PREMIÈRE PARTIE
Un triste Démon, un Esprit banni, Volait sur la terre pécheresse ; Et les souvenirs de meilleurs jours En lui se pressaient en foule, De ces jours où, dans le séjour de lumière, Il étincelait, pur chérubin; Où la comète errante Aimait échanger avec lui Le sourire aimable d'un salut ; Où, parmi les brumes éternelles, Avide de savoir, il suivait Les nomades caravanes Des astres lancés dans l'espace ; Où il croyait et où il aimait, Heureux premier-né de la création ; Où il ne connaissait ni la haine ni le doute, Et où son esprit n'avait pas la menace D'une triste série de siècles inféconds... Et bien d'autres, bien d'autres souvenirs... et de tout Il n'avait pas la force de se souvenir.
(1) Date donnée par Vvedenski, cette rédaction considérée comme définitive réunissant des éléments empruntés à toutes les rédactions successives, à partir de 1829. En réalité, la composition de cette cinquième rédaction peut être fixée entre 1838 et 1840. Voir à la fin.
LE CAUCASE. LA VIE LIBRE
Depuis longtemps réprouvé il errait Dans les solitudes du monde, sans asile. Les siècles après les siècles s'écoulaient, Comme la minute suit la minute, En séries toujours semblables.
Souverain d'une terre dégénérée, Il semait le mal sans plaisir ; Nulle part à ses artifices Il ne trouvait aucun obstacle, Et il s'ennuyait de faire le mal.
Alors sur les sommets du Caucase Le banni de l'Eden volait.
Sous lui le Kazbek, facette de diamant, Scintillait de neiges éternelles, Et tout noir, en bas, dans les profondeurs, Telle une fente dérocher où vivent les serpents, Se tordait le sinueux Darial (1) ; Et le Térek, bondissant comme une lionne Au dos couvert d'une épaisse crinière, Rugissait; et la bête des montagnes et l'oiseau, Tournant parmi les hauteurs de l'azur, Écoutaient ce que disaient ses eaux, Tandis que des nuages d'or, Venus des régions du sud, de loin, Lui faisaient cortège vers le nord ; Et des rochers, en une foule compacte, Plongés en un mystérieux sommeil, Sur lui inclinaient leurs têtes,
(1) Les gorges du Darial sont formées de rochers à pic, très élevés, et ne laissant entre eux qu'un étroit passage.
Suivant de l'œil les vagues qui passent ;
Et les tours des châteaux sur les rocs
Regardaient, sombres, à travers la nue,
Aux portes du Caucase montant la garde,
Sentinelles géantes à leur poste !
Et sauvage et merveilleux était à l'entour
Tout le monde de Dieu ; mais l'esprit d'orgueil
D'un œil de dédain embrassa
L'œuvre de création de son Dieu,
Et sur son vaste front
On ne vit rien se refléter.
Et devant lui d'un autre tableau Les vivantes beautés s'épanouirent :
De la somptueuse Géorgie les vallées Comme un tapis se déroulèrent au loin. Heureuse, florissante contrée !
Des colonnes en ruine qui se dressent, Des ruisseaux qui courent, sonores, Sur un fond de cailloux diaprés, Et des buissons de roses, où les rossignols Chantent de paisibles beautés Sur leur douce voix d'amour ; Des ombrages de platanes touffus, Couronnés d'un lierre épais ; Les grottes où, quand le jour est brûlant, Se cachent les timides chevreuils ; Et l'éclat, la vie, le murmure des feuilles, Le bruit de cent voix qui parlent, L'haleine de mille plantes, L'ardeur douce et passionnée de midi, Et d'une odorante rosée Les nuits sans cesse baignées,
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Et des étoiles limpides comme des yeux, Comme le regard de la jeune Géorgienne. Mais, hormis une froide envie, Cette splendeur de la nature n'éveilla Dans le cœur stérile du banni Ni nouveaux sentiments, ni forces nouvelles, Et pour tout ce qu'il voyait devant lui Il n'avait que mépris ou que haine.
Cette haute maison avec sa large cour, Le vieux Goudal se l'était construite... Elle avait coûté bien des peines et des larmes A ses esclaves depuis longtemps soumis.
