‹ LermontovChapitre 33 sur 54 · La Roussalka. 1836. I · texte numérisé non relu

La Roussalka. 1836. I

Une roussalka (1) nageait dans la rivière bleue, Éclairée par la pleine lune ; Elle s'efforçait de faire jaillir jusqu'à la lune L'écume argentée des flots.

Bruyante et bouillonnante, la rivière berçait Les nuages qui s'y reflétaient; La roussalka chantait et le son de sa voix Montait jusqu'aux hautes berges.

La roussalka chantait : « Là-bas, dans mon domaine, Se joue une vague lumière ; Là s'ébat le troupeau doré des poissons, Là sont des villes de cristal.

Là, sur un oreiller de sables brillants, A l'ombre d'épais roseaux

Dort un vitiaz (2), prisonnier de mes flots jaloux, Dort un vitiaz d'un pays étranger.

(1) Dans les légendes russes, la roussalka est une sorte d'ondine, avec de longs cheveux verts, qui nage à la surface des fleuves. La nuit venue, elle attire les passants et les entraîne dans son palais, au fond des eaux.

(2) Un chevalier, un preux des temps légendaires.

Avec les anneaux bouclés de ses cheveux de soie Nous aimons à jouer dans l'ombre des nuits, Bien souvent à minuit nous avons baisé Le beau garçon au front et aux lèvres ;

Mais, je ne sais pourquoi, sous nos baisers brûlants ïi reste muet et froid,

Il dort, et quand sa tête repose sur mon sein, Il ne soupire ni ne murmure en rêve !... »

Ainsi chantait la roussalka sur la rivière bleue, En proie à une langueur qu'elle ne comprenait pas ; Tandis que, toujours bondissante, la rivière berçait Les nuages qui s'y reflétaient.

Cette pièce se rattache au genre des ballades qu'affectionne le romantisme allemand ou russe. L'insensibilité du vitiaz aux agaceries de la roussalka est traditionnelle. Cf. Mtsyri (n° 53). strophe XXIII.

34. Le Gladiateur mourant. Oumiraiouchtchii gladiator. 1836. I, 7.

I see before me the gladiator lie...

Byron (i).

L'insolente Rome exulte... Solennels, crépitent Les bravos dans la vaste arène, — Et lui, atteint à la poitrine, silencieux, il est étendu, Dans la poussière et le sang ses genoux glissent, Et son œil trouble en vain demande grâce... L'orgueilleuse favorite et son flatteur, le sénateur, Couvrent d'éloges la victoire et la honte... Qu'importe aux grands et à la foule un gladiateur

terrassé ?

Il est méprisé et oublié... comme un acteur sifflé !

(1) Childe i/aro/rf, chap. IV, strophe CXL, levers.

— RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN

Et son sang coule ; ses derniers instants S'enfuient, l'heure est proche... Voilà comme un trait de

lumière Qui illumine son âme... Devant lui, c'est le Danube qui

bruit...

Et sa patrie s'épanouit, — le pays de la vie libre ; Il voit le cercle de la famille, abandonnée pour le

combat, Son père, qui frotte ses mains gourdes Et réclame près de lui le soutien de sa faiblesse... Ses enfants qui jouent, — ses enfants bien-aimés ! Tous attendent qu'il revienne chargé de butin et de

gloire...

C'est en vain : pitoyable esclave, il est +ombé, comme

la bête des bois, Jouet passager d'une foule insensible...

« Adieu, Rome corrompue ! Adieu, ôma terre natale ! »

N'es-tu pas de même, ô monde européen ! Autrefois l'idole des rêveurs ardents, Tu penches vers le tombeau ta tête non glorieuse, Épuisé dans la lutte des doutes et des passions, Sans foi, sans espérances, objet d'amusement pour les

enfants, De risée pour la foule toute à la joie bruyante.

Toi aussi, avant de mourir, tu as tourné les yeux, Avec un profond soupir de regret, Vers ta jeunesse radieuse, débordante de forces, Que depuis longtemps, pour le poison de la civilisation, Pour le luxe hautain, insoucieux , tu as oubliée. S'ef forçant d'étouffer tes dernières douleurs, Tu écoutes avidement et les chants du passé,

Et les traditions enchanteresses des temps chevaleresques, Songes irréalisables créés par l'ironie des flatteurs (1).

Le Gladiateur mourant est imité de Byron (Childe Harold, chap, IV, strophes 140 et 141). A ce développement qui n'a rien de très original, L. a soudé, d'une façon assez artificielle, deux strophes où il jette l'anathème à la vieille civilisation de l'Europe. Déjà dans Ismaïl-Bey (1832), décrivant un voyageur étranger, un tcherkesse, il ajoute : « Mais malheur, malheur à lui, si, tenant compte des idées des gens sévères, il se laisse gagner, dans l'Europe où l'on étouffe, par la perversion et le poison de la civilisation. » Dans la suite, plusieurs fois encore, le poète a pris ce ton de satire, s 'attaquant plus particulièrement à la société de son temps. Ces invectives adressées au « monde européen » pourraient faire supposer que L. était tout acquis aux idées des Slavophiles, si l'on ne savait d'autre part qu'il fut toujours assez indifférent à toute espèce de parti ou d'école.

(1) Ces derniers vers semblent faire allusion à l'école romantique qui a cherché dans le Moyen Age des sources nouvelles d'inspiration.

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35. Sur la mort de Pouchkine. Na smert' Pouchkina. 1837. I, 12.

Vengeance, ô roi ! vengeance !

