DEUXIEME PARTIE
« Père ! père ! Cesse tes reproches, Ne gronde pas ta Tamara.
Je pleure. Tu vois ces larmes ?...
Ce ne sont pas les premières...
Je ne serai la femme de personne.
Dis-le à ceux qui recherchent ma main : Mon époux est au sein de la terre humide, — A un autre je ne donnerai pas mon cœur. Depuis le jour où son corps sanglant Fut enterré par nous sous la montagne, Un esprit malin me poursuit D'une vision que je ne puis écarter ; Dans le calme des nuits me troublent Des songes tristes et étranges en foule ; Le jour, mon âme ne saurait prier :
Ma pensée est bien loin des mots que je prononce ; Une flamme court dans mes veines...
De jour en jour, je me flétris, je me dessèche.
(1) Cf. le Démon de Vigny, Eloa, ch. II.
O père î mon âme est bien malade...
Mon père, aie pitié de moi! (1).
Confie à une sainte demeure
Ta fille déraisonnable :
Là, le Sauveur m: protégera,
Devant Lui j'épancherai mon chagrin.
En ce monde il n'y a plus de joie pour moi.. .
Étendant sur moi la paix des autels,
Qu'une sombre cellule me reçoive,
Ainsi qu'une tombe, au plus tôt ».
Et dans un couvent solitaire Ses parents l'ont emmenée, Et d'un humble cilice Son jeune sein ont recouvert.
Mais sous le vêtement monacal, Comme sous le brocart chamarré, Toujours la vision impie Faisait battre son cœur comme avant.
Au pied de l'autel, sous l'éclat des cierges, Aux heures des chants solennels, Une voix connue, mêlée à la prière, Souvent retentissait à son oreille.
Sous la voûte du sombre sanctuaire Parfois une image bien connue Se glissait sans bruit et sans laisser de trace ; Dans la légère vapeur de l'encens Doucement elle rayonnait, comme une étoile, Lui faisait signe et l'appelait... mais où?...
(1) Dans tout ce passage, nous suivons le texte de Vvedenski.
LE CAUCASE. LA VIE LIBRE
Au frais, entre deux collines Se cachait le saint monastère.
Des rangées de platanes et de peupliers L'entouraient, et parfois, Quand descendait la nuit dans le défilé, Au travers on voyait à la fenêtre d'une cellule Briller la lampe de la jeune moniale.
A l'entour, à l'ombre des amandiers, Où se dresse une ligne de croix funéraires, Gardienne muette des tombeaux, Chantaient des chœurs de légers oiseaux ; Sur leur lit rocheux sautaient, murmuraient Des sources au flot glacé, Et sous le rocher qui surplombe, Se mêlant amicalement dans le ravin, Elles couraient plus loin parmi les buissons, Couvertes d'une neige blanche de fleurs.
Vers le nord les montagnes étaient visibles. A l'heure où brille l'aurore du matin, Quand une vapeur bleuâtre Fume au fond de la vallée, Et que, tournés vers l'orient, Les muezzins appellent à la prière, Que la voix sonore de la cloche Vibre, réveillant le couvent Pour l'heure solennelle et paisible ; Quand la jeune Géorgienne Avec sa longue cruche, pour l'eau, Descend des pentes abruptes des monts, — Les cimes de la chaîne neigeuse, Comme un mur de couleur violet clair, ■ . ■ 131 — -
Se dessinaient sur le ciel pur.
Eé à l'heure du couchant, elles se vêtaient
D'une longue écharpe de pourpre.
Et au milieu, perçant les nuées,
Se dressait, plus haut que toutes de la tête,
Le Kazbek, roi puissant du Caucase,
En turban et en chasuble de brocart.
Mais rempli de criminelles pensées, Le cœur de Tamara est inaccessible Aux pures extases. A ses yeux - Le monde entier est vêtu d'ombre triste, Et tout pour elle est prétexte à souffrance, Et le rayon du matin et les ténèbres des nuits. Parfois, à peine la fraîcheur de la nuit qui dort A-t-elle enveloppé la terre, Que devant la divine icône Elle tombe, l'esprit perdu, Et pleure, et dans le silence nocturne Ses profonds sanglots de douleur Troublent la pensée du voyageur Qui se dit : « C'est l'esprit de la montagne Qui gémit, enchaîné dans son antre ! » Et, tout en tendant son ouïe subtile, Il presse son cheval harassé...