Dès le matin, sur les pentes des monts voisins Les ombres de ses murs s'allongent ; Des degrés sont taillés dans le roc :
Ils conduisent de la tour d'angle A la rivière; c'est par là que, mignonne ; La face couverte de la blanche tchadra (1), La jeune princesse Tamara Va puiser de l'eau à l'Aragva.
Toujours muette, vers la vallée La sombre demeure, sur son rocher, regarde ; Mais en ce jour on y donne grand festin, La zourna (2) y résonne et le vin coule à flots : Goudal a fiancé sa fille ; Au banquet il a convié toute la famille.
(1) Un voile, dit une note du poète.
(2) Instrument de musique semblable à une cornemuse, explique L.
Sur la terrasse couverte de tapis
La fiancée est assise avec ses compagnes ;
Au milieu des jeux et des chants leur ennui
Passe. Derrière les lointaines montagnes
Le disque du soleil est à demi caché.
Frappant dans les mains en cadence,
Elles chantent, et la jeune fiancée
Prend son tambourin.
Et la voilà qui, d'une main
Le faisant tourner autour de sa tête,
S'élance soudain plus légère que l'oiseau,
Ou bien s'arrête, — lance un regard,
Et son œil humide étincelle
Par- dessous ses cils jaloux ;
Tantôt elle joue de sa noire prunelle,
Tantôt soudain elle s'incline un peu,
Et sur le tapis glisse, se coule
Son petit pied tout divin ;
Et elle sourit
Remplie d'une enfantine joie.
Le rayon de lune, se jouant parfois
Sur une flaque d'eau légèrement agitée,
A peine se peut-il comparer à ce sourire,
Animé comme la vie, comme la jeunesse.
J'en jure par l'astre de minuit, Par les rayons du couchant, du levant, Jamais souverain de la Perse dorée, Jamais aucun roi de cette terre N'a baisé de pareils yeux ; La fontaine jaillissante du harem Jamais, par les jours brûlants, Ne baigna semblable taille . - — 120 =============
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Des perles de sa rosée ;
Aucune main terrestre encore,
Caressant ce front gracieux,
N'a déroulé telle chevelure ;
Depuis le temps où le monde perdit l'Eden,
Je le jure, pareille beauté
Jamais ne s'épanouit sous le soleil de midi.
Pour la dernière fois elle avait danse... Hélas! pour demain l'attendaient, Elle, l'héritière de Goudal, L'enfant folâtre de la liberté, La triste destinée d'une esclave, Une patrie jusqu'alors étram Et une famille d'elle inconnue.
Et souvent un doute secret Assombrissait ses traits sereins ; Mais tous ses mouvements étaient Si harmonieux, si pleins de..
Si remplis de gracieuse simplicité (1), Que si le Démon, dans son vol, L'eût regardée en ce moment, Il se fût souvenu de ses frères d'autrefois, Se fût détourné, en poussant un soupir...
Et le Démon la vit... A l'instant même Un inexplicable trouble En lui soudain il ressentit.
Le désert de son âme muette Fut peuplé d'harmonies bénies, Et de nouveau il comprit la sainteté
(1) Cffc n" 4.
De l'amour, du bien et du beau !... (1).
Et longtemps il admira
Le doux tableau ; et les rêves
De son bonheur premier, en longue chaîne,
Comme l'étoile au ciel suit l'étoile,
Se déroulèrent alors devant lui.
Enchaîné par une force invisible,
Il connut une douleur nouvelle,
En lui soudain le sentiment parla
La langue que jadis il avait parlée.
Était-ce un signe de régénération?
Il ne pouvait trouver en son âme
Les mots perfides qui séduisent.
Était-ce oubli? L'oubli, Dieu le lui refusa,
Et lui-même d'ailleurs n'eût pas voulu l'oubli.
Ayant fourbu son bon cheval, Vers le banquet de noces, au déclin du jour, Le fiancé impatient se hâte.
Heureusement, de la claire Aragva Il a atteint les vertes rives.
Sous le lourd fardeau des présents, Avec grand'peine cheminant, Après lui, des chameaux la longue file Couvre au loin la route et passe ; On entend tinter leur* clochettes...
En personne, le roi de Sinodal Conduit la riche caravane.
Une courroie serre sa svelte taille ; La garniture de son sabre et de sa dague
(1) Cf. Th. Moore, les Amours des anges. V. Duchesne, p. 296.