Je tombe à tes pieds :

Sois juste et punis le meurtrier, Que son supplice jusqu'aux siècles les plus reculés Annonce à la postérité ton jugement équitable, Que les scélérats voient en lui un exemple. Extrait d'une tragédie m.

Il est mort le poète, esclave de l'honneur, Il est tombé, calomnié par la rumeur publique,

(1) Cette épigraphe, que nous avons retraduite en français, est tirée d'une traduction russe assez libre du Venceslas de Rotrou « retouché par M. Marmontel » (1764). L'auteur en est resté inconnu (Efrémovcite un nommé Gendre). Voici les vers de Marmontel (acte IV, se. VI) :

Cassandre.

Grand Roi, de l'innocence auguste protecteur, Et des sanglants forfaits ardent persécuteur, Soyez Roi, soyez père, et d'un juge inflexible Donnez, donnez au monde un exemple terrible. Vengez-vous, vengez-moi.

L'épigraphe en question a eu, en dehors de Russie, une fortune singulière. Le traducteur allemand de L., Bodenstedt, s'est avisé, on ne sait pourquoi, d'amalgamer à la pièce elle-même l'épigraphe, et il a fait cet amalgame à la fois au commencement et au milieu ; si bien que les cris de vengeance de Cassandre ont pris tout à coup une importance considérable. Survient ensuite Saint-René Taillandier qui, ne lisant pas autre chose que l'allemand de Bodenstedt, se croit obligé d'amplifier encore les choses. Il invoque les souvenirs de Colomba : « Ecoutez : quels accents ! quelles clameurs ! Jamais la ballata corse sur le cercueil d'un ami n'a poussé de pareils cris ». Dans la suite, tous ceux qui ont vécu sur l'article de Saint-René Taillandier lui ont naturellement emboîté le pas.

Le plomb dans la poitrine, assoiffé de vengeance,

En inclinant sa tête altière.

Elle n'a pu supporter, l'âme du poète,

La souillure de mille petits affronts ;

Il s'est levé contre les préjugés du monde

Seul, comme toujours, et le voilà tué !

Tué!... A quoi bon maintenant les sanglots,

L'inutile chœur des vains éloges,

Le pitoyable balbutiement des excuses !

L'arrêt du destin s'est accompli...

N'est-ce pas vous les premiers qui avez si longtemps persécuté

Son libre, merveilleux génie,

Et par jeu avez réveillé

L'incendie presque ignoré ?

Eh bien! réjouissez- vous... Vos derniers

Outrages, il ne put les supporter.

Il s'est éteint, comme un flambeau, l'étonnant génie,

Elle s'est fanée, cette couronne triomphale.

Son assassin froidement

A porté le coup ! . . . Nul espoir !

Son cœur insensible bat régulièrement,

Dans sa main le pistolet ne tremble pas...

Quoi d'étonnant à cela? Venu de loin,

Comme des centaines d'autres vagabonds,

En quête de fortune et d'honneurs,

Il fut lancé chez nous par un coup du destin ;

Le rire aux lèvres, il méprisait impudemment

Les lois et les mœurs d'une terre étrangère (1) :

Il ne pouvait pas épargner notre gloire,

(1) Texte de Vvedenski.

RUSSIE ANCIENNE El MONDE CONTEMPORAIN Il ne pouvait comprend]

e quoi il lovait la D Et il est mort et la tombe le -aide.

Comme | |

Qu'il a ( ha

Frappe comme h. D împite-.

Pourquoi uni les p

simple amitié.

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Pourquoi a-t-ii tendu la nais » d

;rs?

Pourquoi a-t -il ont a et à des caresses

menteuse*,

Lui qui, dèa ses jeunes auno

Ils lui ont enlève sa l ouronuc et (

autre, Celle-ei d opines, entre sur

I llement Ont Ml ni...

ktfl fuient enq Par les insidieux ba . dnnbec; nir,

Et il est mort avee une profonde soit de geance,

faranoea déçoes...

(i) Comme on le sait. L'adverseâi t son

optii du beroo de I V

latadeOf d<

lu duel, v 1. p. 197.

(2) Lenski, dans Eu^cne Oméguuu.

Ils se sont tus, les accents des merveilleux chants, Ils ne résonneront plus désormais ; La demeure du chanteur est étroite et sombre Et ses lèvres sont scellées à jamais.

Quant à vous, insolents descendants De pères bien connus par leur bassesse fameuse, Vous qui, sous votre talon servile, avez foulé les débris De familles que les jeux du sort avaient éprouvées ! Vous qui, en foule avide, entourez le trône, Bourreaux de la liberté, du génie et de la gloire, Vous vous cachez à l'ombre de la loi ; Devant vous, justice et droit, que tout se taise !... Mais il est, il est un tribunal divin, champions du vice, Il est un tribunal terrible : il attend, Il est insensible au son de l'or, Les pensées, les actions, il les connaît d'avance. En vain alors vous aurez recours à la calomnie, Elle ne vous servira plus désormais, Et vous ne laverez pas de tout votre sang noir Le sang loyal du poète !

