‹ LermontovChapitre 20 sur 54 · Les Nuages. Toatchi. Avril 1840. I · texte numérisé non relu

Les Nuages. Toatchi. Avril 1840. I

Nuages du ciel, éternels pèlerins !

Formant des steppes d'azur ou des chaînes de perles,

Vous vous en allez, comme moi, exilés

Du Nord qui m'est cher vers les contrées du Sud.

Qui donc ainsi vous chasse? Est-ce un décret du

sort?

Quelque haine secrète ? Quelque franche malice ?

AMOUR ET INTIMITÉS

Est-ce le poids d'un crime qui vous presse? Ou bien la calomnie venimeuse de vos amis ?

Non, ce sont nos champs stériles qui vous ont rebutés. . . Vous êtes étrangers aux passions, aux souffrances ; Éternellement froids, éternellement libres, Vous n'avez pas de patrie, il n'est pas pour vous d'exil.

Cette poésie a été composée par L. au cours de son voyageau Caucase, après l'affaire Barante. A. I. Odoévski, dans des circonstances semblables, avait composé une pièce où il évoquait un vol de cigognes allant du Nord vers le Midi. L. s'est sans doute souvenu de cette poésie de son ami.

17. Tiré de l'album de Sophie Nikol. Karamzina. Iz alboma S. N. Karamzinoi . 1840. I, 45.

Moi aussi j'aimais aux années passées, Dans l'innocence de mon âme, Et les orages grondant au ciel Et les orages secrets du cœur.

Mais de l'amour les fausses délices Me livrèrent bientôt leurs secrets, Et je fus las de son langage Incohérent et assourdissant.

Je préfère d'année en année davantage, Me livrant aux désirs paisibles, Au matin un beau temps clair, Vers le soir, un calme entretien.

J'aime vos conversations, Vos ha, ha, ha, vos hi, ni, hi ! (1),

(1) Sophie Karamzina était, paraît-il, très spirituelle et très rieuse en société.

Les bons tours de Smirnova (1), les farces de Sacha (2), Et les vers de Ichka Miatlev (3).

Cette pièce de société, écrite sur le ton plaisant, donne un exemple de la souplesse du talent de L.

18, A la comtesse Rostopchine . Gr. Rostoptchinoi 1840. I, 45.

Je le crois : sous la même étoile Nous sommes nés tous les deux ; Nous avons pris la même route, Les mêmes rêves nous ont abusés .

Mais quoi? — De mon noble but Détourné par l'orage des passions, J'ai perdu dans une lutte stérile Les traditions de ma jeunesse.

Prévoyant l'éternel adieu, Je crains de livrer mon cœur, Je crains, à des mots qui trahissent, De confier mes vaines rêveries...

(1) Alex. Ossipovna Smirnova, née Rosset, dont le salon a été fréquenté par tous les écrivains célèbres du temps, fut notamment la protectrice de Gogol. Elle a laissé des Mémoires d'un haut intérêt.

(2) Sacha désigne Alex. Nicolaiévitch Karamzine, l'un des fils de l'historien et lui-même poète. Le salon de sa mère fut célèbre. Sophie Nikol. Karamzina était sa sœur.

(3) I. P. Miatlev, poète et humoriste, auteur des Sensations et remarques de Madame Kordukov « dans l'étranger », 1840. L. a écrit pour lui une petite pièce (I, 44). Rappelons qu'Emile Deschamps a traduit en vers français un certain nombre de poésies de Miatlev.

================== AMOUR ET INTIMITÉS

Ainsi deux vagues de la même allure, Comme un couple fortuit, sans attaches, Voguent au désert bleu de la mer :

Le vent du sud les pousse ensemble ; Mais par hasard les dépareille La tête rocheuse du récif...

Et, froides comme à leur habitude, Elles portent à des rives diverses, Sans regret comme sans amour, Leur murmure doux et languissant, Leur bruit de tempête, leur éclat d'emprunt Et leurs caresses éternelles.

Eudoxie Pétrovna Rostopchine, née Souchkova (1811- 1858), fut elle-même une poétesse distinguée. Ses œuvres ont été réunies en deux volumes : Sotchinéniia, nouvelle édition en 1890. Elle fut liée avec Alexandre Dumas, à qui elle envoya une intéressante notice sur L. Son salon était très fréquenté et sa conversation était brillante (V. Barsoukov, Jizri i troudy Pogodina, XI, 93). L. a fait partie de son cercle intime ; dans une de ses poésies, elle le décrit v< joyeux, spirituel, rêveur et sincère à la fois ». (Cf. Duchesne, p. 73.)

1°. Slychou ligolos tvoi. 1340. I, 46.

Quand j'entends ta voix Sonore et caressante, Comme l'oisel en cage, Mon cœur bondit.

Rencontré-je tes yeux D'un azur profond, Mon âme à leur rencontre S'élance hors de moi.

Et je suis joyeux Et je veux pleurer...

Et je voudrais bien Te sauter au cou...

Le poète chante l'allégresse d'aimer, lui dont la muse est le plus souvent triste. Le caractère musical de cette pièce est si sensible qu'il a tenté, à notre connaissance, trois musiciens différents.

Page 1