‹ Léopold Robert d'après sa correspondance inéditeChapitre 46 sur 59 · RELATIONS DE ROBERT A VENISE · texte numérisé non relu

RELATIONS DE ROBERT A VENISE

fréquentait assez assidûment la maison du] gouverneur, le comte de Spaur, et celle de la comtesse Palicastro ; mais la société italienne, ^bruyante et frivole, ne lui convenait pas, et il abandonna peu à peu la plupart de ses relations mondaines, ne faisant — et tout au plus — que ce que les bienséances exigeaient. Il ne voyait guère que son frère qui était venu le rejoindre et avec lequel il demeurait, le jeune Roulet dont il dirigeait les études de peinture, le peintre Joyant, et quelques amis de passage, tels que Bonstetten auquel il paraît avoir été très-attaché. Il avait fait la connaissance de M. Odier, homme de beaucoup de cœur, artiste d’un vrai et sérieux talent, qui devint l’un de ses meilleurs amis, et avec qui il lisait Gil Blas, La Bruyère, Y Histoire de Venise [de Daru, les Ducs de Bourgogne de M. de Barante, etc. Mais à tout prendre il menait une existence solitaire, se renfermant et se concentrant de plus en plus. Il ne faisait rien de ce qu’il eût fallu pour dissiper ou pour amortir les souvenirs de Florence. Historien fidèle, je ne voudrais pas imiter des écrivains dont l’imagination féconde a fait de la vie du peintrejneuchâtelois un véritable roman. Mais je ne puis davantage partager l’opinion de quelques biographes qui contestent l’influence qu’eut sur la destinée de Robert son affection pour la princesse Charlotte, qu’il nomme lui-même sa

passion . Get attachement n’était qu 'une épine , je le veux bien, dont tout autre n’aurait souffert que quelques semaines ou quelques mois. Mais il ne faut pas oublier que la constitution morale de Robert renfermait des germes morbides qui n’attendaient qu’une occasion pour se développer. Au lieu de se guérir, cette blessure légère s’envenima ; elle fut le prétexte, l’accident qui détermina une maladie générale et mortelle. Du reste, je ne peux mieux faire, pour mettre le lecteur à même de juger en connaissance de cause du caractère de l’amour de Robert pour la princesse Charlotte, que de transcrire quelques passages des lettres qu’il écrivait à M. Marcotte en 1833 et en 1834, et où avec sa réserve habituelle il touche ce sujet.

« . . . Plus je vois ce pays, Venise et ses environs, plus je voudrais y être avec un esprit tranquille. O mon cher ami, si vous saviez combien ma raison a déjà fait pour avoir ce calme ! combien elle travaille pour cela ! vous trouveriez qu’elle se défend vivement contre une imagination qui tend à la gouverner. Comme l’amitié véritable sait lire dans l’âme de ceux qui l’occupent, m’est-il permis de ne pas vous le dire? Non, je ne peux pas cacher les faiblesses de mon cœur, et il ne m’est pas possible de ne point répondre ou de répondre d’une manière évasive à vos

excellents conseils et à vos observations. Comment pourrais-je vous expliquer le silence que j’ai gardé jusqu’à présent avec vous, si ce n’est en vous disant que c’est la honte qui me l’a fait garder? — J’ose dire que c’a été aussi l’espoir de vaincre des sentiments en apparence bien téméraires et bien condamnables. Mais en suis-je tout à fait coupable? Quelle chaîne d’entraînements il y a dans la vie! et souvent, comme vous le dites, on en reste malheureux, si surtout on ne se persuade pas que tout est pour le mieux dans ce monde.