Les circonstances qui ont entouré la composition de cette pièce fameuse sont très connues. Notons seulement que l'épigraphe n'a été ajoutée par le poète qu'après coup, alors que le bruit soulevé semblait avoir disposé l'empereur à intervenir pour punir les coupables. Cette circonstance en précise le caractère. Quant à la dernière partie, elle fut écrite par L. sous le coup de l'indignation, à la suite d'une discussion avec son cousin Nicolas Arkadiévitch Stolypine, qui trouvait conforme à l'honneur la conduite de Dantès. N'est-il pas permis de voir dans cette diatribe contre de puissantes familles

RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN

L'écho de le fils de loff

sans fortune loin i 1 mies

subies autrefois de Il p H de Ul hautaine N ■ Arsenieva,

naturellement, IV de 1^- courut longtemps sous le manteau, sans affronur

l'impresaknt G u-ut dans

les Biblv et sans la detl

e. Elle ne fut imyrmi. qu • dans

L'édition de Doodj kkmét ta 1^60.

rodino 183 !. 14.

ss Dis d€

Que Moscou, ravagée pu 1 ;

Fut 1:

n y • )A\ de beiks bataillea?

Oui, .

tsaie Se souvirnt de la Journée de Boi

— Oui. c'étaient des hommes, i temps,

la race d . ui

La chaîne ne le m ts :

I peu reviurer. itaille...

Si telle n'eut ete la Ils n'auraient pas rendu Mqm

Longtemps, silencieux, nous avions reçu On en avait assez, on voulait se batt'

\i « Do'eat-CC qu'on Ealfl d -ton prendre ses quar-

tiers d'hiver?

M'est a\ i l que nos chef

ter les beaux uniformes d ; l'ennemi Sur les baïonnettes russe

Et voilà qu'on rencontra une vaste plaine : Ah ! Il y avait de la place pour s'en donner tout à son

aise !

On construisit une redoute.

Ce que les nôtres ont l'oreille au guet l (1). A peine le petit jour éclaire-t-il les canons Et les cimes bleues de la forêt Que les Français, tous, sont là.

Je bourrai ma pièce bien à fond Et pensai : Tu vas être bien servi !

Attends un peu, « Moussiou » mon ami! (2). Plus moyen de tergiverser, il va falloir en découdre ; Nous allons foncer, solides comme un mur, Nous allons offrir notre tête Pour notre patrie !

Pendant deux jours on a tiraillé.

Mais tout cela c'était de la plaisanterie. Nous attendions le troisième jour.

Et partout on entendait dire :

« Il est temps d'employer la mitraille ! » Et voilà que sur le champ de carnage terrible L'ombre nocturne est descendue.

Je me couchai pour sommeiller sur mon affût. Et l'on entendit jusqu'à l'aurore Le Français qui faisait bombance.

Mais chez nous le bivouac en plein air était calme : L'un nettoyait son shako tout abîmé, L'autre aiguisait sa baïonnette en grommelant furieux, En mordillant sa longue moustache.

(1) Il y a dans le texte russe une expression proverbiale usuelle qui signifie en mot à mot « avoir les oreilles dressées sur la tête », comme le chien ou le lièvre au aguets.

(2) « Monsieur », dans le langage du vieux grognard.

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Et le ciel s'était à peine éclairé, Que soudain avec fracas tout s'est ébranlé ; Rang par rang, il en défilait !

Notre colonel, c'était un fameux lapin : Bon serviteur du tsar, un père pour les soldats... Oui, c'est bien dommage : frappe a mort, Il dort dans la terre humide.

Il nous a dit, les yeux etincelants « Mes enfants ! Moscou n'est-elle pas derrière

nous?

Mourons donc sous les murs de Moscou, Comme nos frères savaient mourir I * Et nous avons fait la promesse de mourir, Et notre serment d'être fi.tcles. nous l'avons tenu. Nous, au combat de Borodino.

Ah ! ce fut une belle journée ! Dans les tourbillons de

flllVi

Les Français s'ébranlèrent, mies nuées d'ora Et toujours contre la redoute.

Uhîans avec leurs flammes éclatantes, Dragons avec leurs queues de cheval, — Tous ont passé devant nous, Tous, ils étaient la.

Vous nen verrez jamais de pareilles batailles!... Les drapeaux déployés faisaient partout des ombres, Le feu brillait dans la fumée ; L'acier grinçait, la mitraille sifflait, Le bras des combattant; était las de frapper, Et les boulets, volant dans l'air, étaient gênés Par la montagne des cadavres sanglants.

Ah! il a bien su ce jour-la, l'ennemi, Ce que c'est qu'une bonne bataille russe, Notre bon combat, à la force des bras!... La terre en tressaillait, comme nos poitrines ;

Se mêlaient en chaos chevaux et soldats ; Et les salves que tiraient mille pièces Se fondaient en un même cri prolongé...

Et la nuit vint. Tous étaient prêts A engager au matin un nouveau combat Et à tenir jusqu'à la fin...

Mais voilà que résonnent les tambours Et les mécréants se retirent (1).

Alors, nous, de compter nos blessures, De compter les camarades.

Oui, c'étaient des hommes, ceux de notre temps. C'était une race puissante, hardie :

C'étaient des héros, pas comme vous !

La chance ne leur sourit pas :

Bien peu revinrent de la bataille...

Si telle n'eût été la volonté de Dieu,

Ils n'auraient pas rendu Moscou !

L'idée première chez L. de composer un poème sur la bataille de Borodino remonte à 1830. Il en a tracé en effet, à cette date, une première esquisse : le Champ de bataille de Borodino (I, 200), qu'il est intéressant de comparer avec la version définitive. La plupart des éléments de la seconde version existent déjà dans la première ; mais, malgré cela, quel changement, quand il reprend le sujet en 1837 ! Ce qui était vague et froid s'anime et se colore. Il est probable que pour Borodino le poète a puisé aux sources populaires des chants oraux du cycle de Napoléon. La forme en est apparentée à celle des ballades romantiques.

(1) Dans le texte : « les Musulmans », c'est-à-dire les Français, non orthodoxes.

