La Prière. Molitva. 1839. I
Aux heures pénibles de la vie, La peine s'amasse-t-elle dans mon cœur : Il est une prière merveilleuse Que répètent mes lèvres.
Il y a une vertu bienfaisante Dans l'harmonie de ses mots vivants, Et il s'exhale d'eux un charme Saint qu'on ne saurait comprendre.
C'est comme un fardeau dont l'âme s'allège, Les doutes s'en vont bien loin, Et l'on croit et l'on pleure, Et l'on a le cœur si léger, léger...
Il faut rapprocher cette pièce de celle intitulée Esfriétchi...(n° 21). Elles s'éclairent l'une l'autre. L.y fait allusion à la croyance assez répandue en la vertu magique de mots prononcés dans certaines circonstances. — Glinka a mis en musique cette poésie.
10. A la mémoire d'Alex. Iv. Odoévski. Pamiati A. I. Odoevskago. 1839. I, 26.
Je le connaissais : nous avons voyagé ensemble Dans les montagnes de l'Orient et amicalement nous
partagions La tristesse de l'exil ; mais moi, aux champs paternels Je suis revenu, et le temps de l'épreuve
AMOUR ET INTIMITÉS
S'est enfui dans les délais légaux ;
Mais lui n'a pas attendu ce doux instant :
Sous une pauvre tente de campagne
La maladie l'a abattu et avec lui
A entraîné dans la tombe l'essaim voltigeant
D'inspirations encore incertaines et obscures,
D'espérances trompées et d'amers regrets !
Il était né pour eux, pour ces espoirs, Pour la poésie et le bonheur... Mais, l'insensé, Trop tôt il dépouilla ses vêtements d'enfant Et lança son cœur sur la mer de la vie bruyante. Le monde ne l'épargna pas et Dieu ne l'a pas sauvé! (1). Mais jusqu'à la fin, au milieu de douloureuses traverses, Parmi la foule comme dans les déserts inhabités, En lui la flamme paisible du sentiment ne s'est pas
éteinte :
Il garda et l'éclat de ses yeux d'azur, Et son rire sonore d'enfant et sa vive parole, Et sa foi hautaine dans les hommes et d'autres conditions de vie (2).
Mais il est mort bien loin de ses amis... Paix à ton coeur, mon bien cher Sacha ! Enseveli sous une terre étrangère, Qu'il dorme tranquille, comme repose notre amitié Au muet cimetière de ma mémoire !
Tu es mort, comme beaucoup d'autres, sans tapage, Mais avec fermeté. Une mystérieuse pensée
(1) Ces vers se trouvent déjà dans la lettre à Marie Lopoukhina (voir u° 3) où L. se les applique à lui-même. Cf. Pouchkine, Eugène Oniéguine, chap. VI, strophe XXXVI, à propos de la mort de Lenski.
(2) Sans doute il faut voir dans ce vers une allusion aux réformes politiques et sociales que préconisaient les décembristes.
Errât encore autour de ton front,
Quand tes yeux se fermèrent pour l'éternel sommeil ;
Et ce que tu as dit avant la fin,
As un seul ne l'a compris de ceux qui t'ont entendu...
Ces paroles qu'étaient-elles ? Était-ce un salut à la
terre natale, Le nom murmuré d'un ami qu'on laisse, Ou le regret amer d'une jeune vie, Ou simplement le cri d'une douleur dernière, Qui nous le dira?-.. (1). De tes suprêmes paroles Le sens amer et profond A été perdu. Tes actes, tes opinions, Tes pensées, tout a disparu sans laisser de traces, Tel le brouillard léger des nuages du soir : A peine ont-ils paru que le vent les remporte. Où vont-ils ? Pourquoi sont-ils là ? D'où viennent-ils ? Qui
le leur demandera?...
Et après eux au ciel ne reste nulle trace, Pas plus que d'un amour d'enfant sans lendemain, Pas plus que de ses rêves, que jamais Il ne confiait aux soins de la tendre amitié... A quoi bon? Que le monde oublie Une existence qui lui fut si étrangère ! As-tu besoin des couronnes que sa considération décerne, Des épines qui se cachent sous ses futiles méchancetés? Tu ne le servais point. Dès tes jeunes années Tu repoussas ses chaînes astucieuses :
Tu n'aimas que le bruit des flots, le silence de la steppe
bleue
Et les cimes crénelées des sombres montagnes... Et à l'entour de ta tombe ignorée,
(1) Tout le passage qui précède est emprunté, sauf quelques variantes insignifiantes, au poème Sachka, écrit entre 1833 et 1836, II, 254, strophes III et IV. = 38 —
AMOUR ET INTIMITES
Tout ce qui faisait ta joie dans la vie,
Le destin si merveilleusement l'a réuni :
La steppe muette bleuit et d'une couronne
D'argent le Caucase la ceint ;
Au-dessus de la mer, morose, paisiblement il dort,
Pareil à un géant penché sur son écu,
Écoutant les récits des vagues voyageuses,
Et la voix de la Mer Noire gronde sans se lasser.
Ce fut pendant son séjour au Caucase en 1837 que L. fit la connaissance d'A. I. Odoévski. Celui-ci, ancien décembriste, après un exil en Sibérie, y avait été transféré. Il y mourut, à la suite d'une expédition militaire, à la fin de 1839. Il était lui-même poète. Ses œuvres, réunies plus tard par le baron Rosen, ont été publiées : Stikhotvoréniia, 1883.