Le Prophète. Prorok
Depuis le temps que le Juge Éternel M'a donné la science prophétique, Dans les yeux des humains je lis Des sentences de haine et de crime.
J'ai voulu proclamer l'amour, Et les pures leçons du vrai :
Et tous mes proches contre moi Ont lancé en rage des pierres.
J'ai couvert ma tête de cendres, Loin des villes j'ai fui, mendiant ; Maintenant au désert je vis, Comme l'oiseau, du pain que Dieu donne. = 107 ■
Là, gardant la loi de l'Éternel, V t * Tout être terreistre m'obéit, Et les étoiles m'écoutent, Faisant de joie briller leurs feux.
Quand à travers la ville bruyante Je marche d'un pas rapide, Les vieillards disent aux enfants Avec un sourire satisfait :
« Voyez, quel exemple pour vous !
Il était fier, vivait à part de nous ; Le fou ! il voulait nous faire croire Que Dieu parle par ses lèvres ï
« Regardez-le donc, mes enfants, Est-il assez sombre, maigre et pâle!
Voyez comme il est nu et pauvre !
Comme tout le monde le méprise ! »
Le Prophète de L. continue celui de Pouchkine. Il est comme la seconde partie d'un diptyque. Le prophète, qui vient d'être sacré dans le désert, a apparu parmi les hommes et, au lieu d'être celui auquel tous doivent obéir, il est devenu un objet de risée. Mais loin de la corruption du monde, il a gardé toute la puissance que Dieu lui a conférée. Cette pièce complète et éclaircit ce qu'a déjà dit Lermontov du rôle social du poète dans d'autres pièces, nos 39 et 40. Le poète ne doit pas, comme le pensait Pouchkine, vivre pour lui-même et les créations de son génie et dédaigner la foule imbécile ; il doit, malgré les persécutions, s'efforcer de faire revivre les temps héroïques où Dieu parlait par sa bouche.