‹ LermontovChapitre 47 sur 54 · Les Dons du Térek. Dary Téréka · texte numérisé non relu

Les Dons du Térek. Dary Téréka

Le Térek mugit, sauvage et méchant, Au milieu d'un chaos de rocs, Sa plainte crie comme la tempête, Ses larmes s'envolent en mille gouttelettes. Mais, courant maintenant à travers la steppe, Il s'est donné des airs insinuants, Et, après l'avoir flatté poliment, Au vieux lac Caspien, il a murmuré (1) :

« Veuille t'écarter, estimable vieillard, Procure un asile à mon flot !

J'ai beaucoup couru de pays, Il serait temps que je me repose.

Je suis né auprès du Kazbek, J'ai sucé le lait des nuages ; Avec le pouvoir étranger de l'homme, Toujours je fus prêt à lutter.

A tes fils, pour les distraire, J'ai distribué mon Darial natal (2), Et des galets en quantité, J'en ai poussé vers eux tout un troupeau »,

Mais, penché sur sa molle rive, Le Caspien reste calme, semblant dormir ; Et de nouveau le Térek le flatte ; Au vieillard, il murmure tout bas :

(1) Dans la traduction, il faut nécessairement conserver son sexe au personnage. More, la mer, est, en russe, du neutre.

(2) Le Térek traverse, près de sa source, les formidables défilés du Darial. V. Reclus, Géographie Universelle, t. 6, l'Asie russe.

« Voici un cadeau que je t'apporte !

Ce n'est pas un cadeau ordinaire :

C'est un Kabardien mort à la guerre, Un vrai Kabardien, un brave.

« Il a cotte de mailles précieuse, Avec des brassards d'acier ; Un verset sacré du Coran Y est inscrit en lettres d'or.

Sombre, il a les sourcils froncés, Et le rebord de ses moustaches Est empourpré d'un sang ardent Qui coule en un noble ruisseau ; Il a l'œil ouvert, tranquille, Rempli de quelque vieille haine ; Sur sa nuque la houppe rituelle Se frise en une noire touffe. »

Mais, penché sur sa molle rive, Le Caspien sommeille et se tait ; Et, s' échauffant, le violent Térek Au vieux parle ainsi de nouveau :

« Écoute, vieux père : un cadeau sans prix ! Que sont à côté tous les autres ?

Celui-là, à tout l'univers, Je l'ai caché jusqu'à ce jour.

Mon flot va pousser chez toi Le corps d'une jeune cosaque, Ses épaules sont d'un blanc mat Et sa tresse est blonde et claire.

Sa face triste est comme embrumée, Son œil dort, si calme et si doux, Et sur son sein, d'une petite blessure Un ruisselet vermeil a coulé.

Pour cette jeune et belle fille, Un seul n'a plus de chagrin,

LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

Dans toutes les stanitsas du fleuve, Parmi les Cosaques montagnards.

Il avait sellé son cheval moreau, Et dans la montagne, en un combat nocturne, Le poignard d'un méchant Tchétchène Lui tranchera la tête. »

Le torrent furieux a fait silence Et de son sein, blanche comme neige, Une tête à la tresse mouillée, Roulée par le flot, a émergé.

Lors le vieillard, dans l'éclat de sa puissance, S'est levé, fort comme la tempête, Et des langueurs de passion Ont voilé son regard bleu sombre.

Il a bondi, plein d'allégresse, Et dans ses larges bras ouverts, Les flots qui accouraient vers lui, Il les a reçus avec un murmure d'amour.

On peut remarquer que presque toutes les pièces inspirées au poète par son séjour au Caucase ont la même saveur ardente et sauvage. Pour la personnification des forces naturelles, voir n° 45.

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