« J’aimerais à vous parler avec plus de détails de ce qui trouble bien trop le repos que j’ambitionne ; mais à quoi cela pourrait-il servir sinon à satisfaire peut-être ma faiblesse? Je ne veux pas vous ennuyer; je ne veux que vous montrer la confiance la plus entière. Je vous le répéterai encore : un sentiment de honte m’a retenu jusqu’à présent, mais je ne dois plus l’écouter; oui, la honte d’avoir fait preuve de la plus grande inconséquence, la honte d’avoir montré aussi peu de prudence que de prévoyance en une rencontre qui en exigeait tant. Je me suis trop longtemps fait illusion. Vous le dirai-je? Tant que j’ai conservé l’espoir de la revoir, je croyais mes sentiments trèsnaturels. A présent ils m’occupent trop. Si je n’avais mon cher Aurèle avec moi, et si je ne voyais pas

mon tableau s’avancer vers la fin, je ne sais vraiment si je pourrais le continuer ; mais, comme je vous le disais : avec l’idée que tout peut servir sinon à l’avantage temporel, du moins à l’avancement spirituel, on a déjà une grande consolation. Je suis bien éloigné de vous, cher ami, et pourtant vous êtes constamment avec moi. Tout ce que vous me dites se grave dans mon cœur, et mon attachement s’en augmente. Je n’ai pas voulu, je n’ai pas pu vous cacher la cause de cette disposition qu’avec raison vous blâmez en moi. En vous en faisant l’aveu je puis vous assurer des efforts que je ne cesse de faire pour la changer. Le temps, je l’espère, m’en fera triompher, mais je resterai toujours avec les sentiments de la reconnaissance la plus tendre pour vous qui avez été et qui êtes ma force.

« Voilà donc cette page que je vais vous envoyer et qui vous fera connaître cette inclination que vous avez soupçonnée et que je voudrais me cacher à moimême. Si je pouvais, en même temps, vous dire ce qui l’a faite, ce qu’elle est, peut-être ne me jugeriezvous pas trop sévèrement. Hélas ! vous le savez, le cœur est entraîné quelquefois. On doit être plaint quand il ne vous entraîne pas au point de mériter le blâme de ceux qui veulent que les passions soient toujours gouvernées par le sentiment de l’honneur...

(( Il y a plusieurs jours que j’ai commencé ma lettre, et vous verrez par ce qui est écrit que je me suis laissé aller à vous faire une confidence qui vous fera bien mal juger de ma raison ; mais en beaucoup de choses vous me jugez trop avantageusement, et vos éloges me font trouver coupable de ne pas me faire mieux connaître à vous, cher ami... Je ne veux pas quitter ce sujet sans vous faire une prière, à savoir, de ne faire aucune supposition qui puisse être désavantageuse à une personne dont les qualités et les mérites appellent non-seulement la considération, mais l’attachement de ceux qui l’approchent. D’ailleurs mes sentiments sont nobles et purs, et quand ils auront plus de calme, ils me feront trouver un avantage dans ce qui m’a trop agité... Je ne ferai que quelques petits tableaux, après mes Pêcheurs, et j’irai m’installer tout à fait dans le pays où je trouverai le sujet de mes Vendanges. Je m’en promets déjà du plaisir. Je ne tiens pas à m’arrêter à Florence. J’y aurais même bien peu de satisfaction, n’y trouvant plus la personne que j’aimais le mieux. La princesse Charlotte n’y reviendra pas1... »

Robert écrit encore au même ami : « Vous avez bien voulu sympathiser avec une faiblesse que je n’ai

1. Elle était allée rejoindre en Angleterre son père, que Ton n’avait pas autorisé à habiter l’Italie.

pas craint de vous découvrir. Je ne sais si cet aveu ne déposera pas trop cruellement à vos yeux de mon imprudence; mais voilà le résultat de la peine que j’ai éprouvée en voyant une femme dans une affliction profonde. Sa sensibilité m’a ému; ses vertus ensuite ont augmenté cet intérêt que je pensais n’être d’abord que naturel. J’aurais besoin de vous en dire davantage pour que vous puissiez comprendre que je suis peut-être excusable. Quoi qu’il en soit, c’est un rêve bien glorieux.

