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CHAPITRE III

LES IDÉES DE MAASTKK HERSEBOM

Le lendemain matin, le docteur Schwaryencrona Unissait de déjeuner avec son gérant, après une inspection complète de l'usine, quand il vit entrer un personnage dans lequel il eut d'abord quelque peine à reconnaître maaster Ilersebom.

llf velu de son costume de cérémonie, de son grand gilet brodé, de sa redingote fourrée, coiffé de son haut chapeau tromblon. le ptVheur différait déjà beaucoup de ce qu'il était sous sa veste de travail. Mais ce qui achevait de le changer, c'était l'air profondément triste et humilié de sa physionomie. Il avait les yeux rouges et semblait n'avoir pas dormi de la nuit.

Tel était effectivement son cas. Maash r ll. i sébum, qui jusqu'à ce jour n'avait jamais eu Je moindre remords de conscience, venait de passer sur son matelas de cuir de bien tristes heures ! Vers le matin, il avait échangé les plus douloureuses

j/ÉPÀYE 1)1' CYXTIIIA.

réflexions avec dame Katriaa, qui, elle non plus, n'avait pas fermé l'œil.

« Femme, je pense à ce que nous a dit le docteur! s'était-il écrié au bout de plusieurs heures d'insomnie.

— J'y pense aussi depuis qu'il est parti, avait répondu la digne ménagère.

— M'est avis qu'il y a une part de vrai dans tout cela, et que nous avons peut-être été plus égoïstes que nous ne pensions! Qui sait si le petit n'a pas droit à quelque grande fortune dont il est privé par notre négligence?... Qui sait s'il n'est pas pleuré depuis douze ans par une famille qui pourrait à juste titre nous accuser de n'avoir rien tenté pour le lui rendre?

— C'est précisément ce que je me répète, répondit Katrina en soupirant. Si sa mère vit, la pauvre femme, quel affreux chagrin ça doit être pour elle de croire son enfant noyé!... Je me mets à sa place, et je suppose que nous ayons ainsi perdu notre Otto !... Jamais nous ne nous serions consolés! ' "

— La mère n'est pas encore tout ce qui m'inquiète, car, selon toute apparence, elle est morte, reprit Iiersebom après un silence entrecoupé de part et d'autre de nouveaux soupirs. Comment supposer qu'un enfant de cet âge voyageât sans elle ou qu'il put être allaclié sur une bouée et livré seul au* hasards de l'Océan, si elle avait encore été vivante?...

LES IDÉES DE MA AS ! Kl! IIEHSEUOM

— C'est vrai... niais qu'en saVons-nous, après ont?... Peut-être qu'elle aussi a échappé par miracle ! * ' ; • »

— Et peut-être même lui a-t-on pris son cn-

faut ! C'est une idée qui m'est venue parfois,

reprit Hersebom, Qui nous dit qu'on n'avait pas intérêt à le faire disparaître?... L'exposer ainsi sur une bouée est un 'procédé si extraordinaire, que toutes les suppositions sont possibles... Et, dans ce cas, nous nous serions faits les complices d'un crime, nous en aurions favorisé le succès !... N'estce pas horrible à penser?...

— Qui nous aurait dit chose pareil le, à nous qui croyions si bien faire œuvre de charité en adoptant

— Oh! c'est clair, nous ny avons pas apporlo malice! Nous l'avons nourri, élevé de notre mieux! N'empêche que nous avons agi fort étourdiment et que le petit sera peut-être on drml do nous le reprocher un jour

— Pour cela, ce n'est pas à craindre, j'en suis sùrc ! Mais c'est déjà trop d'avoir nous-mêmes quelque chose à nous reprocher!

— Est-ce étrange que la même action, regardée un point de vue différent, puisse être jugée de

manières si opposées! Jamais je n'aurais seulement imaginé chose pareille!... Et il a suffi de quelques mots du docteur pour nous mettre la cervelle à l'envers ! »

Ainsi devisaient les braves gens.

l'épave i>u cvxthia.

Le résultat de cet échange de leurs réllexions nocturnes, c'est que maaster lleisebom vint consulter le docteur Schwaryencrona sur ce qu'il était possible de faire pour réparer l'erreur passée.

Celui-ci ne crut pas d'abord devoir revenir sur ce qui s'était dit la veille. Il accueillit le pécheur avec bienveillance, causa avec lui du temps et des prix du poisson, mais feignit de prendre sa démarche pour une simple visite de politesse.

Cela no faisait pas du tout l'affaire de maaster Hcrsebom, qui commença par tourner autour du sujet de ses préoccupations, parla de l'école de M. Malarius, et se décida enfin à se jeter en pleine eau.

« Monsieur le docteur, dit-il en prenant son parti, ma femme et moi nous avons pensé toute la nuit à ce que vous nous avez dit hier soir au su jet du petit... Nous n'avions jamais cru lui faire tort en l'élevant comme notre enfant!... Mais vous avez changé notre opinion, et je voudrais savoir ce que vous nous conseillez pour ne plus pécher par ignorance... Pensez- vous qu'il soit encore temps de rechercher la famille d'Erik?