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37. Chant en l'honneur du tsar Ivan Vassiliévitch, dujeune opritchuik et du hardi marchand Kalachnikov. — Piesna.... 1837. II, 3.

Gloire soit à toi, ô tsar Ivan Vassilieviteh ! (1). C'est sur toi que nous avons compose notre chant, Sur ton opritchnik favori (2), Et sur le hardi marchand Kalachnikov ; Nous l'avons compose sur le mode ancien. Nous l'avons chante au son des -oussli (3), Et nous l'avons enrichi, nous l'avons eteudu. Le peuple orthodoxe s'en diw; ti ssait. Et le boiar Matveï Romodanov ,ki Nous | une coupe d'hydromel ecumaut.

Et sa boiarine au blaiu Nous présenta sur un plat d'argent Une serviette neuve, brodée ût I Ils nous régalèrent trois jour,, trois nuits. Et ils nous écoutaient toujours, sans jamai -

lasser.

(1) La formule qui comnu ik ffl qui est fréqudans les chanta populaires, signifie en mot à mot : * Hola ! Es-tu bien I

(2) Sur les opritehuiks qui composaient la garde particulière d'Ivan Vassilievitch ou Ivan le Terrible, voir ; Waliszewski, Ivan le TcmhU\ Paris, 1901.

(3) Les gousxli (le singulier goufêla n'est pas usité en russe), dont il est souvent question dans les anciennes annales et dans les bylines, avaient la forme d'une sorte de boite plus longue que large, sur laquelle on tendait des cordes, ordinairement sept ou huit, à l'aide d'une cheville; on en jouait en portant devant soi l'instrument. Voir M. M. Ivanov, /s/orna mouzykalnago razxntiia Rossu. Saint- Pétersbourg, 1910, t. I, p. 71-76.

Ne brille pas encore au ciel le beau soleil, Ne lui font pas encore leur cour les bleus nuages, Que déjà s'asroit à table, la couronne d'or en tête, S'assoit le tsar terrible, Ivan Vassiliévitch. Derrière lui sont debout les stolniks (1), En face, toujours des boiars et des kniaz, A ses côtés, toujours des opritchniks ; Et le tsar banquette à la gloire de Dieu, Pour son contentement et sa joie.

Souriant, le tsar alors ordonna De remplir de doux vin d'outre-mer Sonpuisoir doré Et de le présenter à ses opritchniks.

— Et tous ils burent, glorifièrent le tsar. Un seul parmi eux, parmi les opritchniks,

Brave lutteur, audacieux gaillard, Au puisoir d'or n'a pas mouillé ses moustaches ; Il a baissé vers la terre ses yeux sombres, Il a baissé la tête sur sa large poitrine. Et dans soi! âme, il songeait profondément. Voilà que le tsar a froncé ses noirs sourcils Et a planté sur lui son regard perçant, On eût dit l'épervier qui des hauteurs du ciel Fascine un jeune pigeon à l'aile ardoisée, — Et il n'a pas levé les yeux, le jeune lutteur.

— Voilà que le tsar a frappé la terre de son épieu, Et le parquet de chêne aux trois quarts,

Il l'a transpercé de la pointe de fer, — Et il n'a pas bronché, le jeune lutteur.

— Voilà que le tsar a fait entendre sa voix terrible,

(1) Les officiers de bouche.

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Et il s'est éveillé de son rêve, le hardi garçon.

« Holà ! toi, notre fidèle serviteur, Kiribiéévitch, Caches-tu par hasard une pensée impie ? Ou bien es-tu jaloux de notre gloire ? Ou bien ton service d'honneur te pese-t-il ? Quand la lune se lève. U te réjouissent

D'y voir plus clair pour errer dans le firmament. Et celle qui dans la nue se cache Tombe de tout son poids sur la terre... C'est mal à toi, Kiribiéévitch.

De bouder la joie de ton roi :

N'es-tu pas de la race des Skouratov Et n'as-tu pas été nourri dans la famille de Maliouta ?»(1).

Lors lui répond Kiribiéévitch.

Courbé jusqu'à la ceinture devant le tsar terrible : — Notre maître, Ivan Vassiliévitch !

Ne fais pas de reproches à ton esclave indu L'incendie du COH&r ne s'éteint pas avec du viu. Les noires pensées, nul moyen de les endormir î Mais si je t'ai fâché, que ta volonté de roi s'accomplisse : Dis de me supplicier, de me trancher la tête... Elle est lourde à mes épaules de héros Et d'elle-même elle se penche vers la terre humide xn.

Et lui dit alors le tsar Ivan Vassiliévitch : n< Qu'est-ce qui te chagrine donc, mon brave? Est-ce ton caftan de brocart qui est usé ? Est-ce ton bonnet de zibeline qui est fripe? Est-ce ta bourse qui est à sec ?

Ou est-ce ton sabre bien trempé qui est ébrécM Ou bien ton cheval mal ferré boite-t-il? Ou fus-tu renversé, à la lutte du poing,

(1) Sur Maliouta Skouratov, le bourreau du Terrible, voir l'ouvrage cité de Waliszewski.

Sur la Moskva (1), par un fils de marchand? » Alors répond ainsi Kiribiéévitch,

En secouant sa tête bouclée :

— « Il n'est pas encore au monde le bras ensorcelé

Qui m'abattra, ni chez les boiars, ni chez les marchands ;

Mon argamak,* mon cheval de steppe, est très gaillard ;

Mon sabre effilé brille comme verre;

Et les jours de fête, par ta bonté,

Nous ne sommes pas plus mal vêtu qu'un autre .

