‹ Léopold Robert: sa vie, ses œuvres et sa correspondanceChapitre 5 sur 17 · SA.TIB ET 818 CB0TRE · texte numérisé non relu

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les y portait Présentement, rien n'est perdn pour les cent yeux de la critique : ceux qui s'en inquiètent sont arrêtés, comprimés. Je voudrais pour Ingres qu'il vécût en Italie. Je suis sûr qu'il serait plus heureux et produirait plus.

a . . . . Mais je reviens à moi et à l'indulgedce avec laquelle vous me jugez. De quoi aurais-je à mo plaindre? J'ai toujours vu mes ouvrages assez recherchés, et la manière dont on les a accueillis a toujours été plus flatteuse pour moi que celle à laquelle je m'attendais. C'a été pour moi un encouragement auquel je dois tous mes succès^ car, sans cela, ïùsl timidité naturelle et la défiance que j'ai toujours eue de mes moyens l'auraient emporté : je n'aurais pu rien faire.

a Ce qui pour moi est encore un stimulant pour mieux faire, c'est que je crois avoir quelque chose déplus saillant à faire sortir: ce qui me le fait penser est le sentiment dont je ne puis me défendre en vo;ânt mes ouvrages terminés; ils me causent une impression désagréable. Je peuse toujours à la nature, et, dans ce que j'ai fait, je ne vois que des poupées. Vous allez m'accuser de grandes prétentions. J'avoue qu'une comparaison semblable pourrait donner lieu de penser ainsi au premier abord. Néanmoins, en expliquant msi pensée, j'es^ ^ère que vous la comprendrez : c'est le sentiment de lanalureque je crois avoir plus que je ne l'ai

M liùWOhW RQBIIT.

raprimé jasqu'ki, et qne je cherche à Hi^tre sur ma toilp. Haïs, quand ce sentiment est profond, rétléchi, il ne peut se rendre comme celui qui ne donne que Fécorce. Voilà en quoi U y a une grande différence dans les talens, et j'ajouterai encore que Ton se fait une exécution suivant son sentiment : les uns, qui ont une promptitude d'observation, se font une manière prompte de la rendre; au contraire, ceux qui, comme Ingres, yooi ehereher dans le cœur les expressîonsqui animent les figures, mettent plus de lenteur. Us cherchent à rendre ce qu'ils sentent, mais ce qu'ils ne voient pas. Vous concevez que ce travail est plus long, et que ce peintre a moins d'assurance que celui qui voit ce qu'il fait. Hais encore si une expression forte peut être trouvée par bien des gens parmi les peintres qui créent vite, d'autres, plus difficiles pent-étre, ne trouveront pas la fermeté de dessin qui fait qu'une figure prend un aspect caractérisé, ni ceti^ pureté de goût qui lui donne de la noblesse. Telle est la réunion de qualités qui demande dp temps à ceux qui désirent de ne pas séparer ces qualités éminentes. Voilà un bien long préambqle pour vous expliquer une des raisons qui font que mon tableau est bien loin encore d'être fini. Cependant, il y en a d'autres qu| m'engagent à suivre mes idées sur la peinture; c'est mon peu de goùjt pour fiourir après la fortune par une roi^lequi ne me

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plftit pas. Je vous assure que, dans mon intérdt, je eroi» devoir faire la peinture comme je la fais.... Les inspirations ne viennent pas de commande. On peut faire avancer des ouvrages de fabrique, mais ceux des arts que Ton veut pousser s'en trouvent mal....

« ;... Tout ce que vous me dites d'Ingres me fait craindre davantage encore d'habiter une ville telle que Paris (eofnme peintre, je veux dire). Un homme sans passions est incapable de faire un artiste dis^ tingué, puisqu'il est reconnu qu'il faut toujours, à tout homme qui veut produire, une sensibilité qui aime à se faire jour. Mais l'ambition de satisfaire la vanité arrive aussi, lorsqu'on se trouve sur un grand théâtre, et toutes les passions qui, dans la retraite, demeurent cachées, se découvrent : les unes peut-être pour rendre heureux; les autres, le plus souvent, pour mettre des entrâtes à la tranquillité et au repos.... Je me rappelle toujours plusieurs conversations de M. Gérard, qui paraissait me par^ 1er confidentiellement et à cœur ouvert. Pourquoi ne pourrais-je pas le penser? car quel intérêt cet homme aurait'-il eu à me tromper par seB discours? Eh bienl il m'a répété souvent, et même chaque fois que je le voyais, combien je devais m'envisager heureux de travailler loin des intri^- ^es. Il ne pouvait mè dire assez combien il sentitàt qu'il levait ruiiié sâ carrière de peintre^ tn

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mettant un si grand empêchement au développement de son talent. Ghez lui, comme chez beaucoup d'autres, l'ambition a détruit ou amorti la sensibilité; il le sent, mais son âge et l'habitude d'une vie que l'on ne peut changer le lient irrévocablement....

CI Ce n'est pas à dire pour cela que les grandes villes soient toujours la ruine du talent; il y a des exceptions.... Mais, pour moi, il serait bien difâcile de m'ôter cette conviction que, dans les arts surtout, un cœur gâté et devenu insensible est ce qu'il y a de plus pernicieux au monde pour le talent. Or, c*est un mal qui s'opère bien plus facilement dans ces grands gouffres de population où les sentimens vrais sont presque toujours tournés en ridicule, et où le caractère le mieux trempé pour le bien reçoit tant d'atteintes de nature à le changer avec le temps. Un homme s'y soutiendra, j'en suis sûr, c'est Ingres; mais comment y parvient-il? Par une force de volonté plus remarquable encore que son talent. Il l'a prouvé par toute sa vie, et cette constance admirable qui a lutté si long-temps, pour arriver au caractère vraiment classique qui le distingue, contre les attaques indécentes de la médiocrité, est le gage le plus convaincant de sa supériorité. Je l'admire, je vous assure, plus que personne, car il a conservé ce qui le rendra l'homme du âèqle : un cœur enthousiaste de toute chose noble,

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grande et vraie (car peut-on avoir des sentimens nobles et élevés, s'ils ne sont pas vrais?). Avec cela, il possède un autre avantage que je remarque sans le blâmer, c'est le besoin que Ton reconnaisse généralement sa supériorité. Je ne blâme pas ce sentiment, parce qu'il part, j'en suis sûr, non de la pensée d'un succès personnel qui pourrait chatouiller un cœur vulgaire , mais d'un fonds louable, le désir de faire triompher ce qui est bien et beau. Combien son talent me touche et m'émeut autrement que les talens à effet, où l'on ne reconnaît pas avant tout une ame sensible et bonne!

c< .... Cet homme, se conservant au premier rang par des succès, maintiendrait toujours les arts dans les bornes d'une élévation propre à les faire toujours estimer. Il est malheureux pourtant qu'il ait quelque chose qui ne soit compris que des adeptes. Le public ne s'en contente pas, et l'on ne peut exiger des marques d'admiration de ceux qui ne comprennent pas les beautés. Les iguorans, ailleurs qu'en France > ont toujours du respect pour les réputations faites par les connaisseurs; mais, en France, chacun veut porter un jugement. Il me semble toutefois que, si l'on se maintient dans la volonté de suivre ce que la nature peut inspirer, on est plus sûr d'être généralement goûté. Même dans les sujets historiques, il faut toujours que ce ?Qil la nature qui soit le premier point de départ.

Si Ton songe trop à ce qui d'est fait de bien^ et si Ton veut surtout limiter, on exagère nécessairement le caractère que Ton a à rendre^ il ne part pas de source....

a Mais, me dira-t-on sans doute, la nature est différente à tous les yeux pour qui cherche à là rendre : — les uns la Toièttt triviale et laide quand les autres sont frappés du caractère original et no*ble qu'ils y observent. Cependant, touê sont frafhpés du beau quand il arrive à être représenté. Ne voyez ici aucune tanité personnelle pour le peu d'approbation que j'ai pu obtenir; je sais trop ce qui me manque encore, et je vous assure que c'est en toute simplicité que je vous parle; — mais, plus je raisonne et réfléchis, plus je reste dans mes idées, à savoir, qu'un homme qui s'occupe des Mris doit regarder la nature en premier lieu. S1l a le bonheur d'être né avec le goût nécessaire pour rendre ses inspirations, il fera nécessairement de bonnes choses, et je me résume en disant que si ce sentiment était général, on verrait moins de peintres et plus de bons travaux. N'est-il pas en effet évident que ceux-là qui, n'étant pas de force à s'attaquer directement à la nature, ne savent que copier des tableaux tout faits, renonceraient à une carrière où leur insuffisance native lîe leur assure qu'un rang secondaire; tandis que les hommes de trai génie > prenant plus de coriflance en eux-

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ntêmés, âonnerâient plue franchement essor à leui^ talent. Voyez Ingres : combien ne ferait-il pas, s'il se laissait simplement conduire par son propre sen^ timent! J'espère cependant qu'on reviendra sur le premier jugement de son tableau (le Saint Sym^ phorien). Lé goût du public est, au premier abord, ÎK>ur<;e qui frappe les yeux, surtout dans ces iminenses réunions de toiles où dé bonnes choses né peuvent être observées sur-le-champ....

« Je vous dirai (\ue je suis bien aise de me rencontrer avec lui dans tnes idées sur Raphaël et la nature...;

«J'ai été obligé de Cesser dé vous écrire, par la visite d'Ub profèsseul' de l'académie (de Venise). Naturellement nous avons beaucoup causé sur la peinture, ttiâis nous ne nous entendions pas parfaitement, car il me parlait toujours grands maîtres, et moi toujours de la nature. Cela m'amène naturellement à répondre sur quelques points de vos lettres précédentes. Otii, j'accorde que Raphaël a feit un nombre prodigieux d'ouvrages admirables^ mais Raphaël est Raphaël. Il a été, de tous les artistes, le plus heureusement doué, si l'on en excepte Michel^ Ange, qui, à mon idée, est supérieur encore.

« Raphaël improvisait ses tableaux; de plus, il a eu le bonheur de venir dans un siècle où les arts étaient éh grand honneur. Cependant je crois fer-

mement qu'il n'a pas mis la main à beaucoup de tableaux que Ton regarde comme étant de lui : toutes ses Madones, qui sont si semblables, il n'est pas croyable que sa belle et si riche imagination lui ait permis de les exécuter ainsi. Si je ne me trompe dans cette dernière conjecture, Michel- Ange alors me parait lui être supérieur et bien plus homme de génie, puisqu'il ne s'est pas astreint aux caprices de ceux qui lui commandaient des tableaux, et qui faisaient faire aux peintres des anachronismes ridicules. Raphaël s'en tire admirablement bien; mais je préférerais qu'il eût exécuté quelques autres compositions, comme celles des Stanze, plutôt que de représenter des prêtres et des religieux avec Notre-Seigneur et la Vierge,

a J'ai été enchanté dje me rapporter autant avec vous sur le Poussin. Ses ouvrages fout toujours mon admiration par la pensée profonde et toujours élevée qui le conduit. Tout ce qu'il a fait prouve tant de fonds, un sentiment si réfléchi, que l'on ne peut voir ses tableaux sans s'y arrêter long-temps. On aime à se pénétrer des résultats d'une imagination si sûre. En somme, de tout ce qui a produit dans les arts, c'est lui et Michel-Ange qui me remuent le plus : le premier, par le fond de philosophie si bien écrit; le second, par une imagination si grande, si gigantesque, si originale.

«Vous comparez Ingres à Raphaël? U me sembiç

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qu'on pourrait plutôt le comparer à Léonard de Vinci, qui n'a jamais voulu se faire aider^ et qui, par cette raison, a produit si peu d'ouvrages, quoiqu'il soit mort très vieux. »

Dans ses lettres à ses anciens camarades, Robert jetait à cœur ouvert quelques mots sur ses voyages, sur les événemens du temps, sur les artistes qui l'entouraient, sur Granet, surSchnetz, sur Horace Vernet , sur les écoles étrangères représentées à Rome, etc.