« J’ai lu et relu votre dernière lettre qui m’a été si bonne ; je la relirai encore, car je ne peux me dissimuler que c’est la raison la plus convaincante pour opérer sur mon esprit. C’est donc à vous que je devrai un état plus calme. Quelle sensibilité profonde je trouve dans tout ce que vous me dites! Et qui pourrais-je croire plus que vous qui voulez bien, nonseulement excuser une faiblesse que je condamne, mais encore m’aider de conseils pour ramener mon imagination dans la route qu’elle n’aurait pas dû abandonner? Comme je vous l’ai dit dans ma dernière, il me faudrait autre chose que la plume pour faire comprendre toute ma situation. Il m’est arrivé ce qui a demandé bien des sacrifices, et ici, en Italie, je sens que je suis toujours en danger par le besoin que j’ai de m’attacher et par l’impossibilité où je

suis de le faire de façon à satisfaire à la fois la raison, les convenances et, je le dirai, mon cœur. Malheureusement pour moi, en Italie, je n’ai jamais eu de rapports qu’avec des personnes dont la situation et l’existence, si différentes de la mienne, auraient dû me tenir toujours en garde contre des sentiments qui exigent bien d’autres rapports. On se laisse entraîner par je ne sais quel charme trompeur qui ne vous lègue en s’évanouissant qu’ennui et dégoût de la vie. Ma peinture, qui peut encore tant m’occuper, fait une diversion à cet état si pénible, et je dois encore m’envisager heureux de sentir ma passion pour mon état, loin de diminuer, prendre chaque jour plus de mes idées et de mon temps. Pourtant il me semble que ce n’est qu’une fièvre qui peut passer, et je me dispose à me ménager quelques forces pour le moment où cette ardeur se préparera à me priver d’énergie en me quittant. »

Dans une autre lettre, datée de la fin de 1833, Robert revient sur ce sujet avec une insistance qui prouve que, malgré ce qu’il en dit, sa blessure n’était pas en voie de guérison : « Votre état, en recevant ma lettre, était plus nerveux que de coutume, et cette lettre vous a affligé encore! J’en suis désolé, mon ami, d’autant plus qu’en l’écrivant je n’étais pas dans la situation d’esprit que vous avez cru voir. Il faut,

à propos de cela, que je vous fasse rire ; j’en serais enchanté. Mon frère, avec son bon sens calme, après avoir lu les pages qui me sont adressées, me dit avec un sang-froid vraiment comique pour moi : « Ce bon M. Marcotte se tourmente beaucoup de ta « passion. Cependant il me semble que quand comme « toi on boit, on mange et on travaille, on n’est pas « bien malheureux. Tu devrais le lui dire. » Ceci vous instruira plus que tout ce que je pourrais vous écrire sur l’état où je me trouve.

« Mon bon ami, cet attachement ne me rend pas malheureux comme vous pouvez le penser, et, vous le dirai-je? tout occupé qu’en soit mon esprit, telle impression qu’en reçoive mon âme, je trouve mon état bien moins pénible que le vide du cœur. Mais comment puis-je parler du vide du cœur quand il est tout occupé de l’amitié qui nous lie et de mon affection pour ma famille? C’est un blasphème; mais le cœur n’a-t-il point de capacités pour recevoir des impressions diverses ? Nous autres artistes, nous en avons besoin plus que d’autres pour que l’imagination ne reste point froide. Oui, monsieur, je vous le répète, et je mentirais si je disais le contraire : je ne puis penser à Florence sans émotion. La raison, le devoir, le caractère de mon attachement peut-être, ne permettent pas à une tristesse violente de s’em-

parer de moi, tout au plus à une mélancolie qui ne peut nuire à mes occupations. Une inclination qui n’a pour base que les sens, tourmente et abaisse ; mais celle qui ne s’attache qu’à la beauté de l’âme, à la bonté du cœur, au charme de l’esprit, ne peut qu’élever. J’ai pu m’exagérer l’opinion d’Odier sur ces dames, mais ses lettres ne tarissent pas en éloges sur la mère et sur la princesse G... Vertu, naïveté, simplicité, tout est là. J’avais eu souvent l’occasion de parler de cette famille avec lui pendant qu’il était ici, sans lui donner aucune idée de mes sentiments (je sais les renfermer). Il ne pensait pas alors des Bonaparte comme il en parle aujourd’hui. J’avoue même que j’avais été plusieurs fois blessé de l’opinion qu’il émettait sur les membres de cette famille, et c’est surtout afin qu’il eût l’occasion de se détromper que je lui avais remis pour ces dames une lettre dont il ne voulait pas se charger, J’étais sûr qu’il m’en remercierait ensuite. Ce que je vous en dis est pour vous faire apprécier le charme de cette maison. Je ne puis pas parler du caractère d’attachement qu’on me conserve, mais ce que je puis dire, c’est que, dans tous les cas, je ne me sens pas capable de rompre des relations qui me sont chères. A une époque bien malheureuse pour la famille, j’ai montré du dévouement qu’on a apprécié ; rompre sans motif qui puisse