En proie à l'ennui et à l'inquiétude, Tamara souvent à sa fenêtre Est assise, irrésolue et solitaire, Et regarde au loin d'un œil attentif, Et tout le jour soupire et attend...
Quelqu'un lui murmure : « Il viendra î »
- LE CAUCASE. LA VIE LIBRE
C'est pour quelque chose que des rêves l'ont charmée, C'est pour quelque chose qu'il lui apparaissait Avec ses yeux remplis de tristesse, Avec sa voix merveilleusement tendre.
Déjà, depuis de longs jours elle languit, Ne sachant pas elle-même pourquoi ; Veut-elle prier les saints Que c'est lui que son cœur prie; Accablée par cette lutte incessante, Se laisse-t-elle aller sur sa couche, L'oreiller la brûle, elle étouffe, défaille, Et se lève en sursaut, toute tremblante ; Son sein, ses épaules sont en feu, Elle ne peut respirer, ses yeux s'embrument, Ses bras avidement cherchent une étreinte, Les baisers se fondent sur ses lèvres...
VU
Le rideau aérien des ténèbres du soir A déjà revêtu les coteaux de Géorgie.
Fidèle à sa douce coutume, Le Démon a volé vers le monastère.
Mais longtemps, longtemps il n'a osé Troubler de ce paisible asile La sainteté. Et il y eut un instant Où, sembla- t-il, il fut prêt A laisser là ses cruels projets. Pensif, près des hautes murailles, Il erre ; quand il marche, sans qu'il y ait de vent, La feuille dans l'ombre frissonne.
Il a levé les yeux ; la fenêtre, Éclairée par la lampe, brille ; =- = 133
LERMONTOV =r===========^^
Il y a bien longtemps qu'elle attend quelqu'un.
Et voilà qu'au milieu du silence universel
Les harmonieuses vibrations du tchingare (î)
Et les notes d'un chant ont retenti ;
Et ces sons coulaient, coulaient,
Tels des pleurs qui tombent, réguliers, goutte à goutte;
Et cette mélodie était si tendre
Qu'on eût dit que pour la terre
Le ciel l'avait composée.
N'était-ce pas un ange qui voulait
Se retrouver avec un ami oublié,
Qui avait volé vers ce lieu, en mystère,
Et qui lui parlait du passé
Afin d'alléger sa souffrance?...
Les chagrins de l'amour, ses agitations,
Pour la première fois le Démon les ressent...
Il veut, plein de terreur, s'éloigner,
Mais son aile reste immobile !
Et, ô merveille ! de ses yeux qui s'embrument
Une lourde larme a roulé...
Aujourd'hui encore, près de cette cellule,
On peut voir une pierre de part en part brûlée
Par cette larme ardente comme la flamme,
Une larme qui n'était pas celle d'un homme!... (2).
Et il entre, disposé à aimer, L'âme toute ouverte au bien ; Et il pense que le temps souhaité D'entrer dans une nouvelle vie est venu.
(1) Sorte de guitare. (Note de L.)
(2) Dans Eloa, le Démon s'attendrit un instant, mais il reprend bien vite sa vraie nature et, s'il pleure, c'est pour mieux séduire sa victime.
LE CAUCASE. LA VIE LIBRE
L'angoisse trouble de l'attente,
La crainte muette devant l'inconnu,
Comme à un premier rendez- vous,
Son âme fière connut tout cela ;
C'était là un mauvais présage...
Il entre, regarde ; devant lui
Un messager du Paradis, un chérubin,
Ange gardien de la belle pécheresse,
Se dresse, le front étincelant,
Et contre l'ennemi, avec un clair sourire,
La défend et l'ombrage de son aile...
Et le rayon d'une lumière divine
Soudain aveugla son regard impur,
Et au lieu de douces paroles d'accueil,
On entend retentir de pénibles reproches :
« Esprit d'inquiétude, esprit de crime, Qui t'a mandé dans les ténèbres de la nuit ? De tes adorateurs, il n'en est pas ici ; Jusqu'à présent le mal ne souffla pas ici ! Cet asile de mon amour, de ma sainteté, Ne va pas le souiller de ton pas criminel ! Qui t'a appelé? »
Pour toute réponse Le mauvais esprit sourit perfidement ; Son œil s'est empourpré de jalousie, Et de nouveau en son âme s'est ravivé Le poison d'une vieille haine.