12 et 25 mai i82i à Naples. — « Nous partons probablement demain pour Psesttim. Il y a deux jours que nous sommes de retour d'une tournée d'Ischia et de Procida. Nous avons divisé en deux notre grande tournée, parce que nous n'aurions pu aller d'iscbia à Capri, à cause du vent contraire. J'avais fait d'ailleurs beaucoup d'acquisitions de costumes dans ces parages, et je n'aurais pu traîner mes paquets dans les montagnes de Rieti et de la Cava. Nous avons mis quatre jours pour aller à Pouzzoles, en passant par la Grotte du Chien, le lac Agnano, etc. Nous allâmes tout droit à Procida, où nous couchâmes. Le lendemain, à Ischîa. Nous avons vu toute l'Ile, qui renferme de très beaux motifs de paysages. Le jour suivant, nous nous sommes retrouvés tous à la pointe du cap Misène, où nous nous étions donné rendez-

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TOUS. Nous ayons Tisité en courant tout le cap, la côte de Bayes, et le reste. A part les souvenirs de tous ces lieux historiques avec lesquels Tenfanee est bercée, et qu'il ne faudrait visiter que le livre à la main, nous avons unanimement trouvé qu'on fait sonner trop haut le peu qu'on montre. Les vues sont magnifiques; mais qu'est-K^e que tous ces temples? Ces ruines des palais de Sylla, de César, de Cicéron, du tombeau de Virgile, sont si peu de chose, que ce n'est pas la peine d'y aller* l'en excepte la Piscine ammirahile : c'est une chose étonnante« Les étuves de Néron sont également dignes de remarque. Nous sommes descendus jusqu'au fond, et nous en sommes sortis l'imagination frap pée.

a En partant, nous avons vu du golfe le soleil se lever sur le Vésuve fumant; c'était un spectacle prodigieux. A notre retour de Psestum, nous grar virons le Vésuve, et nous verrons le soleil se coucher derrière le monstre. C'est une rude tâche et pour laqudle il faut mouiller plusieurs chemises. Avant tout, nous visiterons Herculanum et Pompéia. Malheureusement, nous ne serons pas ici pour le miracle de saint Janvier, qui se fait deux fois par an. C'est dommage, j'aurais cherché à me procurer une bonne place pour voir le tour. Le ^nrai miracle assurément, c'est que le secret du procédé pour fahre boilillir le sang ait été gardé de^

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puis tant de siècles. Voilà cepenéant les pnérilitte' coupables qu'on emploie pour rendre ce peuple superstitieux et docile, plutôt que de Téclairer. Les baliyemes qu'on débite sur les reliques sont sans nombre. Ainsi à Rome, on m'a montré un mattror autel qui renferme les ossemens des frères Mâcha* bées; ailleurs, la trace d'un pied du Christ; à Go^ logne, on est fier de posséder les os des rois mages et des onze mille vierges, et le fait est qu'il y a de quoi être fier! Les gouvernemens italiens entre^ tiennent cette dispositton de l'imagination humaine au merveilleux, et toute l'Italie est semée de miracles qui valent celui de saint Janvier. A quoi bon faire jouer ainsi la Divine intelligence aux marionnettes? Le gtand spectacle de la nature est un miracle parlant qui vaut mieux que tous les autres : c'est un livre où les plus simples et les plus grands peuvent lire. Le peuple et même beaucoup de seigneui% croient au mauvais œil. On m'a montré, un jour, avec effroi et mystère, un Napolitain qui jette à volonté des sorts, et toutes ces regimbtettes que Ton suspend aux bracelets de femmes et aux mon-* très sont des amulettes contre ce mauvais œil.

«f Naples est une grande et belle ville sans doute, mais je suis surpris du mauvais goût de la plupart de ses églises et de ses monumens. C'est la plus peuplée des villes de l'Europe, après Londres et Paris. Les maisons y sont d'une élévation éton*

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nante, et la population pose son nid jusque sur les rochers qui couronnent la ville. Elle peut se vanter d'être la première au monde pour la saleté. Elle est pavée de palais, car on ne parle ici que par palais; mais, comme les grandes fortunes ont généralement disparu, ces palais sont déchiquetés à rintérieur en petits logemens. Un palais appartient à plusieurs propriétaires : tel étage est à celui-^ci, tel autre à un autre. 11 y a même des appartemens sur un même étage qui appartiennent à des pro«priétaires différens. Quels greniers à procès! On ne sait vraiment où Ton est quand on arrive, tant ]a masse qui grouille dans la saleté des rues est déguenillée. Fiacres, chariots attelés de bœufs, ânes, vaches à lait, troupeaux de ehèvres avec leurs sonnettes, bêtes et gens, crieurs de poissons, moines noirs et blancs, chaussés et déchaussés, tout cela roule, court, claque, crie, sonne; et, pardessus le marché, les gens de métier sont installés à leurs portes dans la rue, et ne se dérangeraient pas pour un empire. — Retrouvez-vous comme vous le pouvez au milieu de la bagarrel Les Studii ont laCallipyge et nombre d'autres marbres superbes; mais, pour les bronzes antiques, il n'y a rien de comparable dans l'univers. On nous a conduits dans une église de grande famille, où l'on nous avait promis la vue de deux merveilles. D'à* bord la Modestie, marbre de grandeur naturelle*

Cest tout, simplement une femme tout nue, sortant d'un bain, couverte d'un Yoile transparent. Outre que c'est sans style, c'est fort indécent. Envoyez donc un jeune garçon entendre la messe en face de cette Pudeur-là, que Ton a eu le soin de placer au maitre-autell L'autre morceau est un Christ mort; il est dans son linceul. Le travail en est habile ; patient, mais maniéré. Quant à des peintres et sculpteurs modernes, où sont-ils? On dirait, en vérité, qu'il n'y a plus d'artistes que les marchands de fruits et de fleurs. Rien n'est joli comme les boutiques de melons d'eau , rien n'est curieux comme ces lazarons courant avec des paniers de raisins et de figues sur la tête. Tout cela est ajusté avec un goût charmant, et le frais édifice est orné de fleurs et de feuUlages, comme si c'était de la main d'un artiste. Il n'y a qu'à copier. Rome n'a pas l'énergie toujours harmonieuse de Inaptes. Ce qu'il y a ici de ravissant, c'est la douceur et l'ondulation des lignes du paysage. Partout l'horizon et enchanteur. »

Décembre 1821. — « J'ai trouvé le tableau de H. Granet superbe, étonnant d'illusion. Néanmoins, je t'.avoue entre nous que je désirerais une scène plus intéressante; mais il faut avouer que c'est la nature même; il y a un cachet particulier de maître.»

Mars et avril 1822. — « Le jugement que tu

porte» sur Técole française m'a bien fait sentir qu'on doit en voir le vicieux après un voyage d'Italie. Tu nous dis aussi du tableau fameux de Van der Helst, le Festin des chefs de la milice bourgeoise 4 Amsterdam, à VBceasion dé la paix de Westphaliej quelques mots qui m'ont donné une juste idée de son mérite. Je ne me serais pas figuré qu'il y eut là de l'italien. Il est dernièrement arrivé ici un artiste d'Amsterdam qui dit s'être fait une belle réputation dans son pays : il se nomme Kruxman. U parle assez bien de peinture^ mais il est moins heureux quand il en fait. Il a commencé plusieurs tableaux où il n'y a pas un grand fonds , et où la lourdeur domine un peu. Il a ce défaut si destructif de tout grand sentiment de Fart , d'être exclusif. Il veut toujours élever la peinture et les artistes anciens et modernes de son pays au-dessus de ceux des autres nations, et, d'après lui, c'est à Amsterdam qu'on fait la meilleure peinture en tout genre.

a Ce que tu me dis des tableaux de la galerie d'Anvers m'a beaucoup étonné, et ce qui nie paraît singulier, c'est que la réputation des artistes que tu mets au rang des plus grands maîtres soit si peu étendue. Ce n'est pas à dire que je ne t'en croie sur parole. Cependant, je désirerais voir la Madonna di Foligno, \di Sainte Cécile, ou tant d'autres che(s-d'œuvre de l'école italienne, à côté des œu-

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très qu€( ta eites, non pour établir une primauté, mais pour juger du caractère différent de peinture; car nécessairenient il doit y en avoir. Si je ne connaissais ta vénération pour les grands maîtres u/tramofUaim, j'ajouterais qu'il pourrait se faire que, depuis ton retour, le patriotisme f eût fait changer? »

a 25 septembre 4823. — Que te dirai-je de Rome? Nous sommes sans pape, et, malgré cela, tout se passe à merveille. Les oisifs vont voir au palais de Monte-Cavallo fumer la cmale. Il faut te dire que Ton a fait sortir un tuyau de poêle par une des croisées de la salle du scrutin. Les cardinaux, après avoir vérifié les votes, brûlent les noms, quand ils ne sont pas en assez grande quantité pour faire une élection. La fumée qui provient de toutes ces cartes sort par cette cheminée, et annonce au public qu'il n'y a pas encore de nomination... Tu sais que tous les lieux par où Ton peut pénétrer dans l'enceinte du conclave ou en sortir sont inurés. On mure les grandes fenêtres, de sorte que le jour n'arrive que par une seule ouverture, qui même est obombrée d'un châssis de toile huilée^ Chaque matin, les vivres sont introduits du dehors par des tours semblables à ceux des monastères de femmes. Les vivres une fois entrés, le mmsignore de service appose son cachet sur la serrure, et, chaque jouTi cette Qpérati<u\iniiii%tiQUiemwto]aoH

Àii LÉaPOLD ROBERT.

brageuse se renouvelle. Une seule porte reste libre dans laquelle se pratique une petite fenêtre pour donner audience aux ambassadeurs; mais, de peur qu*un œil indiscret ne puisse pénétrer dans Tintérieur, la fenêtre est recouverte d'une étoile, tant qu'elle demeure ouverte. Pour être élu, il faut avoir obtenu les deux tiers des voix plus une. Si les suffrages ne réunissent pas ce qu'ils appellent le nombre canonique, on recommence l'élection, après avoir brûlé les bulletins, comme je te le disais.

c( Les cérémonies que nous avons eues à l'occasion de la mort du saint père ont paru à tous les étrangers peu dignes d'attirer la foule. Il n'en est pas moins vrai qu'elles ont eu un aspect original et plein d'inattendu. La manière dont on transporte le cadavre de Monte-Cavallo à Saint-Pierre est très curieuse : elle s'est faite de nuit. Le pape était dans une espèce de litière longue, portée par deux mules. La mule blanche pontificale précédait; venaient ensuite des détachemens de toutes les troupes du saint-siége, et la marche était fermée par des canons avec leur attirail.

« On a fait contre le conclave une satire très longue, qui a beaucoup égayé la ville (1) : c'est la

(1) Les conclaves soût pour les Romains un temps d'indépendance et de désordre où Pasquin lance le plus d'épigram-

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Mmêa de' Cardinali. On les suppose tous assemblés à la place du Peuple (i). Le signal est donné, ils partent à bride abùitue, à qui arrivera le premier pour saisir la tiare. Aucun n'arrive : il survient à chacun d'eux, dans le chemin^ des accidens diflërens qui les mettent hors d'état de pousser pius loin. Par exemple, le cardinal doyen, della Somaglia, tombe et en entraîne plusieurs dans sa chute. Cavalcbini, qu'on dit très sévère, s'arrête à une corde (tu sais? à Téglise de Jésus-et-Marie) : il veut mesurer sa pesanteur et s'assurer si la corde pendrait bien son homme. Naro, qui fait, dit-on, un grand commerce de poules, s'arrête à Saint-Charles, et envoie chez le fameux Pollorolo pour faire une affaire. Pallotta est arrêté à la place Colonne

mes, où la ?iUe roule des flots de caricatures et de satires. •» G^estle pape Léon XII, dont l'élection sortit du scrutin, auquel Léopold fait allusion.