être su, je crois qu’on en ressentirait de la peine, éprouvant de la reconnaissance envers moi. J’aime mieux que le temps amortisse une inclination que vous voyez beaucoup trop ardente et la transforme en amitié. Je dirai plus : je n’aurais point fait mon tableau, si mon cœur n’eût été plein d’affections. Elles sont pour moi dans la vie les degrés qui me font monter. Ce sont elles qui ont donné à mon énergie un ressort qu’elle ne pouvait avoir sans elles. Si la religion condamne les passions qui conduisent au vice, défend-elle les penchants qui en éloignent? Oui, de quelque nature que ces penchants puissent être, tous ceux qui font aimer le bien doivent être considérés comme un bien... »

Malgré le calme relatif dont témoignent quelques passages des lettres écrites par Robert à cette époque, son esprit continuait à s’assombrir, et le temps ne lui apportait pas l’apaisement et le rassérènement qu’il en attendait. Le travail lui devenait de jour en jour plus difficile, et il ne parvenait pas à achever son malheureux tableau. A mesure qu’il sent ses forces décroître et sa raison perdre de son empire, les dispositions mystiques de son âme se développent, l’ennui de la vie l’envahit, il se détache de plus en plus de la terre et cherche au dehors un appui qu’il ne trouve plus en lui-même. « Je ne vois

que craintes, souffrances et chagrins dans ce monde, écrit-il à M. Marcotte en 183i ; ce qui me fait désirer avec bien trop d’ardeur le repos éternel. » Le sentiment religieux avait toujours tenu une grande place dans la vie de Robert. Mais on a pu voir dans la suite de sa correspondance que ses idées sur ce sujet étaient très-larges et très-générales. Il ne paraît pas avoir jamais donné beaucoup d’importance aux questions de dogme et de forme. « Tout en pensant être religieux, disait-il à M. Snell en répondant à je ne sais quel bruit qui avait couru sur l’intention qu’il aurait eue de changer de communion, je vois la religion plus grande que ceux qui s’attachent aux petites pratiques et qui disputent sur les mots. » Il se représente Dieu comme Y âme des mondes ; il le nomme l’Etre Suprême, la Providence, la Souveraine Intelligence. Il croit qu’il dirige nos destinées, que nous devons nous résigner aux volontés du Maître bienfaisant, qui nous rendra suivant nos œuvres, et qui, après cette courte vie, nous réunira pour l’éternité à ceux que nous avons aimés. « Ma religion, dit-il lui-même, est celle du cœur qui peut être, si vous le voulez, de la philosophie; c’est en somme un sentiment bien intime que ce monde n’est pas notre seule demeure. » Il disait encore qu’il « croyait qu’il pourrait encore aimer

après sa mort les amis qu’il laissait sur la terre, et se trouver réuni avec toutes les âmes avec lesquelles il avait sympathisé. » Telle est en abrégé la doctrine religieuse de Robert. Mais chez lui, ce déisme n’était pas une froide théorie ; c’était une idée vi vante, émue, pieuse, qui faisait partie de sa nature intime, et qui exerçait une action continue sur sa vie : une véritable religion.

Ce sont peut-être ces préoccupations constantes de son esprit qui, sans changer de caractère, s’accentuèrent et se précisèrent vers la fin de sa vie et, sans doute aussi, le désir d’agrandir et d’élever sa manière qui induisirent Robert à tenter un sujet religieux. Dans les intervalles de liberté que lui laissait l’exécution de ses Pêcheurs , il entreprit un Repos en Egypte qui lui avait été demandé par un de ses compatriotes. Cette composition , dont il fit trois esquisses , l’occupa beaucoup. Il paraît en avoir conçu l’idée dès 1832, car déjà le ü septembre de cette année il écrivait à M. Marcotte... « J’ai parcouru un quartier que je ne connaissais pas, celui des Juifs. Vous savez qu’en presque toutes les villes d’Italie on les a circonscrits dans des limites qu’ils ne peuvent franchir. Ils forment, par cette raison, bien plus un corps à part que dans nos pays où ils sont libres d’habiter où bon leur semble. De là ce caractère extrêmement