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Brille au soleil ; derrière le dos
Il a fusil entaillé de damasquinures ;
Le vent se joue dans les manches
De sa tchoukha (1), qui tout autour
Est bordée en entier de passementeries.
Brodée de soies aux vives couleurs
Est sa selle ; la bride est ornée de houppes ;
Il monte un fougueux cheval tout couvert d'écume,
A la robe jaune d'or et sans prix.
Ce fringant nourrisson de Karabakh
Dresse l'oreille, et plein de frayeur
S'ébroue et, du haut des roches abruptes,
Louche vers la rivière aux flots d'écume.
La route qui suit le bord est dangereuse, étroite :
A gauche sont les rochers,
A droite, l'abîme d'un torrent furieux.
Il se fait tard. Sur les cimes neigeuses
La pourpre du soir s'éteint ; la brume s'est levée...
Elle a hâté le pas, la caravane.
Et voilà sur le chemin une chapelle...
Là depuis de longues années repose en Dieu Un prince inconnu, maintenant un saint, Frappé à mort par une main vengeresse.
Depuis lors, que ce soit à une fête ou à une bataille, Quel que soit le lieu où se rende le voyageur, Toujours à la chapelle il s'agenouille Pour faire une ardente prière ; Et c'est cette prière qui le garde Du poignard du musulman.
(1) Vêtement de dessus aux manches flottant par derrière. (Note de L.)
Mais le hardi fiancé a dédaigné
La coutume de ses aïeux,
Par une rêverie fallacieuse
Le rusé démon l'avait troublé :
Dans les ténèbres nocturnes, en pensée,
Il baisait sa fiancée aux lèvres...
Soudain devant lui deux ombres paraissent,
Puis d'autres... Un coup de feu... Qui va là?...
Se dressant sur ses étriers sonores,
Rabattant sur les sourcils son bonnet,
Le hardi prince ne dit pas mot ;
Entre ses mains on voit briller son fusil turc ;
Son fouet claque et comme un aigle
Il s'élance... Nouveau coup de feu !...
Un cri sauvage, un sourd gémissement
Ont passé dans les profondeurs du val.
Le combat n'a pas longtemps duré :
Ils se sont enfuis, les Géorgiens couards.
Tout s'est apaisé... S'amassant en foule, Les chameaux avec épouvante se penchent Vers les cadavres des cavaliers, Et sourdement dans le calme du désert On entend tinter leurs clochettes.
Elle est pillée, la riche caravane, Et sur ces corps de chrétiens L'oiseau des nuits décrit ses orbes !
Le calme tombeau ne les attend pas Sous les dalles de pierre d'un monastère, Où la cendre de leurs pères fut enfouie ; Elles ne viendront pas, leurs sœurs et leurs mères, Couvertes des longs plis de la tchadra, Douloureuses, en pleurs, en prières, = 124 -
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Sur leurs tombes, de lieux très lointains !
C'est pourquoi, par une main pieuse,
Là, sur la route, sous le rocher,
En souvenir, une croix sera plantée ;
Et le lierre, que le printemps verdit,
La caressera des guirlandes
De son réseau d'émeraude ;
Et se détournant de sa pénible route,
Plus d'une fois le piéton fatigué
A l'ombre de Dieu viendra se reposer...
Un cheval court, plus rapide que le daim, Il s'ébroue et rue comme pour un combat ; Tantôt il s'arrête soudain dans son galop, Il prête l'oreille dans le vent, Ouvrant largement les naseaux ; Tantôt, frappant la terre d'un coup Des fers sonores de ses sabots, Secouant sa crinière en désordre, Il repart devant lui à corps perdu.
Il porte un cavalier silencieux ; L'homme paraît chanceler sur sa selle, Donnant de la tête sur la crinière.
Il ne dirige plus des guides, Ses pieds ont coulé des étriers, Et le sang en larges ruisseaux Est visible sur la housse...
Fougueux coursier, tu as emporté Ton maître hors du combat, rapide comme la flèche, Mais la balle mauvaise d'un Ossète L'a atteint dans l'obscurité !
Chez Goudal, ce sont des pleurs, des gémissements, Le peuple au dehors s'attroupe :
A qui est ce cheval qui vient d'arriver fourbu Et qui s'est abattu sur le seuil de la porte ? Quel est ce cavalier inanimé ?