— « Quand bien en selle, sur mon bon cheval, Je vais caracoler au delà de la Moskva,

Bien sanglé dans ma ceinture de soie,

Quand je retrousse sur le côté mon bonnet de velours

Bordé de zibeline noire,

Aux portes de volige s'arrêtent

Belles filles et jeunes femmes,

Et elles m'admirent, en chuchotant entre elles ;

Il n'en est qu'une qui ne regarde ni n'admire,

Elle se cache sous son voile rayé...

— « Dans la sainte Russie, notre mère,

On ne saurait ni chercher, ni trouver pareille beauté.

Elle marche avec aisance, ainsi qu'un cygne,

Elle a le regard doux, comme une colombe,

Elle parle, et c'est le rossignol qui chante (2) ;

Ses joues vermeilles resplendissent

Comme l'aurore dans le ciel du bon Dieu ;

Ses tresses blondes, dorées,

Entrelacées de rubans aux vives couleurs,

Lui courent sur les épaules, s'y roulent,

(1) C'est-à-dire sur la rivière gelée, où se donnent les fêtes l'hiver.

(2) Cf. la pièce : Ona poeî... (n° 4).

■ RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN

Et semblent baiser son sein blanc (1).

Elle est née dans une famille de marchands,

Et son nom est Aliona Dmitrévna.

— « Quand je la vois, je ne suis plus moi-mêm Je laisse tomber mes bras vigoureux, Aies yeux hardis s'enténèbrent ; Je m'ennuie, je suis triste, tsar vrai croyant, De languir ainsi seul dans le monde.

J'en ai assez des coursiers rapides, J'en ai assez des parures de brocart.

Et je n'ai pas besoin d'avoir des coffres d'or : Avec qui maintenant partager mon tn Devant qui montrera i-je mon courage ?

Devant qui me faire gloire de ma panne ?... Laisse-moi partir pour les steppes de la Volga, Que je mène la vie libre, celle du Coquine. Et là-bas je livrerai ma tête ardente, Je la livrerai a la pique de l'infidèle; Les méchants Tartares se partageront entre eux Mon bon cheval, mon sabre effile Et ma selle teherkesse de bataille.

Mes yeux pleins de larmes, le milan k Mes os abandonnés, la pluie les lavera, Et sans honneurs funèbres ma cendre misérable Aux quatre vents sera dispersée... »

Lors Ivan Vassiliévitch, riant, se mit à dire : « C'est bien, mon serviteur fidèle ! on s'efforcera De soulager ton malheur, ton chagrin.

Tiens, prends ma bague de rubis Et prends aussi ce collier de perles.

(1) D'ordinaire, les jeunes filles seules portent la tresse. Cf. Duchesne, p. 114. Est-ce ce détail qui cause la méprise du tsar? Voir ci-après.

Va trouver poliment une marieuse habile (1),

Puis envoie ces cadeaux précieux

A ton Aliona D mitre vna :

Si tu t'en fais aimer, célèbre la noce,

Si tu n'es pas aimé, ne t'en fais pas de chagrin » .

— « Gloire soit à toi, tsar Ivan Vassiliévitch ! Il t'a trompé, ton malin serviteur, Il ne t'a pas dit la vérité vraie, Il ne t'a pas raconté que sa belle Dans l'église de Dieu a été unie, A été unie à un jeune marchand Suivant notre loi, la loi chrétienne... »

Hardi, camarades, chantez, mais accordez bien vos

goussli !

Hardi, camarades, buvez, mais faites bien votre office! Et réjouissez bien notre bon boiar Et sa boiarine au blanc visage!

Derrière son comptoir est assis le jeune marchand, Un garçon de bonne mine, Stépan Paramonovitch, Qui avait pour surnom Kalachnikov (2) ; Il étale ses étoffes de soie, Attire les chalands d'une parole aimable, Compte et recompte son or, son argent.

Mais pour lui ce n'est pas un bon jour : Les riches seigneurs passent leur chemin, Sans jeter un regard dans sa boutique.

On a déjà sonné les vêpres aux saintes églises ;

(1) Sur les cérémonies du mariage, voir : Boyer et Spéranski, Manuel, rem. 44, p. 295.

(2) Ceci est le nom de famille (familiia) après le nom (imia) et la patronymique (ottchestvo).

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Derrière le Kreml brille un crépuscule brumeux ;

Des nuages courent dans le ciel,

C'est la tourmente qui les chasse, en poussant sa

plainte ; Le vaste quartier des marchands se vide. Stepan Paramonovitch ferme Sa boutique d'une porte de chêne Et d'une serrure allemande à ressort ; Son méchant chien grondeur, aux fortes dents, Il l'attache à sa chaîne de fer.

Et il s'en est allé chez lui, pensif, Retrouver sa jeune femme, par delà la Moskva.

Et le voilà qui arrive dans sa haute maison, Et il est bien étonné, Stépan Paramonovitch : Sa jeune femme n'est pas là pour l'accueillir, La table de chêne n'est pas couverte d'une blanche

serviette, Et la chandelle devant l'Image à peine brûle. Et il appelle sa vieille servante :

s< Dis-moi, dis donc, Erémiéevna, Où donc s'en est allée, s'est cachée Aliona Dmitrévna, à une heure si tardive? Et mes petits enfants chéris, S'en sont-ils donnés à courir, à jouer, Et se sont-ils couchés de bien bonne heure ? »

— s< Mon maître, Stépan Paramonovitch ! Je vais te dire une chose bien étrange :

C'est que Aliona Dmitrévna s'en est allée aux

vêpres ; Et voilà déjà que le pope et sa jeune popesse en sont

revenus, Ils ont allumé la chandelle, se sont mis à table — Et depuis ce temps ta ménagère N'est pas rentrée de l'église paroissiale.

