‹ L’Epave du CynthiaChapitre 32 sur 108 · LA BASSE- F 110 IDE · texte numérisé non relu

LA BASSE- F 110 IDE

lie extrémité aucun ilot ou rocher où l'on puisse instruire, et la violence habituelle delà mer ne * jrmet pas de songer à un feu flottant. Il a donc llu se résoudre à élever le phare sur 3a roche Vrmen, située à trois milles de la pointe cxmc. Encore les travaux sont-ils entourés de si des difficultés, que ce phare, commencé 11 1867, douze ans plus tard, en 1879, n'était arivé qu'à moitié hauteur, c'est-à-dire à treize mères au-dessus des eaux. On cite telle année où il l'a été possible d'y travailler que pendant huit icures, quoique les ouvriers fussent constamment t guetter l'instant favorable. Le phare n'existait lonc encore qu'on projet, au moment de la catai trop lie de T A laska .

Mais cela no suffisait pas à expliquer qu'on fut trenu se jeter, en sortant de Brest, sur un danger pareil. Erik se promit d'approfondir la question aussitôt après le départ de la chaloupe à vapeur.

Ce dépari put bientôt s'effectuer, la lune n'ayant pas tardé à paraître. Le jeune commandant décida alors que la bordée de quart resterait seule sur le pont, l'autre allant se reposer comme à l'ordinaire; puis, il descendit h la chambre d'honneur.

M. liredejord, M. Malarius et le docteur veilient auprès du cadavre. Ils se levèrent en voyant ntrer Erik.

« Mon pauvre enfant, qu'est-ce enfin que c drame, et comment tout ceci est-il arrivé? demanda le docteur.

i/ ÉPAVE Dl 1 CYNTHIA

— C'est inexplicable, répondit le jeune hnmrae en se penchant sur la carte étalée sur le l>ui'eau du mort. Je sentais instinctivement, et je l'avais dit, que nous n'étions pas en bonne route. Mais, à mon estime et à celle de tout le monde, nous sommes à trois milles au moins de l'ouest de ce feu, — à peu près ici, a;outa-t-il en montra ni un point sur la carte, — et vous le voyez, aucun danger n'y est indiqué.,, ni banc de sable, ni récifs!... La couleur foncée des grandes profondeurs!... C'est inconcevable !... On ne peut pourtant pas supposer une erreur dans une carte de l'amirauté britannique, et sur une région maritime aussi connue, aussi minutieusement relevée depuis des siècles!... Ce qui se passe est absurde comme un cauchemar !

— Ne peut-il y avoir eu erreur sur la position? N'a-t-on pas pris et ne prend-on pas encore un feu pour un autre? demanda M. lîredejord.

— C'est à peu près impossible dans un trajet aussi court que le nôtre, depuis notre sortie de Brest! dit Erik. Songez donc que nous n'avons pas un instant perdu les terres de vue et que nous sommes constamment allés d'un repère à l'autre! Il faudrait supposer qu'un des feux portés sur la carte n'a pas été allumé, ou qu'un feu supplémentaire a été ajouté, — supposer en un m ni I* in vraisemblable !. .. Sans compter que cela ne suffirait pas, car notre course a été si régulière, notre loch si soigneusement relevé, qu'il n'y a pour ainsi

lire pas d'erreur admissible ! Nous pouvons dernier, à cinq cents mètres près, le graphique de nore route. Le terme de ce graphique correspond jtnrh-ment h la position que l'observation nous issigne actuellement par rapport au feu de l'ile le Sein!... Et pourtant, le fait est que nous ïommes sur un écueil, quand, d'après la carte, nous devrions être sur trois cenls mètres d'eau !...

— Mais comment cela va-t-il finir? Voilà ce qu'il faudrait savoir! s'écria le docteur.

— Nous le saurons bientôt, répondit Erik, si les autorités maritimes veulent mettre quelque empressement à nous envoyer du secours. Pour le présent, nous n'avons qu'à* attendre, et le mieux pour tout le monde sera d'aller paisiblement dormir, comme si nous étions à l'ancre dans la baie la plus sûre! » :

Le jeune commandant n'ajoutait pas que, personnellement, il se réservait le soin de veiller pendant que ses amis se livreraient au repos. Et c'est ce qu'il fit toute la nuit, tantôt so promenant sur le pont et s'assurant que les hommes de quart faisaient bonne garde, tantôt redescendant quelques minutes au salon. *•

Comme le jour allait poindre, il eut la satisfaclion de consliiter que la houle tombait à vue d'œil avec la brise. 11 s'aperçut aussi que la marée était au plus bas, el allait bientôt laisser Y Alaska "presque à sec. Cela lui donnait l'espoir de vérifier pronijilrmenl l'étendue du désastre.' cl , en effet,

LÏîPAVK DU CYNTI1IA

vers sept heures du matin, il lui fuLpossi])lo de procéder ù cet examen.

