Le Débat. Spor. 1841. I
Un jour, devant la foule
Des monts leurs égaux,
Le Kazbek et le Chatt (1)
Eurent grande dispute.
« Prends garde ! disait au Kazbek
Le Chatt à la tète blanche :
Frère, il t'en coûtera cher
De t'être soumis à l'homme !
Il construira des huttes enfumées
Sur les saillies des monts ;
Au plus profond de tes gorges
Résonnera la hache ;
Et la pioche de fer
Dans ton cœur de pierre,
Pour atteindre cuivre et ort
Creusera un chemin terrible.
Et déjà vont les caravanes
A travers ces rochers
Où ne passaient que les nuées
Et les aigles, rois de l'air.
Les hommes sont rusés ! Bien que difficile
Soit pour eux le premier bond,
Prends garde! Il est peuplé
Et puissant l'Orient ! »
(1) Ou l'Elbrouz.
- RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN
« — Je ne crains pas l'Orient!
Répondait le Kazbek.
La race des hommes y dort profondément
Voici déjà plus de huit siècles.
Vois : à l'ombre du platane,
Le Géorgien somnolent verse
La mousse des vins sucrés
Dans les coupes décorées ;
Et, penché vers la fumée du narghilé
Sur le divan chamarre
Près du jet d'eau qui tombe en perles,
Sommeille Téhéran.
Voilà, aux pieds de Jérusalem,
Brûlée par Dieu,
Sans une voix, sans un mouvement,
La contrée morte.
Plus loin, éternellement sans ombre.
Le Nil jaune humecte
Les degrés calcinés au soleil
Des tombeaux royaux.
Le Bédouin a oublie le pi M
Pour ses tentes aux teintes i
Et il chante, en comptant les étoiles,
Les exploits de ses pères.
Tout, aussi loin que s'étend l'œil,
Dort, aspirant au repos...
Non, ce n'est pas l'Orient décrépit
Qui jamais me vaincra ! » —
« — Ne te vante pas ainsi d'avance !
Dit alors le vieux Chatt ;
Voici vers le Nord, dans la brume,
Quelque chose qu'on voit, frère ! »
En secret, l'énorme Kazbek
Par cette nouvelle fut troublé ;
Ému, vers le sombre Nord
Ses yeux il tourna ;
Et vers ce point, fort indécis,
Il regarde en proie aux pensées :
Il voit une agitation étrange,
Il entend son et tumulte.
De l'Oural jusqu'au Danube,
Jusqu'à la grande rivière,
Chaos de mouvement, de lumière,
S'ébranlent les régiments ;
Les panaches blancs ondulent
Comme l'herbe de la steppe ;
Les uhlans aux couleurs vives chevauchent
Dans des nuages de poussière ;
Les bataillons guerriers s'avancent
En rangs épais ;
En tête on porte les étendards
Et l'on bat sur les tambours ;
Les batteries, en torrents de cuivre,
Caracolent et grondent,
Et fumant, comme avant le combat,
Les mèches des canons brûlent.
Et, exercé aux travaux
Des tempêtes guerrières,
Les conduit, les yeux sévères,
Un général aux cheveux blancs (1).
Ils vont tous ces puissants régiments,
Mugissant comme un torrent,
Lents et terribles comme les nuées,
Tout droit vers l'Orient.
Et, accablé de pensées sinistres,
Plein de noires visions,
(1) Le général Ermôlov.
RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN
Le Kasbek sombre se mit à compter...
Mais ne put compter ses ennemis.
De son œil triste, il parcourut
Toute la tribu de ses montagnes,
Il rabattit son bonnet sur ses sourcils —
Et pour toujours se tut.
L'idée de prêter des sentiments et un langage à un fleuve, à une montagne, à un rocher, a sans doute été suggérée à L. par des pièces comme le Danube en colère, dans les Orientales. Le poète russe a mis, dans la façon de traiter ces mythes, une grandeur, une majesté, mêlée de quelque brutalité, qui est bien dans la manière de Victor Hugo. Voir également n° 51. — Cette pièce, où la puissance conquérante de la Russie est célébrée en un rythme si entraînant et si coloré, eut un grand retentissement parmi les contemporains, surtout dans les cercles slavophiles.