« Elle est à moi î dit-il d'une voix terrible : Laisse-la ! Elle est à moi !
Pour la défendre tu es venu trop tard, Et tu n'es ni son juge, ni le mien.
Sur ce cœur rempli de superbe
J'ai apposé mon propre sceau ;
Ici ta sainteté n'a plus rien à faire ;
Ici c'est moi qui commande et qui aime ! »
Et l'ange d'un œil affligé
A contemplé la pauvre victime
Et lentement, déployant ses ailes,
Il s'est perdu dans l'éther du ciel...
Tamara.
Oh ! qui donc es-tu ? Tes paroles me font peur ! Est-ce l'enfer ou le ciel qui t'envoie? Que me veux-tu ?
Le démon.
Que tu es belle !
Tamara.
Mais parle, qui donc es-tu?... Réponds-moi!...
Le démon.
Je suis celui que tu écoutais Dans le calme de minuit,
Celui dont la pensée parlait doucement à ton âme, Dont confusément tu devinais la peine, Dont tu voyais l'image dans tes rêves ; t Je suis celui dont le regard détruit l'espérance, A peine l'espérance fleurit-elle dans un cœur; Je suis celui que personne n'aime, Et que tout être vivant maudit.
L'espace et les années ne sont rien pour moi ; Je suis le fléau de mes esclaves sur terre, Je suis roi de la scier.ce et de la liberté, Je suis l'ennemi des cieux, le mal de la nature, Et tu le vois, je suis à tes pieds !
LE CAUCASE. LA VIE LIBRE
Je t'ai apporté, d'un cœur attendri,
Ma tranquille prière d'amour,
Ma première souffrance ici-bas
Et les premiers pleurs que j'ai versés.
Oh ! écoute-moi, par pitié !
La jouissance du bien et des deux,
Tu pourrais me la rendre d'un seul mot ;
Revêtu de la robe sainte
De ton amour, je pourrais m'y présenter,
Tel un ange nouveau dans son nouvel éclat.
Oh ! écoute-moi seulement, je t'en prie,
Je suis ton esclave, je t'aime !
Dès l'instant que je t'ai vue,
J'ai détesté soudain en secret
Mon immortalité et ma puissance.
Involontairement j'étais jaloux
Des joies incomplètes de la terre :
Ne pas vivre comme toi serait une souffrance,
Et ce serait affreux d'être isolé de toi.
Dans mon cœur desséché un feu inattendu
S'est rallumé avec plus de force,
Et la douleur, au fond de l'ancienne blessure,
Comme un serpent engourdi s'est réveillée.
Sans toi que m'importe cette éternité,
De mon empire les limites sans fin ! —
Ce ne sont que mots vides et sonores,
Un temple immense sans la divinité (1) !
Tamara.
Laisse-moi, esprit perfide !
Tais-toi, je ne crois pas aux discours d'un ennemi !
(1) Comparez la tirade du Démon d'Eloa :
Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connaît pas.. ============= 137
Créateur!... Hélas l je ne puis pas
Prier ; un poison mortel
Emplit mon esprit qui faiblit.
Ecoute-moi, tu me perds;
Tes paroles sont un feu et un poison...
Dis -moi, pourquoi m'aimes-tu?
Le démon.
Pourquoi, ma toute belle ? Hélas !
Je ne sais ; plein d'une vie nouvelle,
Fièrement de ma tête criminelle
J'ai arraché la couronne d'épines ;
Tout mon passé je l'ai jeté dans la poussière ;
Mon paradis, mon enfer sont dans tes yeux !
Je t'aime d'une passion non terrestre,
Comme tu ne pourrais pas, toi, aimer :
De toute l'ivresse, de toute la puissance
De la pensée et du rêve immortels.
Dans mon âme, dès le commencement du monde,
Ton image a été empreinte,
Devant moi elle apparaissait
Dans les solitudes de l'éther éternel (1).
