L'amour d'un mort. Lioubov' mertvetsa. 1840. I
Bien que de froide terre Je sois recouvert, Toujours et partout avec toi Est mon âme, amie.
Les tourments d'un fol amour, Habitant du tombeau, Au pays du repos, de l'oubli, Je n'ai pas oubliés.
Sans peur à l'heure des affres dernières, En quittant ce monde, J'attendais soûlas de la rupture — De rupture point !
J'ai vu les charmes des purs esprits Et cela me fit mal,
Sous ces traits célestes, tes propres traits De ne pas reconnaître.
Que me fait l'éclat de Dieu tout-puissant, Le saint Paradis !
J'ai transporté les passions terrestres Là-bas en mon cœur :
AMOUR ET INTIMITES
J'y caresse encore un rêve bien cher Et partout le même ; J'éprouve désirs, peines, jalousies, Tout comme autrefois.
Qu'une haleine étrangère effleure Tes joues si pures, Mon âme dans une douleur muette Tressaille toute ;
Arrive-t-il que tu murmures en dormant Le nom d'un autre, — Tes paroles coulent toutes brûlantes En moi comme du feu.
Tu ne dois pas en aimer un autre, Non, tu ne le dois pas ; Par une parole sacrée à un mort Tu es liée.
Hélas! Tes terreurs, tes prières, A quoi servent-elles?
Tu le sais, de paix et d oubli Je n'en veux pas, moi !
Viskovatov ne doute pas que cette poésie ait été inspirée au poète par son amour pour Barbe Lopoukhina. L'idée de faire aimer et souffrir les amants par delà la tombe est de celles qu'exprime volontiers le romantisme allemand ; L. a souvent exploité ce thème poétique. Cf. n05 28 et 30. Cette pièce a été mise en musique par César Cui.