marqué qu’ils conservent. J’ai admiré des têtes superbes qui pourraient servir, avec beaucoup de succès, pour peindre des physionomies d’un grand cachet. Je voyais des grands sacrificateurs, des prophètes, des Joseph et, parmi les femmes, des Judith, des Rebecca, même des Vierges1. Je vous avouerai qu’en faisant ces observations je ne pouvais m’empêcher de trouver l’immortel Raphaël bien au-dessous de la nature, et il me semblait qu’avec son sentiment sublime il aurait frappé bien plus fort s’il eût donné à tous ses sujets juifs tout le caractère qu’offre la nature. Il est vrai peut-être qu’il n’a pas eu l’occasion de voir en son temps, comme dans le nôtre, des réunions entières de ce peuple singulier, qui malgré sa dispersion n’en conserve pas moins un type si frappant et qui donne matière à tant de réflexions. Je n’oserais communiquer à personne, autre que vous, ces remarques qui pourraient paraître présomptueuses, mais comme je vous le disais tout à l’heure, je ne peux m’empêcher de trouver les œuvres du Créateur bien autrement sublimes que tous les représentations que les créatures les

4. Robert avait commencé une Vierge avec l’Enfant, de grandeur naturelle, que l’on trouva dans son atelier après sa mort. La tète de la Vierge est assez avancée, le reste du tableau n’est que frotté.

plus heureusement douées ont pu faire. » Au commencement de 1831, les trois esquisses du Repos en Égypte étaient faites- et il écrit encore à son ami : « Je me suis occupé exclusivement à chercher une esquisse, et vous rirez peut-être de mes caprices quand je vous dirai comment je l’ai faite. Je me suis installé dans une petite chambre de la maison que nous habitons. Je m’y suis enfermé, et pendant dix jours personne n’y est entré, pas même Aurèle. Je sentais le besoin de chercher seul à rendre l’idée que je me forme de sujets qui n’avaient encore occupé que ma tête. C’est toujours un travail de mettre sur la toile ce que voit l’imagination, et ce travail devient plus grand quand il s’agit d’un genre dont on n’a pas l’habitude. Aussi pensais-je que je devais chercher plus qu’un autre, mais j’ai voulu le faire sans influence. Avant de commencer, j’ai fait plusieurs promenades dans les meilleures réunions de tableaux, non pour prendre à droite et à gauche des idées ou des motifs, mais pour voir les bornes où l’imagination doit s’arrêter. J’ai trouvé dans mes courses que celle des artistes vénitiens les a presque toujours portés à parler aux yeux plus qu’au cœur, et sous ce rapport je ne sens pas comme eux, bien que j’admire une belle exécution... Pour inspirer une religieuse admiration, ce qui est assurément une

grande difficulté de l’art, il faut avoir l’esprit et le cœur pénétrés. J’ai fait trois esquisses peintes assez grandes (les figures ont trois pieds et le tableau quatre et demi). La première ne m’a pas contenté. Je pensais donner à ce sujet de la poésie par un effet nouveau. J’ai trouvé qu’il y aurait à le rendre ainsi une recherche qui ôterait la simplicité et la noblesse.. Une seconde ne m’a pas satisfait davantage; je n’y trouve aucune vérité historique; c’est une scène ordinaire. La troisième enfin, bien différente des autres, est assez réussie; au moins Odier se montre enchanté. La manière dont il me l’a dit m’a bien encouragé. Non-seulement il a trouvé les grandes lignes heureuses, mais même l’ajustement des détails... J’en juge bien, car cet essai m’inspire une sécurité et une confiance que je n’ai jamais eues pour mon tableau de Venise ( les Pêcheurs ), qui m’a donné tant et tant de travail... Après avoir passé autant d’années que je l’ai fait, uniquement occupé à rendre la nature d’une manière vraie, quoique je me sois efforcé d’accompagner la vérité d’une noblesse convenable, je reconnais qu’il y a dans les sujets classiques un caractère bien autrement élevé.