(1) On sait que cette place du Peuple, del Popolo, n*est pas ainsi nommée du peuple romain , mais d*un bois de peupliers (peuples en vieux langage) qui en était voisin. L'identité du mot n*est qu'un hasard de langue; car, chez les Romains, la différence de quantité du mot populut, quand il signifie peu^ pie ou qu'il veut dire peuplier, indique que les deux significations n'ont pas une même racine. C'est par un pur jeu de mot, si fréquent dans les devises, qu'on a fait chez nous du peuplier remblème du peuple, de même que du coq l'emblème du Gaulois,

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par une massé d'hommes Ae robe qui ont une dis* pute (c'est lui qui est le chef à Monte-Citorio); il se donne tant de mouvement^ qu'il en feit une diute et se blesse grièrement. Odescalchi arrive sur ces entrefaites et réfléchit qu'avant de penser à la tiare, 11 doit sauver Famé du patient. Yidoni s'arrête haletant devant le palais Torlonia : le funlet d'un repas splendide lui fait lever le liez; il aperçoit le duc à la fenêtre, lui demande à dîner, et laisse tout pour Wfaire ses entrailles sacrées. Nombre d'autres s'arrêtent devant un bandagiste, et, ne pouvant plus avancer de fatigue, entrent en soufflant pour mettre des rechanges. De leur côté, les légats de Ravennè, Bologne et Ferrare, réfléchissant qu'il n'est pas trop prudent de courir de la sorte, se décident à retourner dans leurs petites souverainetés. Plusieurs arrivent ensemble jusqu'à l'entrée de la place de Venise, et, ne voyant aucun concurrent derrière eux, s'en vont tranquillement, sur l'invitation de Zurla, le général des Camaldules, à son couvent de la rue San-Romualdo, pour prendre un rifresco. Pendant que toutes ces scènes se passent, le cardinal Consalvi, lès poings sur les hanches, reste dans sa pliace, en disant d'un air paterne : Voyons qui sera le premier I »

Août 1824. — a Schnetz a envoyé son tableau de Sainte Geneviève, Je suis bien impatient de voir comment on l'accueillera, s'il arrive pour l'expo-

SA TIA iV KM «I^YIIBS. lis

6Ît^n« Tu ^rais étonné do la Tenre qu'il y a« C'est d'une, oature si forte, d'une énergie si étonnante^ qu'il me semble qu'on ne peut rien omettre en ligne. Je le regarde comme bien supérieur à son Condé. U y a plus de liberté, plus de caractère historique, et le pathétique du sujet fait plus d'effet. Il est fcH <ûle de penser que les imitateurs de l'antique lui feront des reproches. Il est si rare qu'ils comprendnent ce sentiment vigoureux I

a Quand ce tableau était exposé dans l'atelier de Scbnetz, il y avait trois autres tableaux considéra'* blés d'autres artistes, et exposés également chez eux : l'un d'Overbeck, VEntrée de Jé$u$-Ckrisi à Jérusalem; c'est allemand, mais plein de naïveté : nous l'avons été voir ensemble, Schnetz et moi, e il nous a fait grand plaisir; — un autre, d'un Russe nommé Bruni, — Horace qui vient de tuer sa smkr: c'est de la touche sans étude; enfin, un siqet curieux, peint par un Anglais, une Famille anglaise recevant la bénédiction de Pie VII : on a bien ri de cette peinture; c'est tout ce qu'il y a de plus bizarre, avec un effet très original, mais sans nulle vérité. »

1825. — « Je reviens à Schnetz. Son lot, malgré ce qu'il y aurait à dire, est beau et très beau; il y a un sentiment d'exécution si vrai, et la pensée de ses tableaux offre toujours un quelque chose qui se trouve si peu facilement! J'avoue qu'il pourrait un peu plus penser aux grandes lignes dans ses com^

positions, et ensuite à rharmonie, au séduisant d'un effet bien entendu. Il peut acquérir pour cela beaucoup. D'ailleurs, ses grands tableaux étaient des scènes qui exigeaient trop de figures. Je voudrais Toir Schnetz traiter des sujets forts, où l'action ne fût qu'une, et qui, par conséquent, n'outrepassât point le nombre de quatre ou cinq figures; l'effet viendrait plus naturellement, et il pourrait mettre tout ce qu'il sait. Quoi qu'il en soit, je me suis beaucoup réjoui de ses succès, et je suis persuadé qu'ils lui feront faire de nouveaux pas

Nous partons pour Naples, Schnetz, Beauvoir et moi, dans un mois. Ce sera un voyage pittoresque^ car nous le ferons à pied et par les montagnes. Le Moine s'y décidera aussi, je pense (1).

a Nous avons été bien attristés ce soir (^juillet), en apprenant la mort de M. David, de cet homme extraordinaire. Son fils aîné était parti pour aller le rejoindre : il ne retrouvera plus son père. Je le plains sincèrement. Dans ta première lettre, je te

(1) Le Moine, sculpteur français médiocre, établi à Rome, qui a répandu dans diverses églises de cette ville, notamment à Saint-Louis-des-Français et à San-Lorenzo-in-Lucina, de feibles monumens de son ciseau. Il a exécuté à Rome, d'aporès un célèbre modèle de femme nommée Colomba, une Médée qui a passé en Russie. On a de lui, au jardin du Palais-National a Paris, le groupe en marbre d*un jeune pâtre tenant une chèvre, ouvrage exécuté avec une mollesse que rachète peu la compoaition. C'est son chef-d*œavre.

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prie, donne-nous tous les détails que tu sais sur la mort de notre cher maître, pour le talent duquel nous avions tous une si grande vénération, d

4829. — « Schnetz, qui est ici depuis plusieurs mois, vient de terminer entièrement un très beau tableau {figures de grandeur naturelle), qui augmente encore sa réputation. Je suis persuadé qu'il aura un plein succès au Salon, car il est original , outre le mérite de la peinture. Ce tableau est pour l'église de Saint-Étienne, et, en le lui demandant, on l'a instruit qu'au-dessus il y aurait cette phrase : « Consolation des affligés. » Il a eu l'idée de représenter l'intérieur d'une église avec un autel à la Madone. Au pied, se trouve une famille de paysans romains, qui l'implore pour une jeune enfant assise par terre et très malade. Ce groupe est admirable et le principal du tableau. 11 y a aussi une vieille qui est parfaite, et plusieurs autres figures qui toutes sont occupées à implorer l'assistance divine. C'^st enlevé, c'est d'une force d'expression qui émeut et d'une exécution meilleure que tout ce qu'il a encore peint. Il fallait réussir comme il a foit pour ne pas risquer d'être critiqué pour une innovation, car c'en sera une de voir cette composition placée à côté d'histoires de saints ou de traits de la vie de Jésus-Christ (1).

(1) VOffrande à la Madone, ou Conêçlaiion d$$ affUgiêf

a H... dit qu'il veut changer sa mamèFe en pein* ture. Néanmoins on trouve que le tableau qu'tt vient de finir est de la même peinture que ceux de Paris, Il représente le portrait du pape Pie VIII porté (1). La première chose qu'il ait faite ici esAnn tableau raté qu'il ne finira point. C'est une JudUk coupant la tête à ffolopherne, ou plutôt 8*y prépchrant. Elle a déjà le coutelas en main, et se re*

après avoir senri à Tornement de Téglise de Saint-£Uenne^u- Mont, où elle figurait sous le plus beau jour à la Qhapelle de la Vierge, a été transférée à la paroisse de Saint-Roch , où elle e$t indignement eiposée. D faut avoir étudié sur les lieux les races pc^ulaircis de l'itàtie pour sentir tout ce qu'il y a de puissance de vérité dans ce bel ouvrage.

(1) Il est d'usage, k Rome, lors de rexaltation du pape à Saint-Pierre, et lors de son installation comme évêque de Rome à Saint-Jean-de-Latran, que le saint-père, assis sur une sorte dé trôtie qu'on appelle chaise gettatoria , et qui repose sur une pl«te-l6nne recouverte de riches étoffes, soit promené dans réglise, porté par les palefreniers pontificaux. Des suisses eb costume du xyi^ siècle dessinés par Raphaël forment cortège, et de chaque côté un massier tient un immense éventail. Cette cérémonie a encore tieu le jour de Pâques, quand le pape donne, comme i son exaltation, la bénédiction Vrbi et Orbi, du haut de la tribune de SainWPierre. Le jour de la Fête-Dieu, IL est encore porté, mais, cette fois, assift sur un petit tabouret masqué de brocards d'or; il est censé à genou]^, appuyé devant un prie-Dieu, etc. C'est une de ces cérémonies que représente le tableau d'Horace Vernet, tableau un peu théâtral qui est muteiàttafit dans la galerie Idstorique de VeivAille».

SA nunt tn ORot^KEg. m

HrmàÈe ta mdndto, -^ niotif, par parenthèse, ttvriA et bas, et qui ne donne Tidée que d'une femme btmrreau. Il se faisait ensuite un jeu de sa facilité. On allait le voir un Jour; en votre présence, il disait : — Ti^s, ce bras est mauraîs, cette jambe est de travers; — ^ crac! il barbouillait ponr les changer et faire admirer sa facilité extraordinaire; mais ces ficelles ne jettent pas de la poudre aux yeut ici..... Il a fait plusieurs études de tètes <}tti sont véritablement bien. Ce n'est pas fort comme le seraient celles d'un homme plus solide ; mais, en somme, elles sont bien, sans qu'il y ait à crier miracle. »

« Une société des amis des arts vient de se tov^ mer à Rome (mars 1830], et sa première exposition a lieu, dans ce moment, au Gapitole.... Il y a plusieurs années que ditrérens artistes allemands et italiens avaient conçu ce projet. H. Guérin, auquel on en avait parlé d'abord, n'avait pas pensé que ce fût avantageux pour les arts. Il croyait, au contraire, que cela serait de nature à engager beaucoup de jeunes gens à les embrasser sans vocation, dans l'espoir de vendre facilement leurs travaux après quelques années. M. Guérin trouvait d'ailleurs la France désintéressée dans cette institution, qui n'avait pour (Ajet réel que d'aider une foule d'artistes du Nord tombés à Rome sans ressources et y végétwt dans le besdn^ tandis que les Fran-

i90 LÈOPOLD ROBERT*

^is ne sont pdnt dans ce cas, et qu'ils ne Tiennent à Rome que pour acquérir du talent et non pour chercher à y vivre. Si Horace Yernet n'a pas en*^ visage la question au même point de vue^ c'est qu'il n'a considéré qu'une chose : l'honneur de la nation, et, en cela comme toujours, il a prouvé assez de tact, car bien certainement, si aucun Français n'eût exposé, on ne dirait pas, comme chacun le fait généralement, que cette école est de beaucoup supérieure aux autres.

a Horace y a sa Judith, qui, à mon sentiment comme à celui de. beaucoup d'artistes et d'amateurs, n'est pas exempte de défauts graves et ne donne pas une idée juste du sujet; mais, comme ce tableau est exécuté avec l'adresse qu'on lui connaît, et que de plus on ne lui fait pas le reproche^ comme à son Pape, d'être de la peinture de décoration, en somme il plaît assez

« Les deux derniers tableaux de Scbnetz se distinguent d'une manière brillante. Orsel a une grande peinture qui lui fait honneur. Roger en a une aussi dans son genre qui plaît beaucoup. J'ai à l'exposition un tableau fini depuis peu et destiné; une quinzaine de personnes m'ont déjà fait des offres, et parmi elles se trouvent plusieurs Italiens et même des Romains, chose étonnante, car, depuis que je fais des tableaux, aucun Romain, pour ainsi dire, n'a visité mon atelier. Ils ne vont

SA TIE ET SBS OBUVREg. 121

pas plus chez les autres, sinon chez leurs peintres; mais, comme ils ont du jugement^t que les peintures de leurs compatriotes leur donnent peu d'enyie de décorer leurs appartemens, ils ne font aucune acquisition. L'exposition est bien curieuse sous ce rapport : on y voit à côté les unes des autres les différentes écoles. L'allemande a des vices très grands, mais elle a des qualités majeures, si Ton veut être juste, et Técole anglaise, sous le rapport de la couleur et d'une certaine naïveté d'expression , est à voir; mais pas l'ombre de goût un peu élevé.