Quant à tes petits enf ants*

Ils ne se sont pas couchés, ils ne sont pas allés jouer, Ils ne font que pleurer et ne se calment pas ».

Et une lourde pensée alors troubla Le jeune marchand Kalachnikov* Il se met à la fenêtre, regarde dehors f Mais dehors la nuit est fort sombre ; La blanche neige tombe, s'épand partout, Elle balaie la trace des pas.

Voilà qu'il entend qu'on a heurté la porte dans le

vestibule, Puis il entend des pas précipités ; Il s'est retourné, il regarde, — vertu de la Croix ! Devant lui est debout sa jeune femme, Toute pâle* simplement en cheveux * Ses tresses blondes défaites * Toutes poudrées de neige et de givre ; Elle a le regard trouble, comme une folle ; Ses lèvres murmurent des mots inintelligibles. « Femme, femme, où donc as-tu été rôder? Dans quelle maison, sur quelle place, Pour avoir ainsi les cheveux épars$ Pour que ta robe soit toute déchirée ? Tu as fait la fête, tu as banqueté, N'est-ce pas, avec ces fameux fils de boiars?... Ce n'est pas pour cela que devant les Images saintes, Femme, nous nous sommes fiancés tous les deux^ Que nous avons échangé des anneaux d'or !... Eh bien ! je vais t'enfermer sous serrure de fer, Derrière une porte de chêne bien ferrée, Pour que tu ne voies plus la lumière de Dieu, Que tu ne souilles plus mon nom honorable... »

En entendant ces mots, Aliona Dmitrévna Trembla toute, pauvre colombe,

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Palpita, comme la feuille du tremble, Versa des larmes amères, bien ainères, Aux pieds de son époux s'écroula.

« Mon seigneur, mon beau soleil, Tue-moi, si tu veux, sinon écoute-moi ! Tes paroles sont comme un couteau aigu, Elles me percent le cœur.

Je ne crains pas les morts cruelles, Je ne crains pas le qu'en-dira-t-on, Mais ce que je crains, c'est de te déplaire.

— ^< Je m'en revenais tout à l'heure des vêpres, Toute seulette le long des rues.

Et voilà que j'entendis comme la neige qui crie ;

Je me retournai, un homme courait derrière moi.

Mes jambes alors me manquèrent,

Je me cachai la tête sous mon voile de soie.

Mais lui me prit violemment par le bras

Et me parla ainsi tout bas en un murmure :

— De quoi donc as-tu peur, ma toute belle? Je ne suis pas un voleur, un brigand des bois, Je suis au service du tsar, du tsar terrible,

Je me nomme Kiribiéévitch

Et je suis de l'illustre famille de Maliouta... —

— « Je m'épouvantai encore plus qu'avant ; Ma pauvre tête s'égara.

Et il se mit à me baiser, à me caresser, Et m'embrassant, il ne cessait de répéter :

— Réponds-moi, que te faut-il, Ma chérie, ma douce amie ?

Veux-tu de l'or ou des perles?

Veux-tu de brillantes pierreries ou du brocart de

couleur ?

Comme une reine, je veux te parer, Et toutes te porteront envie.

Mais au moins ne me laisse pas mourir d'une mort

coupable :

Aime-moi, entoure-moi de tes bras Au moins une fois en signe d'adieu ! —

— « Et il me caressait, il me baisait ; Sur mes joues encore maintenant brûlent, En flamme vivante se répandent

Ses baisers maudits...

Et les voisines à leur porte regardaient ;

Tout en riant, elles nous montraient du doigt...

— « Enfin je m'échappai de ses mains

Et, éperdue, je courus à la maison à perdre haleine

Et je laissai entre les mains du brigand

Mon mouchoir à dessins, cadeau de toi,

Et mon voile de Boukharie.

Il m'a déshonorée, outragée,

Moi, une honnête, irréprochable femme,

Et que vont dire les méchantes voisines ?

Et comment me montrer désormais ?

— « Ne me livre pas, moi, ta femme fidèle, Aux outrages de mauvais calomniateurs !

Sur qui puis-je compter, sinon sur toi?

A qui pourrais-je bien demander assistance ?

Ici-bas je ne suis qu'une pauvre orpheline :

Mon père déjà est dans la terre humide,

A ses côtés repose aussi ma mère.

Quant à mon frère aîné, toi-même le sais bien,

Il est parti aux pays étrangers sans laisser de nouvelles ;

Et mon plus jeune frère est un petit enfant,

Un petit enfant, sans raison encore... »

Elle parlait ainsi, Aliona Dmitrévna ; Des larmes amères elle répandait.

Stepan Paramonovitch envoie chercher Ses deux frères cadets ;

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Et ils vinrent, ses deux frères, ils le saluèrent Et lui parlèrent en ces termes :

— « Fais-nous donc savoir, notre frère aîné, Ce qui t'est arrivé, surveru, Pour que tu aies demandé après nous par la nuit

noire, Par la nuit noire et la nuit de gel.

« Je vous dirai, mes gentils frères, Qu'un grand malheur m'est arrivé ; Notre honorable famille a été outragée Par le méchant opritchnik du tsar, Kiribiéévitcb ; Une pareille offense, l'âme ne peut la souffrir, Et le cœur d'un brave ne peut la supporter. Demain précisément il y aura lutte à coups de poing, Sur la Moskva, en présence du tsar, Et je provoquerai alors l'opritchnik ; Je me battrai à mort jusqu'à épuisement des forces ; Et s'il m'abat, avancez-vous alors Et combattez pour la sainte justice.