Le navire se trouvait comme piqué sur ces dents de rochers, qui sortent du banc de sable. Trois de ces pointes avaient crevé le bordage extérieur de

Y Alaska au moment du naufrage, et le maintenaient comme auraient pu le faire des étais. La direction même de ces étais, qui étaient inclinés vers le nord, c'est-à-dire en sens contraire de la marche de Y Alaska au moment du naufra

pli quai t qu'ils l'eussent arrêté net au bord même du banc do sable, cl empêché d'aller se jeter plus avant sur 1 ecueil. La manœuvre suprême, commandée par Erik, avait aussi contribué à rendre le choc moins terrible. Le navire, ayant fait machine en arrière quelques secondes avant de toucher, n'avait été porté sur le récif que par ce qui lui restait de vitesse acquise et par le courant. Nul doute que, sans cela, il eût été mis en pièces. D'autre part, la brise et les lames, s'étant tenues toute la nuit dans le même sens, avaient aidé à maintenir

Y Alaska en place, au lieu de le fixer sur les roches, comme cela n'aurait pas manqué avec un changement de vent. Au total, il n'était pas possible d'avoir plus de bonheur dans un désastre. Toute la question maintenant restait d'arriver à dégager Je navire, avant qu'une saute de vent vînt modifier des conditions si favorables.

Erik résolut de ne pas perdre une minute. Aussitôt après le déjeuner de l'équipage, il mit tout le

LA HASSK-FHOIUE

monde au travail pour élargir, à grands coups de hache, les trois plaies principales faites au bordage extérieur par les pointes dérocher. Quun remorqueur, envoyé de Lorient, arrivât à temps maintenant, cl il deviendrait possible, à marée haute, de dégager Y Alaska presque sans effort. On peut penser si le jeune commandant épiait, avec impatient, l'apparition du moindre panache de fumée sur l'horizon. t

Tout vint à souhait comme il le désirait, ht tVahord, le temps resta aussi calme, aussi doux qu'on pouvait l'espérer. Puis, vers midi, un aviso, suivi de lires par un remorqueur, parut dans les eaux de Y Alaska. L'aviso était commandé par un Lieutenant de vaisseau, qui venait se mettre courtoisement à la disposition des naufragés.

Erik et Pétat-major du navire suédois le reçurent à la coupée, comme cela se doit ; puis, on descendit au salon.

« Mais expliquez-moi donc, demanda le lieutenant, comment vous avez pu vous jeter sur la chaussée de Sein, eu sortant de Brest, demandat-il à Erik.

Cette carte vous l'expliquera, répondit Erik.

[ Il ny est fait aucune mention de ce danger ! » I L'officier français examina aveccuriositéd' abord, ' puis avec stupeur, le tracé géographique qui lui était soumis.

[ « En effet, la Basse-Froide n'y est pas marquée... ni le Pont de Sein!... suci îa-L-il. C'est

une négligence inouïe!.,. Comment! la (einte bleue îles grandes profondeurs au ras de l'île!... Et ce profil à pic !... jusqu'à la position du phare qui est inexactement donnée!... Vous me voyez aller de surprise en surprise !... C'est pourtant une carte de l'amirauté britannique !... Mais pour une mauvaise carte, assurément c'en est une!... On dirait qu'on a pris plaisir à Ja faire erronée^ trompeuse et perfide!... Les navigateurs d'autrefois jouaient volontiers de ces aimables tours à leurs rivaux! Je n'aurais jamais cru que l'Angleterre pût avoir conservé de pareilles traditions !

— Est-il bien sûr que ce soit l'Angleterre? demanda M. Bredejord de sa voix llûtée. Pour moi, il me vient un autre soupçon; c'est que cette carte pourrait bien être l'œuvre d'un faussaire, et avoir été placée, par une main criminelle, dans le casier de Y Alaska,,

— Par Tudor Brown ! s'écria impétueusement Erik. Le soir du diner chez le préfet de Brest !... quand il s'est introduit dans la chambre d'honneur, sous prétexte de consulter une carte !... Oh ! l'infâme!,.. C'est donc pourquoi il n'est pas revenu à bord ?...