Depuis longtemps, troublant ma pensée,
Ton doux nom résonnait à mes oreilles ;
Aux jours de félicité, dans le paradis,
Il n'y avait que toi qui me manquais.
Oh ! si tu pouvais comprendre
Quelle amère douleur c'est,
Toute une vie, des siècles, sans partage,
Et de jouir, et de souffrir,
(1) Eloa :
... Depuis l'heure qui te vit naître, Dans tout être créé j'ai cru te reconnaître.. = 138 -
LE CAUCASE. LA VIE LIBRE
Pour le mal de ne pas attendre d'éloges,
Ni pour le bien de récompense ;
De vivre pour soi seul, d'avoir l'ennui de soi-même
Et de cette lutte éternelle
Sans triomphe, sans apaisement !
De toujours regretter, de ne rien désirer,
De tout savoir, de tout sentir et de tout voir.
De faire effort pour tout prendre en haine
Et pour tout mépriser dans le monde !.. Depuis que la malédiction divine
S'est accomplie, depuis ce jour,
Les chauds embrasseinents de la nature
Se sont éternellement refroidis pour moi...
Les espaces bleus devant moi s'étendaient
Je voyais dans leur parure nuptiale
Des astres de moi connus depuis longtemps,..
Ils passaient avec leurs couronnes d'or;
Mais, hélas ! aucun d'eux
Ne reconnaissait leur frère d'au!
Je voulus, dans mon désespoir, appeler
Des proscrits semblables à moi.
Mais leurs voix, leurs visage;, leurs regards de haine,
Hélas! moi-même je ne pouvais les reconnaître.
Alors, épouvanté, je déployai mes ailes
Et m'enfuis... Mais où? Pourquoi faire?
Je l'ignore. Par mes anciens amis
J'avais été repoussé; comme l'Eden,
Le monde entier pour moi devint sourd et muet.
Au capricieux hasard du courant
Telle la barque désemparée
Sans voiles et sans gouvernail
Vogue, sans savoir où elle va ;
Tel, à la première heure du matin,
Un lambeau de nuage d'orage,
Noir dans les profondeurs azurées, Seul, n'osant aborder nulle part, Erre sans but et sans laisser de trace : Dieu sait d'où il sort et où il va!
Quant aux hommes, j'eus tôt fait de gouverner leur vie, Je ne fus pas long à leur apprendre le péché, A diffamer tout ce qui est noble, A blasphémer tout ce qui est beau ; Ce fut facile... La flamme de la foi pure, Pour toujours en eux je l' éteignis aisé*ment. . . Mais valaient-ils les peines que je prenais, Ces simples sots et ces hypocrites ? Alors je me cachai dans les gorges des monts Et me mis à errer, comme un météore, Dans les ténèbres de la nuit profonde... Et le voyageur isolé prenait le galop, Égaré par ce feu tout proche, Et, roulant à l'abîme avec son cheval, En vain il appelait à l'aide, et un sillon sanglant Derrière lui serpentait sur la pente...
Mais ces sombres passe-temps du mal Ne me plurent pas très longtemps.
Que de fois, soulevant des tourbillons de poussière Dans ma lutte avec l'ouragan puissant, Revêtu d'éclairs et de vapeurs, Je m'élançais avec fracas dans les nuages, Pour étouffer, dans la foule en révolte Des éléments, les murmures de mon cœur, Me sauver d'une pensée inévitable Et oublier l'inoubliable!
Que peut être le récit des lourds revers, Des peines et des maux de la foule humaine, Des générations futures et passées, Au regard d'une courte minute
LE CAUCASE. LA VIE LIBRE
De mes tortures inavouées ?
Les hommes ? Qu'est-ce que leur vie et leurs peines ?
Elles ont passé, elles passeront!
L'espoir reste da moins : un juste tribunal les attend ;
Il peut pardonner, s'il condamne souvent !
Mais mon chagrin à moi constamment est là,
Et il n'aura de fin pas plus que moi,
Et il ne trouvera jamais le sommeil de la tombe!
Tantôt, comme un serpent, il se fait caressant,
Tantôt il brûle et luit comme une flamme,
Tantôt il écrase ma pensée comme une pierre.
Des espérances et des passions mortes
Indestructible mausolée !
Tamara.