« Dans les arts où le sentiment joue un si grand rôle, c’est l’inspiration qui décide du genre de travail que l’on doit faire. Il y a une grande preuve de

raison à écouler cette inspiration. Aussi n’écouté-je plus maintenant que ce je ne sais quoi d’indéfinissable qui est le véritable charme des arts et ne peut venir que d’un sentiment intérieur... Je finirai mon tableau ( les Pêcheurs) ces mois-ci, et je pourrai encore pendant les grandes chaleurs avancer ma •< Sainte Famille . Mon esquisse est faite. Chaque jour je trouve que je n’ai rien à y changer. Mon Saint Joseph est de l’âge que vous trouvez indispensable... Ce sujet me fera connaître mes forces, et si je peux changer mon genre de peinture... Je vousfassure que si j’ai pris le genre qui m’a valu une réputation, ce n’est pas par goût. J’ai toujours trouvé la peinture historique plus en rapport avec ce que j’aime véritablement. Souvent, je l’avoue, les goûts peuvent tromper sur les moyens. C’est ce qui me fera toujours éviter soigneusement de me livrer à mes penchants avec trop peu de raison. Vous voyez que j’ai été prudent. »

Pendant qu’il travaillait à cette Sainte Famille > Ingres passant par Venise la vit, et Robert ne se méprit pas sur l’impression que l’auteur du Saint Symphorien reçut de son ouvrage. « Il m’a fait des éloges, écrit-il à M. Marcotte, mais, entre nous, je crois pouvoir dire que tout ce que je fais n’a pas à ses yeux le cachet qu’il désire et qu’il prêche. Il y

trouve peut-être trop de nature, c’est-à-dire un effet qui rend trop naturellement les choses. Je ne lui en veux pas le moins du monde ; il ne pourrait être autrement et demeurer sincère, et il l’est. Tout est connu par lui, tout a été consulté, et moi qui suis d’une ignorance si grande que je m’en étonne I » Ingres avait raison, et Robert parlait d’or en disant tout à l’heure « que les goûts peuvent tromper sur les moyens ». Autant qu’on en peut juger sur une ébauche, le peintre des Moissonneurs ne serait pas parvenu à donner à sa Sainte Famille le grand style que réclament impérieusement de pareils sujets. Ce n’est pas, certes, que cet ouvrage soit sans aucun mérite. La scène est pittoresquement disposée, les types ont du caractère, et, quoique peu avancée, l’exécution s’annonce bien. Mais en voulant appliquer à l’histoire ses habitudes de vérité précise et locale, Robert se trompait assurément. Les motifs empruntés aux traditions religieuses en particulier, se sont, en traversant les siècles, dépouillés pour ainsi dire de tout ce qui les rattachait à un temps et à un lieu déterminés. De particuliers qu’ils étaient, ils sont devenus généraux et typiques. Transformés dans l’imagination de nombreuses générations, ils n’ont plus ni patrie, ni date. Ils sont le patrimoine commun de l’humanité, et l’artiste qui veut les traiter doit s’éle—

ver dans les régions pures de l’idéal, au-dessus de tout ce qui est transitoire et contingent. C’est dans ce but, pour ne prendre qu’un exemple, que les maîtres ont négligé le costume et adopté la draperie > et nous sommes persuadé qu’en appliquant aux sujets historiques les idées pittoresques qui l’ont dirigé dans toute sa carrière, Robert se serait brisé sur le même écueil où Horace Yernet a si misérablement échoué.

Au milieu desagitations nerveuses, de ces angoisses de l’esprit et de l’âme auxquelles Robert était en proie dans les dernières années de sa vie, il retrouvait parfois des moments de calme, et on aurait pu le croire guéri. La lettre suivante qu’il écrivit à M. de Meuron au commencement de 1834 est d’un ton simple et naturel et ne porte aucune trace de surexcitation :

« Venise, ce 5 janvier 1 834.