N'ayez pas peur, mes gentils frères !

Vous êtes plus jeunes que moi, plus frais de force, Sur vous moins de péchés se sont amassés, Aussi sans doute le Seigneur vous donnera sa grâce. »

Et ses frères lui firent cette réponse :

— « Là où le vent souffle dans le ciel, Là accourent les nuages dociles ; Quand l'aigle ardoisé appelle de la voix Dans la sanglante plaine de la bataille, Appelle à la curée, au dépècement des morts, Vers lui les jeunes aiglons s'empressent de voler ; Tu es notre frère aîné, pour nous un second père ; Fais comme tu l'entends, comme tu le penses;

Pour nous, toi, le chef de la famille, nous ne te trahirons pas ! »

Hardi, camarades, chantez, mais accordez bien vos goussli !

Hardi, camarades, buvez, mais faites bien votre office!

Et réjouissez bien notre bon boiar

Et sa boiarine au blanc visage !

Sur la grande Moscou, aux coupoles d'or, Sur les murailles du Kreml, aux pierres blanches, Venant de par delà les forêts lointaines, les collines

bleues, Se jouant çà et là sur les toits de volige, Pourchassant les grises nuées, La vermeille aurore se lève ; Elle a défait ses boucles dorées, Elle se lave dans la poussière de neige ; Comme une belle fille qui se voit au miroir, Elle se mire dans le ciel pur et sourit. Pourquoi donc, aurore vermeille, t'es -tu réveillée ? Pour quelle réjouissance t'es- tu mise en frais?

Alors se réunirent, s'assemblèrent Les hardis lutteurs moscovites Sur la Moskva, pour la lutte du poing, Pour s'en payer ce jour de fête, se délasser. Et le tsar arriva avec sa droujina, Avec ses boiars et ses opritchniks, Et il dit de tendre une chaîne d'argent Soudée aux anneaux avec de l'or pur.

On entoura une place de vingt-cinq sagènes Pour la lutte d'amateurs en champ clos. Et alors le tsar Ivan Vassiliévitch ordonna Au héraut de crier à haute et forte voix : « Eh î donc, où êtes- vous, braves garçons?

Venez délasser le tsar, notre père !

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Avancez donc dans le vaste cercle ;

Qui abattra son homme aura du tsar récompense,

Et qui sera abattu, Dieu lui fasse merci ! »

Alors s'avance le hardi Kiribiéévitch.

Silencieux, il s'incline jusqu'à la ceinture devant le tsar, Enlève de ses fortes épaules sa pelisse de velours. La main droite au côté Il rajuste de l'autre son bonnet incarnat, Il attend un adversaire...

Trois fois on a poussé le cri retentissant, Pas même un lutteur n'a bougé de sa place, Ils sont là tous debout, et se poussent l'un l'autre.

Dans l'enceinte l'opritchnik se promène, De ces piètres lutteurs il se raille :

— « Voyez donc comme ils se sont calmés ; je leur

donne à réfléchir !

Ma parole, ce ne sera que jeu de fête, Et le vaincu, je le laisserai vivant avec l'absolution, Il ne s'agit que de distraire le tsar, notre père. »

Soudain on voit la foule s'ouvrir Et s'avancer Stépan Paramonovitch, Le jeune marchand, le hardi lutteur, Qui a surnom Kalachnikov.

Dès l'abord il salue le tsar terrible, Puis le blanc Kreml et les saintes églises , Enfin le peuple russe tout entier.

Ses yeux de faucon lancent des flammes, Ils regardent fixement l'opritchnik.

Il se place bien en face de lui, Il passe ses gants de combat, Il redresse ses puissantes épaules Et caresse sa barbe frisée.

Lors Kiribiéévitch lui parla ainsi :

— « Dis-moi donc, brave garçon,

De quelle famille, de quelle race es-tu

Et de quel nom te nomme-t-on,

Afin de savoir pour qui on célébrera la messe des

morts, Afin que je puisse glorifier ma victoire ? »

Stépan Paramonovitch répond : « On m'appelle Stepan Kalachnikov, Et je suis né d'un père honorable, Et j'ai vécu, moi, suivant la loi du Seigneur : Je n'ai pas outragé, moi, la femme d'autrui, Je n'ai pas brigandé dans la nuit sombre, Je n'ai pas fui la lumière du ciel...

Et ce que tu disais est la vérité vraie : Pour l'un de nous deux on chantera la messe des

morts, Et pas plus tard que demain, à l'heure de midi ; Et l'un de nous deux sera glorieux de sa victoire Et festoyera avec ses braves amis...

Ce n'est pas pour plaisanter, pour divertir les gens, Qu'aujourd'hui je t'appelle, fils de mécréant, Je t'appelle au combat terrible, à la lutte suprême I »

En entendant ces mots, Kiribiéévitch Eut son visage blanc comme neige en automne ; Ses yeux hardis se voilèrent d'un nuage, Une glace courut sous ses fortes épaules, Sur ses lèvres ouvertes la parole expira...

Et voilà qu'en silence ils prennent leurs distances, La gigantesque lutte commence.

Lors Kiribiéévitch brandit son poing Et frappa le premier le marchand Kalachnikov, Et il le frappa en plein dans la poitrine, La poitrine du héros craqua sous le choc. Il chancela, Stépan Paramonovitch ; Sur sa large poitrine il portait une croix de cuivre

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Avec de saintes reliques venues de Kiev (1),

Et la croix se tordit et s'enfonça dans la chair,

Comme une rosée, le sang dégoutta par-dessous.