— Cela semble trop évident ! dit le docteur Schwarycncrona. Et pourtant, une action si noire suppose de tels abîmes de scélératesse!... Dans quel but l'aurai t-il commise ?... h

— Et dans quel but est -il venu à Stock bol m, tout exprès pour vous dire que Patrick O'Dono-

LA lîASSE-FROIDE. 211

ulum était mort ? répliqua M. Brcdojonl. Dans que

buta-t-il souscrit vingt-cinq millo kniners pour le

voyage de F 'Alaska, quand ce voyage ne pouvait plus

faire de doute?... Dans quel but s'est-il embarqué

avec nous pour nous quittera Brest?... En vérité,

je trouve qu'il faudrait être aveugle pour ne pas

voir maintenant . entre ces faits, un enchaînement m

aussi logique qu ellrayant ! Quel est dans tout cela . l'intérêt de Tudor Brown? Je Tignore. Mais cet intérêt doit être bien grave, bien redoutable, pour qu'il n'ait pas reculé devant de pareils moyens d'arrêter notre conquête! Car, j'en suis convaincu, maintenant, c'est lui qui nous a fait relâcher à Brest, c'est lui qui nous a conduits comme par la main sur recueil où nous devions trouver la mort!

— Il semble pourtant difficile qu'il ait prévu la

route que choisirait le capitaine ! objecta honnêtement M. Malarius, •

— Pourquoi ? Cette route n'était-ellc pas tout indiquée par la modification même qu'il avait fait subir à la carte ? Après trois jours de retard, il était certain que le commandant Marsilas voudrait regagner le temps perdu et irait au plus court! Crovanl la mer libre au bord de Sein et allant au sud, il y avait neuf à parier sur dix qu'il se jetterait sur la Chaussée !. ..

— C'est vrai, dit Erik, mais la preuve que le procédé était bien incertain, c'est que j'avais insisté auprès du commandant pour qu'il courùl encore à l'ouest .

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— Et qui (lit que d'autres cartes n'étaient pas prèles pour nous tromper sur d'autres parages, si nous avions échappé à la Basse-Froide ? s'écria M. lîredejord.

— C'est facile à vérifier, » répliqua Erik, en allant prendre dans le casier toutes les cartes de détail qui s'y trouvaient.

La première qu'il ouvrit était celle de la Corogne, — et d'un coup d'œil, l'officier français y signala deux ou trois erreurs graves. La seconde était celle du cap Saint-Yincent. Il en était de même. La troisième était celle de Gibraltar. Ici encore les fausses indications éclataient aux yeux ! Un plus ample examen eût été superllu, et aucun don le ne pouvait subsister. Si le naufrage de VAlaska no s'était pas produit à la Chaussée de Sein, il devait nécessairement se produire avant d'arriver à Malle !

Quant au procédé employé pour préparer ses attentais, un examen attentif des cartes suffi I à le révéler. C'était bien des caries de l'amirauté anglaise, mais effacées en partie par un lavage chimique, et retouchées de manière à donner des indications fausses parmi les indien [ions vraies. Si habiles que fussent ces relouches, elles se distinguaient à de légères différences de teinte et de ton, maintenant qu'on en était averti. Enfin, une circonstance incitait hors de doute la pré m éditai ion du coupable : les cartes de UAhts/.y/ pu riaient le timbre du ministère de l,i marine suédoise ; celles

LA llASSE-l'llÛIDE.

iju'on avait introduites dans la collection n'avaient pas de timbre. Le faussaire avait jugé qu'on n'y regarderait pas de si près pour courir à la mort.

Ces découvertes successives avaient plongé dans la consternation tous ceux qui prenaient part à l'enquête. Erik sortit le premier du profond silence qui avait succédé à la discussion.

« Pau y ri* cummiuidant Marsilas ! dit-il d'une voix émue, c'est lui qui aura payé pour nous tous!. ..

s, puisque nous avons eenappe, presque par miracle, au sort qui nous était réservé, lâchons au moins de ne plus rien laisser au hasard !... La marée nu m le et sera bientôt assez haute pour qu'il soit possible de dégager VA laska /... Si vous le voulez bien, Messieurs, nous allons nous en occuper sans délai ! »

11 parlait avec une autorité simple, une dignité modeste que lui inspirait déjà le sentiment de la responsabilité. Se voir à son âge investi du commandement d'un navire, dans de telles circonstances et au début d'une expédition aussi hasardeuse, élail certes une aventure assez imprévue. Mais il avait, depuis la veille, la certitude de se trouver à la hauteur de tous les devoirs ; il savait qu'il pouvait compter sur lui-même, sur son équipage, et cette idée le transfigurait. L'enfant d'hier était aujourd'hui un homme. La flamme des héros brillait dans son regard. Sou ascendant s'imposait invini'ildeinentà tout son entourage. M. Brcdejord ot le docteur le subissaient comme les autres.

