choses de ma part; je t’en prie aussi, n’oublie pas de le charger particulièrement , quand il sera à Paris, d’y prendre pour moi ce qu’il pourra de laques Robert; je suis dans une crainte terrible d’en manquer, et si je suis obligé de commencer à me servir de momie, je ne sais comment faire sécher mes teintes sans huile grasse qui peut faire changer : car j’ai remarqué ici que la couleur ne prenait pas aussi vite sur la toile. Pendant l’hiver, je n’ai pas l’intention de voir le grand monde, ce serait sous tous les rapports une gêne pour moi : on y va
trop tard. J’ai l’intention de passer tout l’hiver ici comme je vous l’ai dit; je ne peux pas me presser dans ma besogne, car je suis sûr qu’elle en ira mieux. C’est drôle comme Venise m’a rendu : je ne pense, je ne souhaite que la tranquillité, pouvoir m’occuper de ma peinture et rendre mes inspirations ; je désire sans doute des affections très-particulières, mais il me semble que la vôtre est plus sûre que toutes celles que je pourrais trouver ; elle me laissera au moins toujours ma liberté qui est une si belle chose. J’ai aussi l’amitié la plus remarquable qu’on puisse trouver; ce cher ami (M. Marcotte), combien il nous prouve d’affection! j’ai reçu hier encore une lettre de cinq pages de lui ; il me parle de ce malheureux procès, etc., etc. Il faut que je vous dise un mot de Desplan; j’avoue que des preuves d’amitié si positives sont autrement convaincantes pour persuader de son affection que bien des lettres, et je suis obligé de lui rendre justice, ce que je fais avec grand plaisir. Je vous embrasse tous du plus profond de mon cœur. »
On trouve déjà dans ces lettres les symptômes des dispositions d’esprit qui devaient amener une cata-. strophe. Nous allons voir comment le malheureux Robert y fut conduit.
Robert vit très-retiré à Venise. — Progrès de sa passion pour la princesse Charlotte. — Confidences à M. Marcotte sur ce sujet. — Le caractère de Robert s’assombrit de plus en plus. — Ses idées sur Dieu, sur le monde, sur l’éternité. — Il fait trois esquisses du Repos en Égypte. — Opinion d’Ingres sur cette composition. — Il continue au milieu de mille difficultés son tableau des Pécheurs . — Son désespoir lorsqu’il le voit terminé. — Appréciation critique de cet ouvrage. — Les Pécheurs d’abord exposés à Venise arrivent trop tard à Paris pour paraître au Salon de 1835. — Robert écrit à son neveu une lettre sur les dangers de l’isolement. — Le Trou sans fond. — Mort de Robert. — Lettre d’Aurèle Robert à M. Marcotte. — Les Pécheurs exposés à Paris à la mairie du IIe arrondissement, puis au Salon de 1836, avec deux jeunes Napolitaines se parant pour la danse et deux jeunes Suissesses caressant un chevreau. — Conclusion.
Robert continuait à travailler à son tableau des Pêcheurs „ qui, malgré les efforts les plus soutenus, n’avançait pas à son gré. Des difficultés imprévues se présentaient à chaque pas, et le courageux artiste remaniait son plan, grattait et refaisait des figures entières, de sorte qu’en fin de compte il mit trois longues années à exécuter un ouvrage qu’il avait espéré terminer en quelques mois. Robert vivait très-retiré à Venise. Dans les premiers temps de son séjour, il