« L'exécution française ne platt pas tout-à-fait aux Anglais^et aux Allemands. Les premiers recherchent un choix de couleur et une manière de peindre totalement opposés à nos méthodes. Les autres n'aiment pas la touche et la peinture qui n'est pas faite avec des glacis, des frottis de brosse à ereter ftmld^une mouche, comme disait M. David. Pour eux, l'exécution française est trop matérielle.

a L'école italienne est d'une faiblesse, d'une misère désolante; il n'y a rien, mais rien qu'on puisse remarquer avec plaisir : on dirait de la peinture d^ennuyés. »

« ... J'avais entendu rapporter par quelques aniateurset artistes (écrivait plus tard Robert à M. Mar^ cotte] que les meilleurs tableaux des expositions italiennes étaient des compositions historiques : je n'y

m Tti im'une Àffeetation de noUesse tssm vérité et UQ mérite très o(mimun, sane parler de la faiblesse de Texéeiution; mais tout ce qui ^edit amateur en Italie ne sort pas> en fait d'art^ de cette catégorie de sujets, et n'accoide son approbation qu'aux artistes qui traitent ce qu'ils appeHent a le genre noble. » Quand celte noblesse n'est pas accompagnée de téritéy ce n'est plus qu'une singerie qui ne peut plaire aux yéritables connaisseurs. A une exposi-* tion^ j'ai vu la foule se porter à un tableau très fiin^tle, qui, je le crois, n'eût pas eu grand succès à Paris, étant dépourvu de qualités essentielles, mais où j'ai trouvé un grand sentiment de vérité ^t beaucoup de finesse d'expression. Cette obser* vation m'a prouvé combien la foule est plus éloi'^ gnée de partialite et d'erreur que certaines personnes qui font profession de s'y connaître, parce qu'elle se laisse toujours conduire par le sentiment, et que le sentiment veut avant tout la vérité.

a II faut avouer que tout a bien changé à l'égard des arts. Toutes les années les artistes de chaque nation augmentent à Rome, et les amateurs, qui viennent en infiniment plus petit nombre à présent, apportent des idées de patriotisme qui les empêchent en grande partie de visiter même les ateliers des artistes en réputetion qui ne sont pas leurs compatriotes. C'est fini, on fait beaucoup trop de tableaux y et les artistes qui commeacent

SA yilK IT 6«8 omiriEg. lt3

lont bien à plaindre. A mon mrriTée à Rome, il n'y «kvait aucun Anglais qui y exerçât les arts; actuel* lement il y en a un grand nombre, dont quelquesuns ont un talent réel, de celui-là surtout qui plaît aux riches insulaires. Les Allemands ont aussi un goût particulier, et leurs artistes les contentent inênreilleusement. Il n'y a pas jusqu'aux habitans des pôles qui n'aient leurs jeunes peintres, que naturellement ils protègent. Dire qu'il y a des Sibé» riens et (tes Cosaques qui sont dans les arts, c'est dire assez que tout le monde se mêle de faire des ouvrages pour ses nationaux, chose toute natu* relie, et qu'on ne peut blâmer; mais, par suite, cette masse considérable de tableaux produira une ^tiété universelle, comme elle existe déjà chez les Romains, parmi les seigneur^ les plus riches, parmi eeux même qui placent leurs collections de tableaux anciensdans leurs plus beaux appartemens, et se retirent dans les mansardés pour laisser aux étrangers le libre accès de leurs galeries. Plus le concours de curieux ^t grand, plus ils sont honorés. Malgré cela , ils ne donneraient pas un iota font encourager leurs ajrtisteSé Aussi, depuis dix ans, aucun de tous les princes romains n'a-t-il acheté un tableau. »

En général, tout ce qfue disait Robert des diverses écoles de peinture représentées à Rome est encore vtai datiios joursi ei, nous atons reoudUi avec àsxk*

(24 LiOfPOLD HOBBRT.

tant plus de soin ces jugeniens qu'aujourd'hui tnéme il n'aurait, à peu d'exceptions près, rien à retirer de cette opinion sévère exprimée il y a dix-huit ans.

Les Hémoires inédits d'Abraham Raimbach contiennent une lettre de Dayid Wilkie, laquelle touche par plusieurs côtés au sujet dont vient de s'occuper Robert dans ce chapitre. Il est curieux d'observer comme, avec des points de départ si différens, des préjugés d'école souvent si opposés, ces deux artistes éminens se rencontrent, en défi^ nitive, dans leurs pensées sur les grandes qualités pittoresques et plastiques. Wilkie, travaillé alors d'une maladie nerveuse, avait été forcé d'aller demander la santé au ciel d'Italie, et c'est alors que les émotions involontçiires de sa main le forcèrent à prendre une manière plus large et moins précieuse que celle de se premiers ouvrages. C'était en 1826, et Robert 1q vit plusieurs fois à Rome. Que le lecteur nous permette de lui donner ici une partie de la lettre du peintre anglais.

A Abraham liaimhaeh,

Rome, 10 janvier 1826.

« N'ayant d'autre objet que l'art, ainsi que

vous l'eussiez fait vous-même, la Cène de Léonard de Vinci à Milan attira' toute mon attentiou. Le

SA YIB ET SES OBCYAES. 125

temps a moins épai^gné cet ouvrage qu'on ne le saurait imaginer : il n'en reste plus que Forobre, et eneore si effacée, qu'on en est à se demander de quelle façon cela est peint; est-ce à la fresque? est-ce à riiuile ou autrement?

« De Milan nous passâmes par Payie à Gènes, ville superbe en dehors, lourde en dedans, et où peu, très peu de peintures indemnisent )e voyageur de ses recherches. De là, en suivant la côte de la Méditerranée, le long des Apennins, nous visitâmes Pise, célèbre par sa Tour-Penchée et son Campo-Santo. Sur les murs de ce dernier se déroule une série de peintures primitives, qui, aux naïves gaucheries de l'enfance de l'art, réunit ce jcaractère élevé et fin qui forme souvent le cachet de ses origines. De Pise nous allâmes à Livourue, de Livourne à Florence.

« Là, Phillips et Hilton nous rejoignirent bientôt, venant de Venise, et notre ardeur réunie eut plus d'un mois à s'exercer des galeries aux palais, des églises aux couvons, à la recherche des peintures du moyen-âge, de la renaissance et le reste. L'un de mes projets dans cette ville était de voir et d'entretenir le vénérable Raphaël Horghen. Malheureusement il était absent. Sa boutique, car son atelier n'est guère que cela, est la ressource de maints voyageurs qui se complaisent à acheter de première main des épreuves qui, vu l'état des

julanche^y ne peuvent être que passables, bidépeiidammétit de cette source abondante de richesse, il parait que c'est un homme qui a une fortune considérable. De Florence^ notre étape devait être la ville éternelle. Il nous en coûta sit jours de vôitttrin. Nous préférâmes le chemin peu fréquenté de Sienne, vanté pour son style toscan pur, comme Lochaber pour le pur gaélique, probablement à cause des rares visites qu'y font les étrangers. Désert, désolation, stérilité volcanique, collines nues^ Vallées fétides, climat froid et glacé, l'antipode etiûn de ce que Claude a peint, de ce que les poètes ont chanté, tels furent nos spectacles tout le lotig de notre triste route. Enfin, après avoir traversé Timmense et pestilentielle campa- ^na/ nous entrâmes à Rome, et là, malgré toutes nos fatigues, nous n'eûmes qu'une pensée, celle de nous jeter sur-le*champ à travers le labyrinthe des rues; et, passant le Tibre bourbeux, nous noiis trouvâmes, avant la chute du jour, au milieu de Timmense vaisseau de Saint-Pierre, dont îaspect répondit à nos attentes les plus exagérées, ie sentis en mon cœur je ne sais quelle joie ineffable quand, échappé à peine au poids des fatigues, des chagrins et de la maladie, je pus me dire : Un grand événement s'est donc accompli pour moi ! je suis à Rome, et l'une des visions les plus brillantes de ma jeunesse s'est enfin réalisée !

SA TIB BT SS8 OBQYIIES. Iff

«f Depuis mon arrirée, les travaux de Michel* Aiige et de Raphaël ont été le principal objet de mes études^ et, sans nulle comparaison, ce sont ceux où l'intelligence trouve le mieux son compte. Ces ouvrages diminuent tous les autres. Grands surtout par Télévation du style, ils sont encore un exemple, et un exemple de la plus merveilleuse noblesse, de la manière dont ou peut traiter les accessoires avec avantage. Pas de style si élevé qui n'ait à apprendre encore dans ces œuvres; pas de genre si humble ni si bas qui, dans sa sphère^ n'ait à y gagner. Ils ont ces qualités sans lesquelles la Vénus et l'Apollon perdraient leur valeur, ces qualité qui, des formes triviales d'Ostade et de Rembrandt, font quelque chose d'instructif et de su- Idime, à savi^r l'expression et le sentiment> Et cependant, pour quelques-uns des jeunes artistes qui vivent ici , ces grands modèles ne sont que d'inféconds monumens, bons tout au plus à admirer, non à imiter, et cent fois moins faits pour ^tre copiés que le premier morceau venu de couleur à la vénitienne, tel plat soit-il et vide de pensée. Une des choses curieuses à remarquer, c'est l'effet que produisent ces ouvrages sur le public ignorant. La fresque, quand elle devient vieille, prend une teinte triste et sèche, et ne se peut réparer et raffraicbir comme l'huile. Dès-lors elle n'est d'aucun rffet sur les yeux vulgaires. Elle fart cette impres-

sion sur beaucoup de gens qui se récrieraieut d'admiration à la vue de quelque planche bien fraîche d'après Raphaële! Michel-Ange. La fraîcheur et la vivacité sont peut-être essentielles pour qu'un ouvrage produise tout son effet sur le public. Que si Fou rend par la pensée à ces fresques leur fraîcheur primitive, comme celle de fresques nouvelles que j'ai vues, ce seront sur-le-champ les plus magnifiques ouvrages imaginables, et à coup sûr les plus populaires, ainsi qu'au temps jadis.

a Pour l'art moderne, Rome est l'école de toutes les nations, bien que les styles les plus opposés s'y donnent rendez-vous pour satisfaire chacune d'elles. En pemture, les Italiens et les Français font à l'envi du David. Les élèves anglais, à l'exception de Lane, dont œil humain n'a encore aperçu la peinture, s'occupent surtout de sujets où il entre des costumes romains. Mais les Allemands, procédant par un sentiment dévot, plutôt comme une secte que comme une école, ont attiré l'attention par leurs essais rétrospectifs : ils copient les maîtres et précurseurs de Raphaël, non Raphaël luimême, dans l'espoir sans doute, en prenant la même route, d'arriver à la même excellence. Us ont aussi fait revivre l'art de la fresque, et, comme ils s'en tirent mieux qu'ils ne le font delà peinture à l'huile, il est évident que c'est chose au moins aussi aisécj — et, en définitive, quoique leur sys-

tème n'admette guère Foriginalité, ils ont cependant tant d'expression, ils déploient un si studieux artifice, que je souhaiterais, en vérité, qu'un peu de leur sentiment fût infusé en nous. Ces artistes s'appellent Schnorr, Veit, Schadow et Overbeck. Schnorr a le pas; il a épousé une catholique, et il a changé de religion, afin de sentir avec plus de dévotion les sujets sacrés que traite son pinceau.

a Mais ici c'est la sculpture qui a le plus d'essor et obtient le plus d'encouragement. Le nombre des artistes se centuple chaque jour pour moi, à mesure que je connais davantage la ville. De tous côtés, à tous les coins, on n'entend que le ciseau et le maillet. Au milieu d'un pareil concours, de grands talens se sont manifestés et se montrent encore. Il n'en est pas moins vrai, il le faut avouer, qu'à voir sortir de toutes mains statues et groupes, û\m style grec à peu près irréprochablç, on se prend à trouver qu'imiter l'antique n'est pas chose sidifBcile, et l'on sent en soi diminuer son respect pour l'antique lui-même. Mais l'entente de la figure et de la forme correcte ne suffit pas à faire l'art élevé. Si Canova n'eût pas eu beaucoup plus, il neût pas jeté l'éclat dont il a brillé. Il avait en outre la grâce et l'intelligence; et quoique son goût, qui fit tant de fanatiques en son temps, soit aujourd'hui hors de mode, et que Thorwaldsen, avec plus de sévérité^ plus de style, mais moins d'ex-

130 LiOFOiH ROBSAT.

pression, se soit élevé à sa place, le trône est encore vacant. Les draperies Tenfiportent sur la chair, la chair sur la physionomie; et la sculpture deviendra, comme la peinture, une pure décoration, si Texpression de Thomme intellectuel n'est pas davantage l'objet de ses efforts studieux. »

Après cette digresson, retournons à Léopold.