— Il n'est jamais trop tard pour faire son devoir, répondit le docteur, — ([unique, h coup sur, la tache soit aujourd'hui bien plus compliquée qu'elle ne l'aurait été au premier moment,.. Voulez-vous me la confier? Je m'en chargerai avec plaisir, et je vous promets de m'en acquitter avec toute l'activité désirable. — à une condition, tou- i

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tefois : c'est que vous me confierez en même temps reniant, pour remmener à Stockholm... »

Un coup de massue, tombant sur la tête de maaster Hersebom. ne l'aurait pas étourdi davan-

tage. Il pâlit et se troubla visiblement.

« Vous confier Erik... l'envoyer à Stockholm?... Et pourquoi donc, monsieur le docteur? demanda-t-il d'une voix altérée.

— Je vais vous le dire... Ce qui a attiré mon attention sur cet enfant, en même temps que les caractères physiques par lesquels il se distingue à première vue de ses condisciples, c'est sa vive intelligence, sa vocation marquée pour les hautes études. Avant de savoir par suite de quels hasards il était venu s'échouer à Noroë, je m'étais dit que ce serait un meurtre de laisser un garçon si bien du ué dans une école de village, même sous un maître comme Malarius, — car il n'y trouve rien de ce qui pourrait aider au développement de ses facultés exceptionnelles, ni musées, ni collections scientifiques, ni bibliothèques, ni émules dignes de lui... C'est ce qui m'a conduit à m'enquérir d'Erik, à demander quelle était son histoire. Avant de la connaître, j'avais déjà le plus vif désir de procurer à cet enfant les avantages d une éducation complète... Vous comprendrez donc aisément qu'une fois en possession des renseignements que vous m'avez donnés, je me sois d'autant plus attaché à ce projet. Ht ce n'est pas la mission dont je suis disposé à me charger en sa laveur qui peut m'en

l'épave du cynthia.

détourner... Je n'ai pas à vous rappeler, maasler Ilersebom, qu'évidemment votre fils ado pli f appartient à une famille riche et distinguée. Voulezvous que je m'expose, si je la retrouve, à lui rendre un enfant élevé au village et dépourvu de cette éducation sans laquelle il serait déplacé dans son nouveau milieu?... Ce ne serait pas raisonnable, vous avez trop de bon sens pour ne pas le comprendre... »

Maaster Hersebom baissait Ja tète". Sans qu'il s'en aperçut, deux grosses larmes coulaient sur ses joues hâtées.

« Mais alors, dit-il, ce serait une séparation délinitive ! .. . Avant même de savoir si le petit retrouvera une autre famille, il faudrait le chasser de la maison!... C'est trop me demander, monsieur le docteur, trop demander à ma femme!... L'enfant est heureux chez nous!... Pourquoi ne pas l'y laisser, — • au moins tant qu'il ne sera pas sur d'un sort plus brillant?

— Heureux!... Oui vous dit qu'il le sera plus tard?... Qui vous répond que, devenu grand, il no regrettera pas d'avoir été sauvé! Intelligent, supérieur comme il sera peut-être, il étouffera dans la vie que vous pouvez lui faire à Noroë, mon cher Ilersebom!...

— Ma foi, monsieur le docteur, cette vie que vous dédaignez est assez bonne pour nous !... Pourquoi pas aussi pour le petit?

— Je ne ta dédaigne pas! s'écria le savant avec

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chaleur. Personne plus que moi n'admire et n'hoore le travail ! (lroy«'Z«vous donc, maître Hersebom, que je puisse oublier d'où je suis sorti î... Mon père et mon grand-père étaient des pêcheurs tout comme vous! Et c'est justement parce qu'ils ont eu la prévoyance de me donner de l'éducation que j'apprécie ce bienfait à sa valeur et que je voudrais l'assurer à un enfant qui le mérite!..» Son intérêt seul me guide, croyez-le bien...

— Eh! que sais-je, moi?... Erik sera bien avancé quand vous aurez fait de lui un « monsieur », qui ne saura pas se servir de ses bras!... Et si vous ne retrouvez pas sa famille, comme c'est lus que probable, après douze années, nous aurons préparé de belle besogne!... Allez, monsieur le docteur, c'est une brave vie que celle de l'homme de mer, et qui en vaut bien une autre !... Un bon bateau sous ses pieds, la bise fraîche dans ses cheveux et quatre ou cinq douzaines de morues au bout de ses lignes de fond, un pécheur norvégien ne craint rien et ne doit rien à personne!... Vous dites qu'Erik ne serait pas heureux de cette vie? Permettez-moi de croire le contraire ! Je le connais bien, l'enfant!... 11 aime les livres; mais, par-dessus tout, il aime la mer! On dirait qu'il se ressent d'avoir été bercé par elle, et tous les musées du monde ne le consoleraient pas d'en être loin !