Les plis de son front basané Ont gardé la trace des affres du combat. Pleins de sang sont ses armes et ses habits ; Dans une dernière étreinte affolée Sa main sur la crinière s'est raidie.
Ce n'est pas longtemps, fiancée, Que ton œil a attendu ton jeune promis ! Il a tenu sa parole de prince :
Il a galopé vers le banquet nuptial...
Hélas! Mais jamais plus, désormais, Il ne montera son fougueux cheval ! . . .
Sur la famille insouciante Comme la foudre a fondu le courroux de Dieu ! Elle est sur sa couche tombée, Elle sanglote, la pauvre Tamara ; Les larmes coulent après les larmes, Son sein soupire profondément, avec peine... ,Et voilà qu'il lui semble entendre Au-dessus d'elle une voix magique :
« Ne pleure pas, enfant, ne pleure pas en vain ! Ta larme sur un corps sans voix Ne tombera pas en rosée vivifiante ; Elle ne fera qu'assombrir ton œil clair, Que brûler tes joues virginales ; Il est bien loin, il ne connaîtra point,
LE CAUCASE. LA VIE LIBRE
H ne saura apprécier ton chagrin;
La lumière céleste maintenant caresse
L'immatériel regard de ses yeux ;
Il entend les concerts du paradis...
Que sont les rêves mesquins de la vie,
Les gémissements, les larmes d'une pauvre fille
Pour un hôte des régions paradisiaques?
Non, le destin d'une créature mortelle,
Crois-moi, mon cher ange de la terre,
Ne mérite pas un seul instant
De ta chère douleur.
« Sur les océans éthérés, Sans gouvernail et sans voiles, Voguent en paix dans les nuées Les chœurs harmonieux des astres.
Parmi les champs sans limites Passent au ciel, sans laisser de trace, Des nuages insaisissables Les troupeaux aux molles toisons.
L'heure du départ, l'heure du retour Pour eux n'a ni joie, ni tristesse ; Dans l'avenir, pour eux nul désir, Et dans le passé, nul regret.
En ce jour pénible de malheur Sache te souvenir d'eux seuls, Que sur toi rien d'humain n'ait prise Et sois insouciante, comme eux!
« Dès que la nuit aura de son rideau Ombragé les cimes du Caucase, Dès que le monde, saisi par le charme De sa voix magique, se sera tu ; Dès que la brise sur le rocher Aura remué l'herbe sèche, Et que l'oiselet qui s'y cachait
Voltigera plus joyeux dans l'ombre ;
Que, sous les pampres de la vigne,
Buvant avidement la rosée des deux,
La fleur des nuits s'épanouira ;
Dès que la lune toute d'or
Se lèvera tranquille derrière les monts
Et te jettera un furtif regard, —
Alors vers toi je prendrai mon vol,
Ton hôte je serai jusqu'au petit jour,
Et sur tes cils de douce soie
Je soufflerai les songes d'or... »
Les mots se sont tus ; dans l'éloignement Les sons en sont morts l'un après l'autre. Tamara sursaute et regarde à l'entour. . . Une inexprimable agitation
Est dans son cœur : c'était de la douleur, de l'effroi, Un élan d'enthousiasme : rien n'en approchait. Tous les sentiments soudain fermentaient en elle ; L'âme brisait ses entraves, Un feu dans ses veines courait, Et cette voix merveilleuse et nouvelle, Lui semblait-il, ne cessait encore de résonner. Et vers le matin, un sommeil souhaité Vint clore ses yeux fatigués ; Mais, lui, vint troubler sa pensée Par une vision prophétique et étrange : Un inconnu nébuleux et muet, Brillant d'une beauté non terrestre, Se penchait sur son chevet ; Et son regard, avec un tel amour ^ Si tristement, la contemplait, Qu'il semblait avoir pitié d'elle.
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Ce n'élait pas un ange, habitant des deux, Son divin ange gardien :
Une auréole de rayons diaprés N'ornait pas sa chevelure bouclée ; Ce n'était pas l'esprit effrayant de l'enfer, Un martyr du vice, oh non !
Il était pareil à un soir limpide,
N'étant ni le jour, ni la nuit, ni l'ombre, ni la lumière!... (1).