‹ LermontovChapitre 34 sur 54 · La Pensée, Douma. 1838. I · texte numérisé non relu

La Pensée, Douma. 1838. I

Je contemple avec tristesse notre génération. Son avenir est ou vide ou obscur ; En attendant, sous le faix du savoir et du doute, Elle vieillit dans l'inaction.

Nous sommes riches, à peine hors du berceau, Des fautes de nos pères et de leur esprit attardé, Et déjà la vie nous fatigue, comme une route plate et

sans but, Comme un banquet à la fête d'un étranger. Au bien comme au mal honteusement indifférents,

RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN

A peine dans la carrière nous nous affaissons sans avoir

lutté ; Devant le danger nous sommes de pitoyables lâches Et devant le pouvoir de vils esclaves.

Tel est le fruit chétif, mûri avant le temps, Qui ne réjouit ni le goût ni les yeux ; Il pend parmi les fleurs, comme un intrus délaissé, Et l'heure de leur beauté est l'heure de sa chute ! (1). Nous avons desséché notre esprit par une science

stérile, Cachant jalousement à nos proches et à nos amis Les meilleurs espoirs et la noble voix Des élans passionnés que raille la défiance. A peine avons-nous effleuré la coupe du plaisir Sans avoir pour tout cela gardé nos jeunes forces; De chaque joie, crainte d'en être rassasiés, Nous avons extrait pour toujours le meilleur suc.

Les rêves du poète, les créations de l'art N'éveillent plus en notre esprit de doux émois ; Nous gardons avidement en nos cœurs un reste de

sentiment Comme un trésor enfoui par l'avarice et inutile. Et nous haïssons et nous aimons au hasard (2), Sans rien sacrifier ni à la haine ni à l'amour, Et dans notre âme règne une froideur cachée

(1) Ces quatre vers sont repris d'une pièce de jeunesse datant de 1832, I, 265, sauf quelques variantes et une interversion (V. n° 3). En outre, l'antithèse du dernier vers existe déjà dans Sainte- Hélène (1831), I, 213. Il s'agit de Napoléon: « Le jour de son élévation est l'heure de sa chute ».

(2) Ce vers sert d'épigraphe au poème de Tourguénev, Paracha. Dans un autre poème, Conversation, il dépeint, comme L., mais sous les traits concrets d'un jeune homme atteint du « mal du siècle », la génération de ce temps.

Alors que le feu bout dans nos veines.

Et nous nous déplaisons aux ébats splendides de nos pères,

A leurs débauches cordiales et enfantines ;

Nous courons au tombeau sans bonheur et sans gloire,

En jetant en arrière un regard ironique.

Foule morose et bien vite oubliée,

Sur le monde nous passerons sans bruit et sans laisser

de traces, N'ayant légué aux siècles aucune pensée féconde, Aucune ébauche faite par le génie.

Et notre cendre, jugée avec la sévérité du magistrat et

du citoyen, •

Sera vouée au mépris des poètes futurs, A la raillerie amère du fils, héritier déçu D'un père ruiné par de folles dépenses.

Ces violentes attaques contre la société du temps où l'expression de sentiments sincères se mêle à quelque rhétorique, continuent celles que l'on a vues déjà dans la pièce Sur la mort de Pouchkine. A cette époque, Lermontov lisait et admirait Auguste Barbier, dont la Curée particulièrement avait eu en Russie un très grand retentissement. Au surplus, il est certain que le ton rude et déclamatoire du poète des ïambes correspondait bien au goût et à la disposition d'esprit de notre auteur. Citons, pour donner un exemple, ces quelques vers de la pièce Bianca du poème II Pianto (1833) :

Malheur aux esprits froids, aux hommes de la prose, Éternels envieux de toute grande chose, Qui, n'éveillant sur terre aucun écho du ciel Et toujours enfouis dans le matériel, Chassent d'un rire amer les divines pensées, Comme au fond des grands bois les nymphes dispersées. . . = 90 =

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De tels vers retentissent évidemment à travers ceux de Lermontov. Douma, parue en 1839 dans les Annal' s de la Patrie, eut un très grand succès, d'autant plus qu'une fois encore elle fournissait des arguments aux Slavophiles contre les Occidentaux. Le monde russe des années 1830 à 1840 méritait bien d'ailleurs les attaques du poète. Un contemporain, le prince Vassiltchikov, dit de cette époque qu'elle fut « la plus vide de toute l'histoire de la société russe >. (V. Boldakov, t. II, p. 363.)

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