L'ÉPAVE M CYXTHIA.

L'opération, préparée parles travaux de la matinée, fui plus facile encore qu'on ne l'espérait. Soulevé par le ilol, le navire ne demandait en quelque sorte qu'à s'arracher aux pointes de rocher qui le retenaient. Il suflit au remorqueur de se mettre en marche et d'exercer une traction sur les amarres de l'arrière, pour qu'avec un grincement de h ois traîné et de bordages déchirés, le navire échappât à Ja terrible étreinte, et, tout à coup, se retrouvât libre, — alourdi, il est vrai, par l'eau qui inondait ses compartiments é tanches, privé du secours de son hélice qui avait talonné, et de sa machine qui restait inerte et silencieuse, — mais maniable, après tout, obéissant à la barre et prêt à naviguer, s'il l'avait fallu, sous ses deux focs et son hunier.

Tout l'équipage, assemblé sur le pont, avait suivi avec une émotion assez concevable les péripéties de cet efFort décisif, et il salua d'un hurrah la délivrance de Y Alaska. L'aviso français et le remorqueur répondirent à ce cri de joie par des acclamations pareilles. Il était trois heures après midi. Tout près de l'horizon un beau soleil de février inondait de lumière la mer calme et scintillante, qui achevait de recouvrir les sables et les rochers de la liasse-Froide, comme pour effacer jusqu'au souvenir des drames de la nuit.

Le soir même, Y Alaska était en sûreté dans la rade de Lorieul. Dès le lendemain, les aulurilés maritimes françaises, avec une bonne grâce par-

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aitc, autorisaient sa mise à sec dans un des basins de radoub de Caudati. Les avaries de la coque l'avaient rien de grave. Celles de la machine Haient plus compliquées, mais non pas sans remède. Peut-être auraient- elles, néanmoins, nécessité partout ailleurs de très longs délais. Mais, comme Erik l'avait prévu, nulle part au monde il n'aurait pu trouver, du jour au lendemain, les précieuses ressources que lui offraient les chantiers de construction navale, les forges et les fonderies de Lorient. La maison Gamard, Norris et C ie s'engagea à tout réparer en trois semaines. On était au 23 février; le 16 mars, on pourrait se remettre en route, avec de bonnes cartes, celte

Cela laissait trois mois et demi pour arriver au détroit (!*■ lieliring à la fin de juin. L'entreprise n'avait lien d'impossible, quoiqu'elle se trouvât resserrée dans des limites assez étroites. Erik ^admettait même pas qu'on pût l'abandonner. Il ne craignait qu'une chose, c'était de s'y voir contraint. Aussi avait-il refusé d'adresser à Stockholm un rapport sur le naufrage, de peur d'être rappelé, et de déposer une plainte en justice contre l'auteur présumé de l'attentat, de peur d'être retardé par l'instruction criminelle.

*\)ui sait pourtant si l'impunité n'allait pas encourager Tudor Rrown à semer de nouveaux obstacles sur la roule de Y Alaska? C'est ce que . Bredejord et le docteur se demandaient, en

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jouanl au whist avec M. Malarias dans le petil sillon de l'hôlel où ils étaient descendus en arrivant à Lorient.

Pour M. Bredejord, la question ne faisait pas doute. Un sacripant comme ce Tudor Brown, s'il connaissait l'échec de sa tentative, — et comment douter qu'il la connût? — ne devait reculer devant rien pour la renouveler. Croire qu'on arriverait jamais au détroit de Behring- était donc pins qu'une illusion, c'était de la démence. M. Brcdejord ne savait pas comment Tudor Brown s'y prendrait pour l'empêcher; mais il était certain qu'il en trouverait le moyen. Le docteur Schwaryencrona inclinait à penser de même, et M. Malarius ne se trouvait guère plus rassuré. Le découragement planait donc sur ces parties de whist, et les promenades que les trois amis faisaient aux alentours de la ville n'étaient pas non plus bien gaies. Leur grande affaire était de surveiller les travaux du mausolée qu'ils élevaient au commandant Marsilas, dont tout Lorient avait suivi les obsèques. Et la vue de ce monument funèbre n'était pas faite pour donner aux survivants de YAltiska des idées couleur de rose.

Mais il leur suffisait de retrouver Erik pour se reprendre à espérer. Sa résolution à lui était si inébranlable, son activité si soutenue, il montrait une volonté si ferme d'aborder tous les obstacles, quels qu'ils tussent, avec la certitude de les vaincre, qu'il devenait impossible de manifester ou

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