‹ LermontovChapitre 35 sur 54 · Né vier sébié. 1839. I · texte numérisé non relu

Né vier sébié. 1839. I

Que nous finit après tout les vul ;a De tous ces charla!an> qui donnent Je la voix, Les marchands Je pathos et les faiseurs d emphase Et tous les baladins qui dansent sur la phrase ? A. Barbier i i).

Ne crois pas, ne crois pas en toi, jeune rêveur,

Comme la peste crains l'inspiration...

Elle est le lourd délire de ton âme malade

Ou l'exaspération de ta pensée captive.

N'y cherche pas, ce serait vain, un signe du ciel :

Ce n'est que ton sang qui bout, c'est un excès de forces !

Épuise plutôt ta vie au milieu des soucis,

Répands à terre ce breuvage empoisonné !

As-tu par hasard à la minute sacrée, merveilleuse,

Découvert en ton âme depuis longtemps muette

(1) Cette épigraphe est tirée de la pièce portant pour titre : Ïambe I dans le recueil des ïambes, publié d'abord dans la Revue des Deux-Mondes (tome IV, 1831), puis, la même année, en librairie, chez Urbain Canel. Dans les éditions collectives des poésies de Barbier cette pièce est devenue le Prologue. Dans la présente poésie Lermontov n a imité du poète français que le mouvement: Que nous font... ?

Une source encore inconnue et vierge

Pleine de murmures simples et doux,

Ne prête pas 3 'oreille, ne t'abandonne pas à leur appel,

Jette sur eux le voile de l'oubli (1) :

Ton vers bien régulier, ton verbe glacé

Ne sauraient en rendre le sens profond.

Un chagrin se glisse-t-il dans le secret de ton âme,

La passion arrive-t*elle avec ses orages et ses tempêtes,

Ne te mêle pas alors au bruyant festin de la foule

Avec ta compagne en fureur;

Ne t'abaisse pas. Aie honte de trafiquer

Ou de ta colère ou de ton chagrin complaisant,

Et d'étaler avec orgueil la sanie des blessures de ton

âme Pour étonner le simple populaire.

Que nous fait à nous que tu aies souffert ou non? Pourquoi saurions-nous tes traverses, Les sottes espérances de tes premières aiinées, Les regrets cuisants que la raison t'inspire ? Regarde : devant toi la foule qui s'amuse Va son chemin habituel,

Sur les visages en fête peu de traces de peines, Nulle larme indécente.

Et cependant il ri'en est pas un parmi ces gens qui ne

soit

Écrasé par un lourd supplice, Qui n'ait été marqué de rides précoces, Qui soit sans crime ou sans dommage ! . . . Crois-moi : ils trouvent ridicules ta plainte et tes griefs, Ce sont refrains déjà connus, Tu n'es qu'un acteur tragique, avec du rouge, Qui brandit un glaive en carton.

(1) V. n° 32 : le Voile de la réprobation.

RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN

Sur un ton d'ironie hautaine et amère, le poète s'adresse au jeune homme qui, se sentant du génie, voudrait mettre à nu dans ses vers son propre cœur. Dans une pièce : le Journaliste^ le Lecteur et l'Écrivain, écrite en mars 1840, L. reprend le même sujei. L'écrivain doit-il se mettre lui-même tout entier dans son œuvre, doit-il y dévoiler ses pensées les plus secrètes ? A quoi bon, répond-il, montrer tout cela au public? « A quoi bon de la foule ingrate — m' attirer la colère et la haine ? — Pour qu'on taxe de perfidie injurieuse ma parole de prophète ? — Pour que le poison secret d'une page enflammée — aille troubler le calme sommeil de l'enfance — et entraîner un faible cœur — dans son torrent déchaîné ? » Cette pièce est ironique comme celle Ne vier' sebié et il n'y a pas, selon toute apparence, à croire que Lermontov y vient pour ainsi dire à résipiscence et qu'il envisage pour le poète une responsabilité quelconque. Sa vraie pensée 6ur ce sujet des rapports du poète et de la foule est bien celle qui est exprimée dans le Poète (n° 40). — Le rythme est imité de celui des ïambes de Barbier.

Page 1