A l'apparition des Moissonneurs, Tœuvre non la plus parfaite du pinceau de Robert, mais celle où «e résument avec le plus d'énergie son système de composition et les habitudes sérieuses de sa pensée, le cri d'admiration fut général. Ainsi, sans coterie, sans cabale, parla seule autorité de son talent, Léopold avait su conquérir une gloire à laquelle applaudissaient la plupart même de ces rivaux. Aux yeux des peintres alors en possession de la vogue, il pouvait bien avoir le tort du succès; mais il avait aussi cet avantage inappréciable, que sa retraite à Rome l'avait rendu» comme le pensait 4iémrâ» oomilétemeiii étranger à tmtes kis que^

SA m «T IM WOTMS. ^ fSK

relies qui boulen^rsajent, en France, le dmnainè de la pensée et départs, et que dès-lors il n'etcitait les défiances de personne*

Les écoles de peiotore, qui, depuis plusieurs siè* êtes, s'entremêlent et se détrônent tour à tour, étaient, à cette époque, dans un moment de crise. On reniait les dieux dassiques, et randen comme le nouyeau servait de base à des théories plus ou moins ingénieuses, que le temps a fait triompher par leur côté vrai, et qu'il a brisées aux endroits eonteëtables. Chacun, bien entendu, voyait la vé^ rite suprême de son côté, et la soutenait comme on soutient une faction. Tous les débris des an-ciennes psdettes des temps gothiques et même du temps de Louis XV étaient revenus pêle-mêle sur la mer qui les avait engloutis. On avait repris avec fureur, en peinture et en sculpture, mille idées disparates abandonnées ou décriées naguère, et destinées à l'être encore le lendemain même de leur triomphe. C'était un tumulte d'essais confus qui n'avaient d'analogie que par l'impuissancei Cette anarchie qui, dans les beaux-arts, a suivi la révolution de 1830, a été pour la peinbire une ta-^ tieste et meurtrière époque.

11 est vrai que, défigurant la pensée nobte et sévère du grand David, qui restera toujours l'une des étoiles directrices de l'art, la vieille école s'arro* geait sans fa$«^n le nom d'école du beau , en vertu

d'uBe loi académiqae inventée par lérudition à la Yue des premières fouilles d'Herculanum et de Pompeï. Elle a{^liquait à tous les arts sa recette universelle, Fimitation de Fantique, un faux idéal parodié d'après les anciens, et Ton voyait constamment un perfide et maladroit souvenir des bas-reliefs et de la bosse s'interposer entre ses yeux et la nature. C'est ce qui fit dire, avec plus de justesse que d'urbanité, au peintre anglais Constable, le père de notre école moderne de paysage : « Us font leurs tableaux avec des tableaux et des plâtres, et ne connaissent pas plus la nature que les chevaux de fiacre ne connaissent les pâturages, p Pourtant, ne le dissimulons pas, si l'ancienne école paraissait avoir rompu avec toutes les traditions de la vraie peinture, son tort non moins grand devant les novateurs pressés de jouir, c'est qu'elle n'enseignait qu'une voie lente pour arriver au savoir^ c'est que, par un principe sage, dont malheureusement elle appliquait mal les conséquences, elle pensait que le génie même-n'est pas dispensé d'apprendre pour connaître, et que c'est dans une forte discipline de l'ame que les plus fiers talens, les esprits les plus originaux, ont trouvé leur premier ressort. Robert en est l'exemple : si la nature, institutrice de sa première enfance, l'avait initié au sentiment du simple et du grand, si les ebampsetlamontagneavaientfaitde lui le peintre

SA yiR H BU OBUVaBS. 133

da peuple, c^étaientles enseignemensdeDayid qui l'avaient rendu Tarliste consciencieux, sévère, en quelque sorte inexorable pour lui-même.

Âinsi^ d'un côté agonisait Técole ancienne dé* criée; de l'autre s'agitait l'école nouvelle, qui n'avait souci que de rinspiration , et qui cependant avait son pédantisme et s'était faite antiquaire. En résumé, que gagnait-on au change? La casaque et les fontanges au lieu de la tunique, le soulier à la poulaine ou la, mule au lieu du cothurne, les Grecs modernes au lieu des anciens. Une exactitude de costumier suppléait au défaut de la composition. L'école avait bruyamment inscrit sur sa bannière : « Retour à la vérité, » laais sans daigner se souvenir que la vérité n'est que la réalité choisie, la réalité possible. Alors, incorrecte a plaisir, laide et triviale par goût, plus avide de commotions que d'émotions, la foule bouillonnante et capricieuse se précipita dans la réalité nue et sans choix. L'école de David avait préconisé le dessin, rien que le dessin; les nouveaux venus ne virent de salut que dans le faire impétueux, la fantaisie, l'effet et la verve, et honnirent le dessin, comme si l'art sans étude, l'art sans dessin, n'était pas, pour emprunter un mot de Bacon, a la statue de Polypbème à laquelle on aurait arraché son œil. » Bientôt les hommes les plus vigoureux qui avaient imprimé le mouvement à la réforme furent dépassée

iià lÉOPOLl» RéBBilT.

et impolssftns à contenir la tourbe écbételée des imitateurs. Des ébauches, de simples pochades fù'* reut prônées à l'égal des œuvres les plus sérieuses, et le sentiment de Fart s'abâtardit par la promiscuité de Tusage. Il y eut autant de juges que de peintres, autant de peintres que d'élèves effrénés de renommée, et, à voir les hommes de génie dont les ateliers regorgeaient, on eût dit que chacun d'eux allait s'écrier comme Vespasien mourant : « Je sens, mes amis, que je deviens dieu! »

Encore si ce tapage réformateur avait produit cette espèce de fusion généreuse dont l'Allemagne littéraire avait donné l'exemple au tempsde6oéthe> de Schiller, de Wielaud lit de Klopstockl Non, les généreuses concessions sont rares dans tous les temps; chacun voulait faire école. Après Fécole du laid, on eut l'école du joli : le laid et le joli, deux variétés de la manière et de la peinture de pratique. La seule conquête de cette époque fut une école de paysage, dont nous étions dépourvus depuis Desportes et Oudry, car on ne saurait appeler de ce nom ce triumvirat caduc et solennel des Bidault, Bertin (4) et Bourgeois (les trois B, comme

(1) Il est bien entendu qu'il s*agit là du vieux Jean-Victor Bertin, le Nestor du feuiUis classique, mort en 1842. Son homonyme, M. Edouard Bertin, ami de Robert, et qui lui avait acheté un charmant tableati, n'appartient à la même famille ni

SA VIB IT 8&8 OEUVRES. idi

on les appelait alors, par allusion aux quatre G : GroiB, Guérin, Girodet et Gérard), qui régnait en ce temps*là. Thiénon et Nicole, deux dessinateurs de même force, étaient les ombres de satellites de ces ombres de planètes. Watelet et Régnier, si ternes qu'ils fussent, étaient, par le contraste, transformés en novateurs fougueux aux yeux des disciples badauds des trois B. Quoi de plus? De courageux artistes en appelèrent de la monotonie des paysages soi-disant historiques et pous$ine$qm8 de TEmpire à la sainte nature primitive, et notre jeune école fut fondée. Elle jetait I au temps de Robert, un vif édat, et se maintient aujourd'hui avec honneur en regard de TAnglet^re, dont Fécole paysagiste est si merveilleusement habile en peinture, comme elle Ta été en poésie (i).

Si canimus sylvas, sylvœ sint consule dignse.

eMnme homme^ ni, è eoiip sûr» comm^ peintre* On a de celuici, dans Véglise de Saint-Thomas d*Aqain, une TentaUon du Christ y nn Christ au mont des Oliviers; dans le musée du Luxembourg, une Yue de la Forêt de N^tuno et une de la Forêt de Fontainebleau, M. Yéron possède une des plus belles (BOTres de ce peintre. — M. Edouard Bertin, qui malheureusement produit trop peu, est un talent sérieux et puissant, qui met un cachet élevé à tout ce qa'U touche.

(1) S'inspirant de Ck>nstable ou de Bonington» surtout de la nature, MM. Fiers, Jadin, Oabat* Laberge, Paul Huet, furent les premiers qui arborèrent Fart sur d«A mm nou^^Ufs- Qs

Quelle pouvait être la place de rhumble et timide Robert dans une pareille mêlée? De son belvédèrelointain, il n'apercevait même pointia lutte, et, confiné dans sa foi silencieuse, il continuait de conclure à sa façon et de faire son chemin tout seul.

On était donc en pleine fièvre romantique quand s'ouvrit le Salon de 1831, où parurent les Moisson-neurs, et, avec ce tableau, une Mire napolitaine pleurant sur les débris de son habitation ruinée par un tremblement de terre, Y Enterrement d^un aîné de famille de paysans romains, et les Pifperari devant une Madone, trois peintures qui sont au nom-

sont allés ardemment au-devant du vrai, mais quelques-uns se sont arrêtés en chemin. Viennent en même temps Corot et Aligny : Corot , qui eut la prétention d'attacher des fleurs à la robe émaillée du printemps; Aligny, plus heureux avec la plume qu'avec le pinceau, — deux peintres qui eussent peut-être trouvé le grand, s'ils Teussent moins cherché. Sur leurs pas se pressèrent de plus jeunes : Jules Dupré, Rousseau, Français, Charles Leroux, Troyon; et tous ces émules, anciens ou nouveaux, forment une pléiade de talens frais et rians. Est-il ua flamand plus joli que ce Pare de Saint-Cloud, par Français, semé de figures de Meissonnier? Quel sujet de vivo improvisation c'eût été pour Diderot I Que tous ces artistes dérobent quelques rayons au soleil; qu'ils n'encourent point le reproche, qu'on peut adresser à quelques-uns d'entre eux, de se montrer inégaux, et leurs ouvrages seront recherchés un jour comme les diamans des midtres.

8A VIE BT SfiS ŒOYRES. 137

bre des meilleurs ouvrages de Robert. Rien de plus simple que le sujet des Pifférari. Ce sont de ces joueurs de cornemuse et de chalumeau, mendians couverts de peaux de mouton /qui descendent des Abruzzes et des Calabres avec leurs familles, à répoque de FAvent , pour donner à Rome des sérénades aux Madones dont tous les coins de rue sont décorés. Hors ce temps, on leur ferme la ville, à moins qu'ils ne soient engagés comme modèles. Dès quatre heures du matin, ces gens-là inondent les rues de Rome, et jouissent de l'odieux privilège de réveiller en sursaut au bruit du fausset criard et mélancolique de leurs instrumens. Chaque quartier les paie par neuvaine. Lltalien de Rome est fort dévot à la Vierge, et lui demande tout, même des choses qui la feraient rougir. La femme tnnomorata, Thomme qui ne dort pas, le dévot qui veut se mettre en paix avec sa conscience , son voisin ou son curé , s'abonnent pour une ou deux neu* vaines. Hobert a tiré un excellent parti de son sujet. Deux de ces pauvres paysans s'arrêtent devant une Madone; l'un enûe sa cornemuse tandis que l'autre vient de souffler dans un chalumeau. Les derniers sons qu'il en a tirés expirent dans les airs; alors il chante, et, l'œil pieusement tourné vers l'image de la Vierge, il semble attendre qu'un sourire d'indulgence et de faveur s'imprime sur les lèvres de la Bière de Dieu. A l^urs pieds sont deux petites

138 LiOPO» ROBERT.

flUes dont le reeueillement fait ressCHrtir Tardeulr musicale, l'air de foi vive et profonde des musiciens campagnards : églogue charmante qui respire un parfum de naïYeté, de yérité locale , et laisse dans Famé une douce et pénétrante émotion. Quand David Wilkie, dont nous parlions plus haut, passa rhiver de i 835-1826 à Rome, il peignit, de sa seconde manière, deux petits tableaux dans le genre de Léopold : la Princesse Doria- Pamfili lavant les piedê à de pauvres pèlerines, et un sujet de Pifferari tout-à-fait identique à celui de Robert. Il est curieux de comparer ces deux derniers ouvrages. La conception de WUkie est heureuse, Tordonnance est d'un peintre; mais son exécution manque d'accent, de profondeur et de puissance. L'œtivre de Léopold a plus d'émotion, plus d'expression, plus de foi, et témoigne d'un sentiment plus fort de l'Italie pittoresque et religieuse.