« Cher ami,

« Il ne m’est pas possible d’attendre plus longtemps avant de vous écrire de nouveau; il y a si longtemps que je n’ai eu de vos chères nouvelles, que je le remarque, ainsi que mon frère, presque chaque jour! Vous avez quitté bien promptement l’Italie, et sans que j’aie eu le bonheur de vous y

voir. Quand j’y pense, j’en suis attristé, car je ne peux imaginer ce qui a pu vous obliger à changer vos plans de voyage. Pendant tout l’automne je vous ai attendu ici, et je me complaisais habituellement de l’idée de vous y voir arriver. Dieu veuille que ce ne soit pas votre santé qui nous ait privés d’un avantage sur lequel je comptais beaucoup, et si toutefois cette cause vous a fait agir, j’aime à penser que le retour au milieu de votre famille vous aura été salutaire. Quand on a un intérieur heureux, et que l’on y est habitué, une vie isolée et sans stabilité paraît bien triste à côté de l’existence calme et tranquille que l’on trouve au milieu de sa famille. Je n’ai pas voulu laisser passer cette époque sans venir vous exprimer les sentiments que j’ai pour vous, et les vœux que je forme pour que tout ce qui vous arrive soit une succession de plaisirs et de contentements. Je vous en prie, ne soyez pas trop longtemps avant de répondre à ma lettre ; si vous saviez mon impatience d’en voir une de vous, vous me l’accorderiez bien vite. Depuis celle que vous m’avez écrite de Papigno, à laquelle j’ai répondu de suite presque, je n’ai eu qu’indirectement de vos chères nouvelles : on vous attendait à Rome avec impatience, et plusieurs personnes m’ont écrit qu’elles avaient été fort contrariées d’avoir appris que vous étiez retourné en Suisse sans aller

revoir vos anciens amis. Mais, dans cette vie, qui peut faire tout à fait ce qu'il se propose et même ce qu’il aurait du plaisir à faire ? Tant d’événements imprévus arrivent que l’on est forcé bien souvent de se conduire différemment de ce que l’on ferait si l’humanité n’était astreinte à se régler d’après la volonté supérieure : en cela il faut penser quelle sait mieux ce qui nous convient que nous-mêmes, et chercher à voir en tout un avantage réel, quoiqu’au premier aspect nos désirs, et je dirai même nos passions, ne puissent en être convaincus. Vous serez étonné, excellent ami, d’apprendre que je suis encore à Venise; hélas ! je suis une preuve de ce que je viens de vous dire. Vous savez que pendant cet été encore, j’ai été très-éprouvé, et ma santé a souffert assez (sans pourtant avoir eu de maladie qui m’ait obligé à garder le lit) pour que mon médecin me donne le conseil de passer l’hiver ici, où il est doux et convenable ordinairement aux personnes qui ont le système nerveux irrité ; je me trouve très-bien de ce conseil, car depuis longtemps je ne me suis senti autant en force! J’ai aussi eu l’avantage de reprendre mon tableau, que j’ai été forcé de laisser quelque temps, pour y faire quelques changements que j’ai jugés nécessaires. J’ai eu le bonheur d’avoir ici les observations de quelques artistes de talent qui m’ont

parlé avec franchise; elles m’ont servi, puisque je me suis persuadé par elles que le sujet que j’ai entrepris de rendre pouvait s’expliquer mieux ; du reste, ils ont trouvé que plusieurs parties les plus importantes m’avaient assez réussi. Mon frère est toujours avec moi, et je suis heureux de l’avoir; nous avons aussi un ami avec lequel nous nous sommes bien liés, et avec lequel nous sommes continuellement, travaillant tous les trois dans le même appartement, et logeant ensuite dans la même maison, Je vous en parle parce que je suis sûr qu’il vous intéresserait si vous le connaissiez : c’est un fils de M. Odier, de la Banque de France, député. Il s’est fait artiste presque contre le gré de toute sa famille, qui est dans la finance jusqu’au col, et qui, pour cette raison, ne comprend guère la vie d’un artiste, et qui n’apprécie pas le talent; cependant, comme il est aimé beaucoup par elle, vu son bon caractère, on n’a pas voulu combattre toujours une vocation qui est celle qui lui convient ; il a déjà paru aux expositions d’une manière très-honorable, mais il n’est pas arrivé où il parviendra. Mon frère, qui m’a demandé de lui laisser une place dans ma lettre, serait contrarié si je ne le faisais pas. Je finis donc en vous priant de présenter à madame, à Mlle votre sœur et M. Sigismond mes salutations respectueuses et mes vœux

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