ROBERT TERMINE LES «PÊCHEURS
porterait à changer mes idées à cet égard ; mais elles reprennent bien vite leur cours habituel et je suis effrayé du relâchement moral que la faiblesse de caractère me donne, et ce relâchement m’est plus pénible que tous les sacrifices qu’exige la continuité de la volonté. »
A la fin de 1834, ce malheureux tableau est presque achevé. Le 14 novembre , Robert écrit à M. Marcotte : « Enfin je me repose, mon ami, j’ai laissé mon tableau. Je me repose, parce que ce qu’il me reste à y faire exige tout ce que je pourrai mettre. Cinq ou six jours encore et il n’en sera plus question. C’est la fin d’un tableau qui le sauve pour un artiste, car alors il en sent la grande masse plus que l’exécution des détails. C’est à ce moment qu’on peut mettre dans ce qu’on a fait une dernière empreinte de génie si on en a ; c’est alors que vient la poétique par le charme mystérieux de l’effet ; c’est alors que la sensibilité indique ce qu’on doit sacrifier et ce qui doit attirer. Quand tout est fait matériellement, rien n’est fait véritablement par l’âme. J’ai bien regardé mon tableau ; je me suis pénétré de ce que j’ai voulu faire dès le principe et de ce qui me restait à faire. J’ai pris une grande résolution en me disant que je l’abîmerais ou que je réussirais à en faire une production originale. Je suis tombé sur ma
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toile avec manches retroussées, et en huit jours j’ai fait un nouveau tableau. II y a sans doute de la hardiesse à cela; mais que voulez-vous, j’en suis plein. Si on ne se fait pas connaître à ses amis comme on est, à qui se fera-t-on connaître? Ne croyez pas cependant que je gâte ma peinture : jamais je n’ai eu autant de plaisir à y travailler. La persévérance est bonne : elle indique peut-être la capacité. » Cette confiance et ce beau feu ne durèrent pas longtemps, et devant son œuvre achevée Robert est pris d’un véritable accès de désespoir. « Le voilà enfin fini! ! ! écrit-il à son ami. Mais le beau jour pour moi sera celui où il sortira de mon atelier. Il a été mon mauvais sort, et tant que je le verrai il me restera mille sensations pénibles. Puisque ma bizarrerie excite quelquefois votre gaieté, cher ami, je ne veux pas vous la cacher. Vous me faites du bien quand vous me dites que mes lettres vous font rire. Eh bien, je vous assure que dans ce moment, où toute la peine que je me suis donnée m’est encore présente, j’aurais un plaisir indicible, avant que le public eût jugé mon œuvre, de l’anéantir de façon qu’il ne restât plus rien que la poussière, en lui disant : Je te mets au néant pour qu’on ne dise pas que tant de constance n’a été mise en pratique que pour satisfaire ma vanité ! Ce sentiment est trop bas. »