Plus puissant et plus sympathique encore était Tetret moral produit par la Femme Napolitaine. Absorbée, anéantie dans une pensée de destruction et de mort, la pauvre mère est immobile, et si un enfant à la mamelle, qui repose près d'elle sur les débris, ne se jouait avec l'insouciance de son âge, rien là ne serait vivant que la douleur. C'est toujours le méihe ton local compriset rendu en maître, toujours ja même poésie de dessin, le même pou-

SA TIB If 8K8 OBQTIBS. |89

voir de modelé^ la iBême harmonie générale; mais on TOit que, mis à Taise par Funité d'idée où il se complaît^ le peintre a pu se Uvrer à toutes les beautés pittoresques de détail et d'ensemble qu'il lui était donné d'atteindre. Ce tableau me parait être son cbef-d'œuyre; il est irréprochable, et, dans la tête de la mère surtout, l'artiste a su atteindre à ce grand goût, à ce pathétique d'expression qui semble n'être le secret que des maîtres de l'art. Les mêmes obseryations générales peuvent a'applir quér à V Enterrement d'un aine de famille de po^feuns romuins, sujet dont la profonde tristesse révélait l'état de l'ame de l'artiste, mais dont l'austere ordonnance et la fermeté d'exécution attestaient une fbrce de pinceau peu commune.

A côte de ces tableaux figurait, à la même expoflition , celui des Petits Pécheurs de grenouilles dms ks Marais Pontins. Le plus âgé tient en main sa ligne intacte encore , tandis que le plus jeune, penché vers la terre, gémit sur sa ligne brisée. Quelques esprits délicats virent dans le ton mélancolique et rà-proposde cette composition une allégorie douloureuse où Léopold avait retracé le soutenir de la vie brisée de son frère Alfred.

Ce fut dans l'année 1829 que, cédant aiix conseils du peintre Gérard, qui le pressait de peindre de grandeur naturelle, Léopold, dont toutes les figures, les Moissonneurs compris, n'étaient que

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de demi-nature, et le plus souvent même plus petites, peignit de grandeur naturelle une Tête de femme et un Jeune Grec aiguisant un poignard (i), deux toiles qu'il exposa également au Salon de 1 831 . Ces essais étaient heureux; la tête de femme surtout respirait un charme inexprimable. Ce n'était qu'un portrait, qu'une étude, et par cela même l'artiste, dégagé de la préoccupation, toujours pénible pour lui, de l'ordonnance d'une composition, avait pu se livrer en toute liberté à l'entrain de son pinceau. Il eut toujours, pour le dire en passant, une délicatesse extrême et une prédilection mar* qnée pour les études de femme. On le voit par une de ses lettres à M. Marcotte.

« Je trouve une bien grande différence entre

exécuter des figures d'hommes ou des figures de femmes. La raison en est simple : ce qui frappe et touche dans la peinture est un caractère d'énergie,

(1) « On a trouvé que la couleur et rexécution sont assez vigoureuses, et j*aî cherché un dessin ferme et positif. D'ailleurs, mon modèle, ayant une très belle tête, m'a servi plus qu'un autre qui m'eût laissé avec le désir de foire quelque changement de mou chef. J*ai eu beaucoup de plaisir à faire ce tableau de grandeur naturelle, et je vous avoue que j'aimerais quelquefois à changer comme cela mes occupations. » (Lettre de Robert à M. Marcotte, 1S29.) Cette figure de Grec fut exposée en 1830 à Berne par le propriétaire, M. Frit» Pourtalès, et valut k l'auteur une médaille d'or.

de force dans les hommes; de sensibilité, de douceur dans les femmes. La nature est moins avare de ces dernières qualités que des premières, à mes yeux du moins. Trouver dans un homme avili ce qui est propre à frapper, attirer et plaire, est un travail qui, je vous assure, donne bien plus de peine que de chercher quelque chose de touchant et de sensible dans une femme. C'est ce qui fait que généralement même les plus habiles peintres y ont mieux réussi. Il n'y a que les ouvrages de Michel- Ange qui se distinguent d'une manière particulière; mais son génie était si supérieur^ qu'il a presque inventé la représentation d'une force, d'un caractère et d'une énergie qu'il n'a pu trouver dans la nature qu'avec de grandes difficultés et une observation continuelle. Voilà pourquoi, à moa sens, il doifcêtre placé tout-à-fait au premier rang. »

Fidèle à ce penchant d'artiste, à sa nature sensible, qui ne s'attachait pas seulement, comme le font un si gVand nombre d'artistes modernes, à la beauté extérieure et matérielle de la femme, mais à sa beauté morale, Robert a immortalisé sur la toile nombre de ces types nobles et expressifs que l'Italie a le privilège de conserver dans leur pureté. Déjà il s'était plu à peindre, pour M. d'Argenteuil, deux belles études de femme, demi-nature, et il donne sur l'une d'elles une particularité assez curieuse dans une lettre datée de Rome, A juin 1826.

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a J'ai accompagné les deux petits tableaux que je vous envoie d'une étude de tète d'une jeune femme de Sora, qui est fort jolie, mais qui offirô un caractère de beauté bien différent de celui qu'on se représente d'ordinaire comme celui de l'Italie, et par conséquent tout-à-fait opposé à celui qui m'a frappé dans la jeune âUe qui a posé pour le tableau de Y Ermite. J'ai pensé que ce contraste vous intéresserait, puisqu'il se trouve dans la nature, et qu'il 7 a, dans les montagnes, des villages dont la population presque entière se distingue par ce type si particulier Nous voyons tous les jours le caractère italien sans mélange disparaître de Rome; mais si les cheveux, d'un brun extrêmement clair, des habitans que je viens de vous signaler les rapprochent beaucoup des septentrionaux, je trouve qu'ils n'ont pas moins un caractère italien , lequel se remarque dans leurs expressions vives et variées, et surtout encore dans la finesse et la régularité des traits...

Un passage de sa correspondance avec Yidar Scbnetz garde le souvenir de la découverte du mo* dèle de la Jeune Femme, qui eut tant de succès au Salon de 1 831 ^ et comme si ce bonheur d'artiste eût jeté un charme particulier sur une existence si cuvent déchirée, on jouit du calme où reposait son ame quand il traçait ces mots :

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a Frascatiy J5 septembre 1830.

«... Je suis dans un calmé de passion qui me eharme : je philosophe tout seul, bien doucement, en contemplant notre belle plaine de Rome, Thorlzon et le ciel, et je respire avec un véritable ravissement Fexcellent air que nous avons ici. J'ai commencé une tête de grandeur naturelle, d'après la plus jolie créature que j'aie vue. Je suis sûr qu'elle vous plairait, mais beaucoupt Elle a seize ans, plus grande que Maria-Grazia, admirablement faite; une tête d'une pureté remarquable, mais surtout d'une expression délicieuse; enfin, c'est une figure qui ferait partout le plus grand effet, même à côté des plus belles voisines I... »

n est remarquable qu'avec un sentiment si vif des beautés les plus délicates de la création, Léopold ait à peine tenté de peindre le nu. Une curieuse lettre qu'il adressa, le 42 septembre 48Î7, à M. d'Argenteuil, montre jusqu'où, sur cette question , pouvaient aller ses scrupules de protestant spiritualiste : « Des deux sujets que j'ai traités pour messieurs vos frères, quelques personnes ont trouvé dans celui qui est destiné à H. Marcotte aine un peu de liberté. Ce n'a été nullement mon intention. Cependant, pour ne pas faire toujours des figures vêtues de la tête aux pieds> j'ai peint deux jeunes filles qui se déshabillent pour se baigner. Je les ai

supposées dans un endroit entièrement retiré, où elles ne doivent craindre aucun regard curieux. Si monsieur votre frère se trouvait avoir cette opinion en voyant le tableau, je m'engage volontiers d'avance à lui en faire un autre. Le second tableau est un sujet plus sérieux. J'ai supposé un vieil ermite mort tranquillement au pied de son ermitage, et qui est trouvé par un pecoraro. J'ai représenté ce dernier lui soulevant le capuchon et cherchant à voir si c'est le repos éternel. Je suis extrêmement impatient d'apprendre le jugement que vous porterez de ces tableaux. »

Les scrupules de Léopold étaient exagérés. Le tableau des Baigneuses de San-DoncUo était d'une décence parfaite. Si d'autres artistes, plus soucieux de produire des sensations que de s'adresser à riutelligence, ont donné l'occasion de dire que le cynisnie, impitoyablement chassé de la langue, a trouvé un asile dans la peinture; s'ils ont oublié trop souvent qu'il est une faute de goût quand il ne serait pas une injure aux bienséances, il fout, d'une autre part, dans la nue imitation de la nature humaine, savoir distinguer entre la nudité et le nu. Tandis que la nudité est la honte des écoles de décadence, le nu aura toujours sa décence , le nu sera toujours une des plus belles ressources de l'art sérieux. Grâce au climat, aux opinions, aux mœurs de la Grèce, l'art antique a pu tout à son

aise interroger sans voile la beauté vivante et la reproduire. Pour nous, dont les idées sur ce point délicat sont plus sévères, le problème sera moins aisé à résoudre; mais, sans se préoccuper d'une morale étroite et prude qui, dans son zèle aveugle, briserait toutes les statues de nos musées, le véritable artiste saura satisfaire à toutes les conditions de l'art et respecter en même temps les saints préjugés de la modestie. Raphaël et Michel-Ange, Titien et Rubens, Poussin et le religieux Le Sueur, en ont, comme tant d'autres gardiens des grandes doctrines, multiplié les preuves.

Depuis 4816, Léopold Robert n'avait pas revu la France.il lit, durant l'exposition des Moissonneurs au salon du Louvre, en 1834, un voyage à Paris avec son frère Aurèle, et tomba au milieu de l'orage soulevé contre l'école qui avait été son berceau, et pour laquelle il conservait un vieux respect. Les deux écoles se pressèrent à l'envi autour de lui. Fiers de son origine, les classiques le revendiquèrent; et de fait ils partaient du même

principe, ils tendaient vers Iq piôoi^but, I0 beams ipais combien Us différaient sur Içs moyens et dans les résultats! Sans aller, comme les classiques, par des chemins détournés, Robert attaque franchement la question. Au lieu de faire le pastiche dei^ statuaires anciens; au lien, pour ain^i t>drler, de sculpter en peinture, il regarde la nature méme^ la copie d'original à son tour, et parvient aiqsi à s'approprier au plus haut point cette noblesse et ce haut style que les Girodet et les Guérin n'a^ vaient fait que rêver. D'un autre côté, le tact na-« turel de Léopold l'avait mis de bonne heure en garde contre toute exagération. S'il ne prenait point les livrées de son ancienne école dégénérée, il n'avait pas moins de répugnance pour la fureur d'outrer la nature, et se méfiait des avances de réformateurs qui ne voyaient en lui que le triomphe de l'imitation sur la' création. Aussi, dès qu'il reprit les pinceaux, retourna-t-il tout droit à sa peinture, telle qu'il l'avait conçue jusqu'alors, et aucune des deux écoles ne vint à bout de le conflsiT quer à son profit.