Et Stépan Paramonovitch pensa :

<c Ce qui doit arriver, arrivera ;

Je tiendrai jusqu'au bout pour la justice ! »

Il a repris ses sens, a préparé son coup,

A réuni toutes ses forces

Et a frappé son ennemi

Droit à la tempe gauche, d'un effort violent d'épaule.

Et le jeune opritchnik gémit faiblement, Chancela, tomba mort; Il s'écroula sur la froide neige, Sur la froide neige, pareil à un pin, Pareil à un pin, dans la forêt humide, Tranché dans sa racine, dans sa racine résineuse. Et ayant vu cela, le tsar Ivan Vassiliévitch S'enflamma de colère, frappa la terre Et fionça ses noirs sourcils ; Il donna l'ordre de saisir le hardi marchand Et de l'amener par-devant sa face.

Alors prit la parole le tsar vrai-croyant :

— « Donne-moi réponse véridique, en conscience; Est-ce de volonté libre, ou bien malgré toi, Que tu frappas à mort mon serviteur fidèle, Mon meilleur lutteur, Kiribiéévitch ? »

« Je te le dirai, ô tsar vrai-croyant : Je l'ai tué de volonté libre.

Mais pour quelle raison, à cause de quoi? je ne te le

dirai pas.

Je ne le dirai qu'à Dieu seul.

(1) Où se conservent les tombeaux miraculeux des apôtres dans les célèbres grottes (Péchtchery).

Fais-moi supplicier, sur le billot je porterai

Moi-même ma tête pénitente ;

Seulement ne prive pas mes petits enfants,

Ne prive pas ma jeune veuve

Et mes deux frères de ta grâce... »

— « C'est bien à toi, mon cher enfant, Hardi lutteur, fils de marchand, D'avoir répondu selon ta conscience.

A ta jeune femme et à tes orphelins, Je donnerai de mon trésor.

Quant à tes frères, j'ordonne, de ce jour, Qu'ils puissent commercer sans payer tribut, en franchise, Dans tout le vaste royaume russe.

Quanta toi, monte de toi-même, mon fils, Vers le haut lieu des supplices (1), Porte sur l'échafaud ta tête audacieuse. J'ordonne d'aiguiser, d'affûter la hache, J'ordonne au bourreau de se vêtir, de se parer, Je vais faire sonner la grosse cloche Pour que les gens de Moscou sachent tous Que toi aussi, tu as éprouvé ma grâce... » (2).

Et voilà que le peuple s'assemble sur la place ; La cloche lugubre tinte, résonne, Répand partout la funeste nouvelle.

Sur le haut lieu des supplices, En chemise rouge et tablier de couleur, Avec sa grande hache bien affilée, Et se frottant les bras nus, Le bourreau joyeusement va et vient, Il attend le hardi lutteur ;

(1) Le lobnoé mîesto sur la Place Rouge, à Moscou.

(2) Pour le Terrible, envoyer à la mort c'est faire grâce. Les bylines le font souvent parler ainsi.

= RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN

Mais le brave lutteur, le jeune marchand, A ses frères fait ses adieux :

« Eh bien, mes petits frères, mes amis par le sang, Baisons-nous et embrassons -nous Pour la séparation dernière.

Saluez de ma part Aliona Dmitrévna, Dites-lui de ne pas tant s'affliger, A mes petits enfants de ne pas parler de moi. Saluez la maison de notre père, Saluez tous nos camarades, Vous-mêmes priez dans l'église de Dieu Pour mon âme, mon âme pécheresse ! ^>

Et l'on supplicia Stépan Kalachnikov D'une mort cruelle, déshonorante ; Et sa tête infortunée Roula sur le billot parmi le sang.

On l'enterra au delà de la Moskva, En pleine campagne, entre trois chemins (1) : Entre ceux de Toula, de Riazan, de Vladimir, Et l'on éleva là un tertre de terre humide, Et là on dressa une croix d'érable.

Et les vents impétueux errent, mugissent Sur son tombeau qui ne porte aucun nom. Et les bonnes gens passent devant :

Si c'est un vieillard, il se signu, Si c'est un jeune garçon, il prend un air grave, Si c'est une jeune fille, elle s'attriste, Et si ce sont des gousslars, ils déclament leur chant.

Holà, hardis camarades, Jeunes joueurs de goussli, Gosiers à roulades !

(1) Cette façon d'enterrer les suppliciés était traditionnelle. V. Duchesne, p. 120.

Vous avez bien commencé, finissez bien aussi; Rendez à chacun justice et honneur.

Au boiar généreux, gloire !

A sa belle boiarine, gloire !

A tout le peuple chrétien, gloire !

Il est probable que L., pour la composition de son poème, s'est inspiré de récits empruntés à V Histoire de Russie de Karamzine et, pour le cadre et le ton, des chants épiques publiés dans les deux célèbres recueils de Kircha Danilov, Anciennes poésies russes, de 1804 et 1818. Quoi qu'il en soit, par l'union parfaite des éléments populaires avec les procédés de l'art le plus étudié, par la sobriété et en même temps le relief des traits, par la vérité dans la peinture des personnages, le Chant de Kalachnikov compte pai mi les œuvres les plus parfaites de la littérature russe. Le critique Borozdine dit avec raison qu'il y a quelque chose d'homérique dans la sérénité du récit. Un opéra de Rubinstein, le Marchand Kalachnikov , a été représenté en

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