— Mais nous avons aussi la mer à Stockholm, dit en souriant le docteur, ému malgré lui de celte affectueuse résistance.

l'êpavi: Dr cyxtiiia

— Enfin, reprit le pêcheur en se croisant les bras, que voulez-vous, décidé nient? que proposezvous, monsieur le docleur?

— Là!... vous voyez bien qu'après tout vous sentez lu nécessité de faire quelque chose?... Eh bien, voici ma proposition. Erik a douze ans, bientôt treize, et parait être un enfant exceptionnellement bien doué. Peu importe d'où il vient... Laissons de côté cette question d'origine... Il mérite qu'on lui donne les moyens de développer et d'utiliser ses facultés : voilà ce qui nous occupe pour le présent. Moi, je suis riche et je n'ai pas d'enfants. Je me charge de lui fournir ces moyens, de lui donner les meilleurs maîtres et toutes 1rs facilités possibles pour profiter do leurs leçons... L'expérience dure deux ans... Dans cet intervalle, je me suis mis en campagne, j'ai fait des recherches, inséré des annonces dans les journaux, remué ciel et terre pour découvrir les parents de l'enfant I... Si je n y arrive pas en deux ans, c'est que je n'y arriverai jamais ! .. . Les parents sont-ils retrouvés? ils décident naturellement de tout ce qu'il convient de faire !... Dans le cas contraire, je vous renvoie Erik!... Il a quinze ans, il a vu le monde!... L'heure est arrivée de lui dire la vérité sur sa naissance; il peut, avec nos conseils, et sur les jugements motivés de ses maîtres, se décider en pleine connaissance de cause sur la voie à suivre ! . . . Veut-il être pécheur, ce n'est pas moi qui m'y opposerai!... Veut-il poursuivre ses études, c'est

LES mil S DE M A ASTER IIKIîSKBOM .

Vraisemblablement qu'il en sera digne, et je m'engage à les lui faire achever, à lui ouvrir la profession de son choix!... Est-ce que tout cela ne vous semble pas raisonnable?

plus que raisonnable!... C'est la sagesse même qui parle par votre bouche, monsieur le docteur ! s'écria maaster Herscbom vaincu dans ses derniers retranchements. Ce que c'est pourtant que d'avoir étudié! reprit-il en secouant la tête. On a beau jeu avec les ignorants !... Le difficile maintenant sera de répéter tout ça à ma femme !... Ce serait Im nlùl que vous emmèneriez le petit?...

— Demain!... Je ne puis pas retarder d'un seul jour ma rentrée à Stockholm. »

Maaster Herscbom poussa un soupir, qui res-

si'inhlait à un sanglot.

« Demain... c'est bien tôt!... dit-il. Enfin! ce qui sera sera !... Je vais en causer avec ma femme...

— C'est cela. Consultez aussi M. Malarius. Vous verrez qu'il est de mon avis.

— Oh! je m'en doute bien un peu, » répliqua le pêcheur avec un sourire attristé.

Il serra la main que lui tendait M. Schwaryencrona et s'en alla tout songeur.

Le soir, avant l'heure du dîner, le docteur se dirigea de nouveau vers la demeure de maaster Herscbom. Il trouva la famille réunie autour du foyer, comme la veille, mais non plus dans les \ mêmes sentiments de quiétude et de bonheur. Le

l'épave du cynthia.

père était assis assez loin du feu, silencieux, les mains oisives. Katrina, les yeux pleins de larmes, tenait serrées dans les siennes les mains d'Erik, qui, les joues animées par l'espoir de ses dest inées nouvelles et le regard assombri par le chagrin de quitter tout ce qu'il aimait, ne savait trop à quel sentiment il devait laisser prendre le dessus. La petite Valida cachait sa tète sur les genoux du pêcheur. On ne voyait d'elle que les longues nattes d'un blond argenté, qui tombaient lourdement sur ses épaules frêles et gracieuses. Otto, vivement ému lui aussi de cette séparation imminente, se tenait immobile auprès de son frère adoptif.

« Gomme vous voilà sombres et désolés !...

s'écria le docteur en s'arrêtantau seuil. Erik serait au moment de partir pour l'expédition la plus lointaine et la plus périlleuse que vous ne pourriez en témoigner plus de chagrin !... Il n'y a vraiment pas de quoi, je vous assure, mes bons amis! Stockholm n'est pas aux antipodes, et l'enfant ne vous (initie pas pour toujours ! Il pourra vous écrire et je ne doute pas qu'il ne le fasse souvent ! Son cas est celui de tous les garçons qui s'en vont au collège. Dans deux ans. il vous reviendra grand et fort instruit, accompli de tout point ! Y a-t-il là si grand sujet de se désoler?... Sérieusement, ce n'est pas raisonnable ! »

Katrina s'était levée avec la dignité native des paysannes du Nord.

« Herr docteur. Dieu m'est témoin que je vous

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