Étourdi de tout le bruit de la rue, des atelierîf et du Salon, Robert, facile comme il l'était à effarr roucher, ne comprit rien au mouvement des idée? d'alors, et, dès qu'il eut touché le sol de Paris, il fut pris d'un vif désir de se dérober. Déjà, avant de venir^ il exprimait des craintes à M. Marcotte

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(Florence, 18 mai 4831) : «Je ne puis me cacher que là vue de tant d'intrigues et de clameurs me fera mal, à moi qui aime tant la tranquillité. Ces immenses réunions de tableaux me tuent, parce que je pense toujours que les miens y sont faibles, ou plutôt je remarque dans les autres des qualités que Je n'ai pas. » Le cri d'admiration qui l'accueillit à son arrivée ne suffit point à rassurer ses esprits émus. Il se trouvait quelques critiques parfois justes, souvent rigoristes, qui revisaient à son endroit le jugement du public. Il le sut, mais leur voix semblait aller se perdre dans la glorieuse victoire des Moissonneurs, des Piffêrari et de la Mère napolitaine. On ne saurait dire cependant qu'il eût été insensible à Ces attaques. Délicat, en effet, comme tt)us les arliètes, aii contact de la critique, de même qu*à celui de l'éloge, il s'effrayait de l'un à l'égal de l'autre. On n'aura que trop souvent, dans la suite de ce técit, Toccasion de se convaincre que ce double souvenir ne fut pas étranger à la défiance qu'il montra plus tard de son talent et de sa fortune. Léopold Robert avait été nommé, en 1825, membre de l'académie de Berlin, et, dans cette ville, il était fort considéré des artistes et des amateurs. Lé comte Raczynskî, le comte de Hahn, M"® de Souwaroff et le célèbre sculpteur Râuch lui avalent commandé des tableaux. C'était surtout des commandes faites par les artistes qu'il était le

plus flatté. Tandis qu'il recueillait tant de marques d'estime de la plupart des connaisseurs de Berlin, tandis qu'il recevait un accueil si flatteur de ceux de Paris, et que même un hetman de Cosaques, le prince Laboukime, lui achetait un tableau, le dénigrement ne lui manquait pas ailleurs. Un esprit jaloux, le Romain Vincent Camuccini , cherchait à rabaisser son talent. L'Italie, qui, à notre époque, • se soutient très haut quant à la sculpture, est, dans la peinture, tombée au dernier point de faiblesse et d'impuissance, en dépit de la leçon vivante de tous les chefs-d'œuvre de ses anciennes écoles* Camuccini et le chevalier Agricola, tristes successeurs des Carie Maratte, des Pompée Battoni, des André Appiani, ces peintres de la décadence, en étaient une preuve flagrante. On avait vu à Paris le vieux Le Thière pleurer d'admiration devant les Moissonneurs. On avait vu Gérard, qui avait tendu la main à Léopold dans ses premiers débuts, lui commander aussi des tableaux, de 1824 à 1826, pour le soutenir en des momens difficiles. Chose plus rare encore pour l'un des doyens de l'art, dont l'histoire tient toujours un peu de la mythologie de Saturne, on avait vu Gérard encourager le nouveau venu de ses conseils, le prôner comme son enfant, jouir de son succès comme d'un succès propre. Incapable de tels sentimens, le Romain Camuccini à l'amertume de critiques légitimes ajoutait des critiques

SA yiB ST SES OKUVRES. liQ

injustes. Dépourvu de naturel et de yérité, cet homme était un artisan d'adresse et d'industrie, un arrangeur habile plutôt qu'un véritable artiste. Trop faible pour dérober leurs secrets aux maîtres et demeurer original tout en se portant leur imitateur, ilest resté faux et conventionnel dans sa composition, dans ses lignes, dans sa couleur, et n'a que trop justifié ce jugement prononcé sur lui par notre Pierre Guérin : a 11 s'est nourri des anciens et de Raphaël, mais il n'a pu les digérer, lo C'était cependant là l'homme qui tenait le sceptre des arts dans la patrie de Michel- Ange et de Raphaël I Egalement icguste envers M. Ingres, il lui était arrivé le même malheur qu'à Diomède, qui, en poursuivant un ennemi devant Troie, se trouva avoir blessé une divinité. Toujours, comme l'académicien de VenisC; il avait à la bouche : a Les maîtres, » et Robert : a La nature, j» Ces deux principes, qui assurément ne devraient point s'exclure, s'excluaient l'un l'autre quand ils devenaient les mots d'ordre de deux systèmes ennemis.

Et qu'on ne croie pas pour cela que Léopold n'eût point fait des grands modèles une étude profonde, et ne se fût pas imbu du génie antique en interrogeant les restes divins de la statuaire grecque. Les anciens, il le savait autant que personne, sont ceux qui ont le mieux compris et appliqué cette vérité éternelle : « que la fin de l'art est Fex-

IKO LË0t»0L6 âOBEftT.

pression de là beauté morale à Taide de la beauté physique, » et c'est dans ce sens qu'il me répétait un jour ce mot de Winckelmann : « que la contem* plation de F Apollon du Belvédère le rendait meil-* leur.» Mais Rome est le tombeau ou le piédestal des intelligences : si les faibles succombent à Tépreuve, les forts y grandissent après avoir d'abord douté d'eux-mêmes; témoin Robert. L'étude de Tantique lui avait appris à lire dans la nature les beautés sans nombre qu'elle recèle; et les efforts heureux qu'il a faits pour élever le caractère de ses œuvres à la dignité simple des grands modèles disent assez s'il les avait compris. Seulehient, en sft ferme organisation, l'invasion grecque et romaine n'avait point détruit la virginité du naturel, et, ce qu'il redoutait avant tout, c'était l'appauvrissement du génie natif par le pastiche. Copier et se mouler sur autrui n'est point d'un artiste, c'est contrefaire misérablement comme ces mimes et baladins des funérailles de l'antiquité.

Sur d6S peasers nouveaux faisons des vers antiques (1);

(i) Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs; Pour peindre notre idée, empruntons leurs couleurs; Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques; Sur des pensèrs nouveaux faisons des vers antiques,

(L'Invention.)

SA TÏB Èï SES ŒUVRES. 151

ce vers eiquls d*ext)i'essioii, d'André Chénîer, étai la devtse de Robert, amant passionné dii vrai. Il vient, en effet, pour les esprits droits et sûrs, un temps où l'on trouve la nature sî belle, si franche, si liée, même dans ses défauts, qu'on penche à là rendre telle qu'on la voit, et c'est l'extrême difficulté qu'on rencontre à être assez vrai pour plaire, en la suivant de près, qui seule en puisse détourner. «Nos maîtres David, Girodet, etc., dit Robert, n'ont pas formé d'élèves, parce que l'étude des arts est devenue bien dififét^ente. On pense tant à l'intérêt mainlenant! Les maîtres ont des élèves pour se faire de l'argent, et non pour se faire aider à des tableaux. C'est l'argent qui compte; mais je ne puis concevoir qu'on ait un atelier d'élèves faisant chaque semaine, depuis le 1" janvier jusqu'au 31 décembre, une figure nue, tournée, retournée et contournée. Il y à là une fausseté d'enseignement que les anciens n'ont pas eue. On lie l'imagination en voulant apprendre par ce moyen la science du dessin. Je sais, quant à moi, que, lorsque j'étais à Paris à étudier, je pouvais dessiner d'idée une figure sous toutes ses faces et la disséquer jusqu'aux os, en nommant tous les muscles, leur office, leur origine et leurs insertions. A présent, cela me serait de toute impossibilité, je vous assure; et, pourtant, je me sens capable de mieux composer une figure, de la mieux

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faire marcher, et de l'exécuter avec plus de justesse et de science sans me tourmenter à faire plus que la nature n'indique. »

Telles étaient les paroles de Robert. Or, un homme pourvu d'une aussi vivace prédilection pour la nature ne pouvait être goûté par l'artificiel Camuccini. La France vengea Robert. Son tableau fut acheté par la liste civile^ à la suite de l'exposition de 1831, et l'artiste reçut publiquement la croix de la Légion-d'Honneur des mains du roi.

A l'imitation de la Restauration , sous laquelle les récompenses nationales étaient distribuées aux artistes par le souverain lui-même, Louis-Philippe avait clos en personne la première exposition de son règne et remis sans intermédiaire les récompenses aux plus dignes. Cette solennité eut un grand éclat. Tout ce que la France possédait de plus éminent parmi les artistes et les connaisseurs se groupait, dans le grand salon du Musée, autour du roi. Les seuls artistes qui reçurent cette décoration de la Légion-d'Honneur, qui, pour les gens de cœur, n'a jamais été un hochet, furent Léopold Robert et son ancien camarade d'atelier, Henriquel-Dupont, ce véritable artiste, peintre avec le burin, qui répand sur toutes ses œuvres une fleur si vive de sentiment et de goût, et qui aux charmes du talent joint les charmes du caractère. Des applaudissemens unanimes couvrirent les noms de

SA VIE ET SES OEUVRES. i53

Robert et de Dupont, aimés de tous; mais rien n'égale la sensibilité modeste avec laquelle Léopold reçut la diàlinction dont il était Tobjet, rien n'égale le bonheur de ses amis, quand ils le virent si heureux. Sa première visite, à son arrivée à Paris, avait été pour son premier maitre de dessin , le vieux Charles Girardet, établi alors dans une ruelle du quartier Saint-André-des-Arcs. La reconnaissance Fy porta de nouveau, a Je viens, lui dit-il, faire hommage de mes couronnes à celui qui m'a mis le crayon à la main. » Et le vieillard et l'élève pleuraient en s'embrassant.

L'administration chargée des encouragemens dans les arts, qui semblait s'être fait une loi de ne jamais deviner un grand artiste, avait bien quelques torts à réparer envers Léopold. En effet, il exposait depuis 1822, et six années s'étaient écoulées sans que le gouvernement lui eût acheté ou commandé aucun ouvrage I 11 avait fallu qu en 1828, dans son vif désir de voir figurer une de ses œuvres au musée du Luxembourg, le pauvre Léopold fit le sacrifice d'une partie considérable du prix de son tableau de la M adonna delV Arco pour l'y faire admettre. Encore le tableau n'y entra-t-il point sans difficulté, et il fallut que le premier peintre du roi, le baron Gérard, usât de son crédit pour faire acheter 4,000 francs une page qui en vaudrait 30,000. Quant aux Moissonneurs, ils fu-

rent payés 8,000 francs, prix qu'avait demandé Robert (i).

C'est encore au Luxembourg que Léopold eût désiré que son tableau fût exposé, et, dans cette pensée, il avait refusé à Rome des offres bien autrement avantageuses. Tout heureux qu'il était de voir son œuvre achetée par la liste^ civile , il se consola difflcilement qu'elle dût figurer dans la pénombre de la galerie du Palais-Hoyàl, qui était close au public. C'est depuis la mort de Léopold que le roi avait tiré les Moissonneurs de sa galerie particulière pour les donner au Louvre. Figurer au Luxembourg parmi les peintres vîvans dé l'école française était pour Robert une affaire de sentiment. La France, où il avait fait ses premières études en peinture, où il avait contracté ses premières amitiés, toujours si puissantes entre les hommes, même les plus divers; la France, où il voyait ses émules et ses juges, était pour lui la patrie. Français de cœur, il voulait être traité en Français.

(1) Les ]^oiê8ùnn$ur$ ont eu, à cette époque, la bontie for* tune d'être gravés en taille douce avec une finesse, un goût et un bonheur de rendu et d'harmonie vraiment extraordinaires, par run des premiers artistes modernes, M. Paul Mercurj. La valeur de cette petite estampe, exécutée in-l» mr cuivre, pour le journal VArtiilê, est montée aujourd'hui à un prix ettessif, et les épreuves, dites d'AftUte, ne se sont pas vendues moins de 3 à 400 francs, dans le temps où les objets d'art se vendaient.

Ci hBB pr^mièrfii epoées que i'étois ici, dit-il j» son ami NaveZ; daas upe lettre écrite de Hotne en 4838, jç voulais mépager le passé et le présent; mais j'ai reconnu que, dans le fait, c'est une du-* perie, et qu'on ne s'attache personne. Tu ^is que mon pays est sous la don^ination du roi de Prusse ; au^ûtôt que j'ai obtenu ici quelque sucpès, on m'a réclamé comme compatriote. Cependant il ne m'u pas été difficile de voir qu'on ne le faisait que pou? m'éloigner de la France que j'aime, et que je ne pouvais rien espérer de bien, houorable ni de bien solide d'un gouvernement qui ne nous regarde que comme de demi ^sujets, Au contraire, j'ai trouvé en France beaucoup de personnes qui sç sont intéressées et s'intéressent encore à moi. Pre^ que tous mes tableaux y vont, et j'ai pris mop parti; mai$ ce n'est pas sans savoir que je me suiç fait heauçQup d'ennemis. Enfin , il en arrivera ce qu'il plaira a Dieu. Te rappelles-tu de combien de larcasmes, toi et d'autres, me poursuiviez là-dessus? Actue)leiuenl on ne me dit plus rien de semblable. Je viens d'avoir encore une preuve que le gouvernement français yeut bien m'envisager çomnie uq de ses palionaux, puisqu'il vient de faire l'acquisition de nion grand tableau du Retour de la fête de la Madone de l'Arc pour le placer dans la galerie du Luxenibourg. C'est un honneur qui me flatte ))eaueQupj, et qui me fait espérer <le voir cou-

tinuer Tattention qu'on veut bien accorder en France à mes productions. x>

Quelques jours avant, il écrivait à M. Gérard : Vous daignez me dire que le prix qu'on a mis a mon tableau est trop au-dessous du mérite que votre indulgence veut y voir; mais ne suis-je pas grandement récompensé par l'honneur d'avoir un de mes ouvrages dans les galeries d'une nation à laquelle je voudrais appartenir? Cet avantage serait inappréciable à mes yeux, si je pouvais l'envisager comme une adoption. »

Robert avait à peine quitté Paris, que s'ouvrit le champ de bataille dernier et définitif où se rencontrèrent les deux écoles rivales. Ce fut la mémorable vente de l'amateur Coutan, qui eut lieu en 4831 , et dont le résultat fut pour Léopold l'objet d'une vive curiosité, quand il fut de retour à Florence, avant de passer à Venise. Coutan avait donné indistinctement droit de bourgeoisie dans ses albums aux dessins de tous les habiles : c'était comme un pandcemonium où figuraient pêle-mêle les Girodet avec les Géricault, les Delaroche avec les Delacroix; les Thiénon, les Thomas, les Watelet avec les Boningtou, les Charlet, les Decamps, les Ingres. Pour protester contre l'invasion des idées qui avaientreçu leur baptême de Géricault et de Delacroix, les derniers des classiques s'arrachaient les dessins des

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leurs, et le conflit des amours-propres fit la fortune de la vente. Ce furent les dernières lueurs dus olei couchant de l'école classique; depuis, les dessins des Girodet, des Guérin et des Gérard, sont tombés à des prix injurieux. Ceux de Géricault, d'In grès, de Robert, de Bonington, de Decamps, de Charlet, se maintiennent à des taux élevés; mais la vogue en est partagée par des lavis légers, qui, il y a vingt cinq ans, étaient à vil prix, — les croquis de Watteau, de Fragonard, de Boucher, de Lancret, — improvisateurs charmans de jolis masques qui rient éternellement, de délicieuses marionnettes qui ressemblent assez à des hommes. A voir le retour de la vogue de toutes les Muettes du règne Pompadour et de ce carnaval de sept ans qu'on appelle la Régence, on se demande, en vérité, si nous sommes faits pour Tart sérieux. Le gros public n'admire Ingres que sur parole et par respect humain : Ingres, qui a feuilleté, pour ainsi parler, comme page à page, tous les enseignemens de la peinture à l'époque féconde de la renaissance, et qui, sans se faire archéologue, s'est résolument fait savant pour mieux comprendre et interpréter la nature. Nicolas Poussin, ce peintre des penseurs, -comme on l'appelait, ne serait pas mieux accueilli de nos jours qu'il ne le fut au temps passé; Eustache Le Sueur paraîtrait fade. En définitive, on serait tenté d'appliquer à l'art sérieux ce que Voltaire

gisait des Qeqyres littéraires : a Le public , en fait de livres, est composé de quarante ou cinquante personnes, si le livre est sérieux. »

Le goût est aussi rarQ que le talent, les bons juges sont aussi rares que les bons peintres.

YI,

Robart, en quittant Paris, laissait, on le voit, la peinture fr^çaise dsins une phase périlleuse : lui-^ même entrait dans une époque critiqua de sa vie, et nous touchons à la partie en quelque sorte psyçholo^iquede cette étuda; niais, avant d'assister auiç cruelles angojsses qui, de douleur en douleur, ont couduit à la mort le peintre des MoissonneMr$, profilons de l'époque où il était encore en pleine possession de lui-même, pour nous résumer sur le caractère et la valeur de son talent.

« L'or est confondu avec la boue pendant la vie des artistes : la mort les sépare, » a dit Voilai re. De celle épreuve, qui rappelle ce redoutable inven^ taire que subissait la mémoire des rois d'Egypte au moment où se fermait leur tombe, Léopold Kohert^ depuis plgis d^ tr^lise ^q^ que la postérité est

SA tlË Et BÈ8 ditJtàES. iàé

venue pour lui, est, sur plusieurs points, sorti vainqueur. Tandis que les sectateurs exagérés de David, maladroits Argonautes embarqués à la recher* ehe dé la beauté, se sont engloutis dans Toubli, Robert surnage aVec une réputation plus pure , maintenant qu'elle est dégagée de cette atmosphère mondaine, souvent suspecté, où son succès l'avait jeté. Sa place est désormais fixée parmi les peintres les plus habiles de notre écol^, et, en eflfet, à côté des œuvres des malires, ses principales productions exposées au musée du Louvre soutiennent, sans désavantage, la comparaison.

Robert, cependant, n'était point un artiste complet. Il avait ses défauts : qui n'a pas les siens? Où n'a souvent même de grandes qualités que sous la condition de grands défauts. — Il est deux familles bien distinctes entre les artistes : d'abord les génies d'instinct, et par conséquent inégaux dans leur essor. Tel jour la lave coulera sur la toile en traits de feuj quelques jours encore, et le volcan somttieillera ou sera éteint. Puissanô de Verve et de sentiment poétique et pittoresque, avides de l'infini, embrassant d'un coup d'œil l'ensemble et les détails, obéissant aux grandes lois intérieures qui les dominent, dédaigneux de procéder de celui-ci ou de celui-là, ils frappent une nouvelle monnaie et rajeunissent TefÛgie sans altérer le coin. Us sont fondateurs, ôriginaui sans alliage^ marchant droit

160 iÉOPOLB ROBEBT. .

dans leur individualité et dans leur force ^ nés d'eux-mêmes, en un mot fils de leurs œuvres. Ces génies-là sont controversés, car ils ne sont pas accessibles à tous, et chacun les interprète suivant sa façon de sentir. — Voilà les uns.

A côté de ces esprits générateurs fleurissent les intelligences égales et progressives. Pureté, sobriété, ordonnance, tel est leur programme. Toujours sûrs d'eux-mêmes, ils obéissent plus au raisonnement qu'aux tumultes de Fimagination , qu'aux courans de la sève. Leur veine, calme et sans caprice ni fantaisie, donne son jet en son temps et sans qu'une goutte s'en perde sur la route. Leur talent a ses procédés nobles, savans, définis : l'analyse en met à nu la racine. A eux le grand soleil pour mûrir, à eux l'héroïque patience, la correction scrupuleuse, une vie consumée dans rajustement du beau, une idée et un sillon où ils se maintiennent; et progressivement ils grandissent, donnent leurs branches, et leurs fruits, et leur ombre. On voit en eux, pour ainsi parler, se superposer les couches de la végétation. — Voilà les autres : ceux-ci finissent toujours par être compris de tout le monde, et, dès-lors, se concilient à peu près tous les suffrages,

Robert tient de ces deux familles]: — de la première, par la vérité et l'originalité de nature, par le dédain de la mode, par l'expression et le pro-

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fond caractère; -^ de la 8econde> par la timide sobriété de la pensée comme par le procédé d'exécution. .

Il a, il est vrai, cet immense mérite que, sans ancêtres dans les arts, il est lui, toujours lui: mais la composition ne lui apparaît point une, entière et tout armée. Que la toile soit petite ou grande, la partie esthétique et de conception n'a pour lui que labeur et malaise : personne ne met plus de sa fièvre , de sa sueur dans son œuvre : il ne saurait produire sans s'ouvrir les quatre veines. Lors« qu'il commence, il ne sait où il va, et voilà pourquoi son goût le porte, comme il le dit lui-même, vers les sujets où il n'y a qu'une idée. Après qu'il en a rencontré un qu'il veut traiter, il essaie, sous des formes innombrables, les lignes et les masses dont il veut faire usage; il arrange, il défait, il arrange encore. Ce n'est pas tout : subjugué comme il l'est par l'amour de la vérité, qui pour lui est la religion du devoir, il va,

Comme un poète qui prend des vers à la pipée,

il va cherchant autour de lui des modèles pour en adapter les traits, l'expression, les gestes, à son canevas laborieux. Une belle tête, une expression, une pose, un geste, naturels, francs et hardis, s'offrent-ils à son regard, au lieu d'en confier la garde à la poésie de sa mémoire et de se les assimiler, il

lef iiopoio môftBlif.

lefi glaet %nt le papier. A force de révision et de délibération^ à torce de difficulté à saisir Fensemble, il se perd dans le dédale des détails, et, comme le dit le poète allemand, les arbres Tem pèchent de voir la forêt. Sa main-d'œuvre devient un art véritable; mais, en dépit de cet art même, on aperçoit la place des pièces de rapport et des soudures. Rivarol disait de l'abbé Delille : « 11 fait un sort à chaque vers et néglige la fortune du poème! » Ce mot peut^ Jusqu'à uni certain point, s'appliquer à Robert, dépourvu de toute spontanéité de jet, et qui travaille en mosaïque. Quand ce bon Delille avait achevé quelque morceau, il avait coutume de dire : « Maintenant où mettrons-nous cela? » Ne serait-ce point le langage que Robert se tettâit à lui-même, procédant de Fexpi'ession à la pensée, an lieu d'aller de la pensée à l'expression?

Sera-t-il dieu, table ou cuvette?

Au contraire, qu'on examine les dessins des maîtres, qu'on suive dans les traits d'une plume ou d'un crayon rapide la première pensée de telle dé ieursœuvres, tout, sauf à l'evenir, tout, du pi*emier coup, a été écrit avec ce parti pris, avec cette intuition d'ensemble qui fait jaillir la Minerve tout at'mée; et, dans les linéamens informes, l'œil trouve la place de chaque chose : le principal et l'accessoire, la lumière et l'ombre.

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Loin de là, Robert concevait et exécutait figure à figure, et ce qu'il déployait ensuite de peine et d'artifice pour relier et fondre le tout ensemble, pour grandir en même temps son stylé et l'élever au-dessus de la prose, est inoui. « Je fais mes tableaux d'une manière si singulière, dit-il lui-même dans une lettre à Gérard, qu'il ne m'est possible d'en donner la description que quand ils sont près d'être terminés. Je ne peux faire une ébauche arrêtée, car je ne peux conserver les mêmes motifs. La natureque je vois, que j*observe sans cesse, me fournit des idées nouvelles, des mouvemens dé figure différens; je fais des changemens à n'en plus finir, et cependant je ne sais comment j'arrive au terme après un embrouillement où quelquefois je ne me reconnais pas moi-même (1). »

(( Je ne perds pas une heure de temps sans regret, écrit-il à M. Marcotte lé V* novembre i83à, quand je peux travailler depuis le commencement du jour jusqu'à la nuit, et ce n'est pas par devoir, c'est par passion. Je suis si heureux quand je puis

(1) Cette lettre est écrite le 31 mai 1833, de Venise. La même idée et à peu près la même expression étaient sous la plume de Léopold dans une lettre adressée quelques jours avant, le 8 du même mois , à M™® Huguenin-Robert , sa sœur : « J*ai deux figures terminées. Celle que je viens de finir est une des plus importantes du tableau [les PêcheUrs). Je crois avoir réussi; c'est un pêcheur qui revient de son travail; j*ai un modèle su-

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