Qui que tu sois, ami que le hasard me donne,
Perdant pour toujours le repos,
Malgré moi avec un plaisir secret
J'écoute ta voix, toi qui as souffert.
Mais si tes paroles sont traîtresses ,
Mais si, dissimulant la tromperie...
Oh ! épargne-moi ! . . . Quelle gloire en aurais-tu ?
Quel prix a pour toi mon âme ?
Suis-je donc plus chère au ciel
Que toutes celles que tu n'as pas remarquées ?
Elles aussi, hélas ! sont belles ;
Comme ici, leur couche virginale
N'a pas encore été touchée par la main d'un mortel !...
Eh bien ! fais -moi un serment irrévocable. . .
Parle. Tu le vois : je souffre,
Tu vois tout ce qu'imagine une pauvre femme !
Malgré toi tu nourris la crainte dans mon âme. . .
Mais tu as tout compris, tu sais tout
Et, sans doute, tu auras pitié de moi !
Jure-moi... Fais le vœu dès maintenant De renoncer à tes mauvais trafics !
Ou bien n'est-il plus désormais de serments Ni d'engagements qui soient inviolables?...
Le démon.
J'en jure par le premier jour de la création,
J'en jure par son dernier jour,
J'en jure par l'opprobre du crime
Et par le triomphe du vrai éternel ;
J'en jure par l'amère souffrance de la chute,
Par le court rêve de la victoire ;
J'en jure par notre rendez- vous
Et par la séparation qui nous menace ;
J'en jure par l'assemblée des esprits,
Par le sort de mes frères qui me sont soumis,
Par les glaives des anges impassibles,
Mes ennemis toujours en éveil;
J'en jure par le ciel et l'enfer,
Par tout ce qui est sacré sur terre et par toi ;
J'en jure par ton dernier regard,
Par le premier pleur que tu as versé,
Par l'haleine de tes lèvres sans malice,
Par les flots de tes boucles soyeuses ;
J'en jure par le bonheur et par la douleur,
J'en jure par mon amour,
J'ai renoncé à mes vieilles rancunes,
J'ai renoncé aux pensées d'orgueil ;
Désormais le poison de la flatterie trompeuse
Ne troublera plus l'âme de personne.
Je veux avec le ciel faire la paix,
Je veux aimer, je veux prier,
Je veux avoir la foi au bien ;
Par un pleur de repentir j'effacerai
LE CAUCASE. LA VIE LIBRE
Sur un front désormais digne de toi
Les traces qu'y laissa le feu céleste,
Et le inonde, dans une ignorance tranquille,
Peut bien sans moi finir de se flétrir !
Oh ! crois-moi : seul jusqu'à ce jour
J'ai su te comprendre et t'apprecier.
En te choisissant pour ma sainte idole
J'ai déposé ma puissance à tes pieds .
J'attends ton amour comme un présent,
Et jeté donnerai l'éternité au prix d'un instant :
En amour comme en malice, crois-moi, Tamara,
Je suis immuable et je suis grand.
Libre fils de l'éther, je t'emporterai
Dans les immensités au-dessus des étoiles.
Et de l'univers tu seras la reine,
Ma première amie dans le monde ;
Sans sympathie, sans intérêt
Tes yeux contempleront la terre,
Où il n'est ni bonheur véritable,
Ni beauté de longue durée,
Où l'on ne voit que crimes et que supplices.
Où n'habitent que passions mesquim
Où l'on ne sait, sans avoir peur,
Ni haïr, ni aimer (1).
Ignores-tu donc ce que c'est
Que l'amour passager des hommes?
C'est le bouillonnement d'un jeune sai
Mais les jours passent et le sang se refroidit.
Qui peut résister à 1 eloignement,
Aux séductions d'une beauté nouvelle,
A la fatigue et à l'ennui
Et aux caprices des rêveries ?
(1) Cf. Douma (n« 38).
Non ! ô toi, mon amie,
Sache-le, tu n'es pas destinée
A te flétrir en silence dans un cercle étroit,
Esclave de la brutalité d'un jaloux,
Parmi des êtres pusillanimes et froids,
De faux amis et des ennemis,
Au milieu des craintes et des espoirs stériles,
De travaux futiles et accablants !
Tristement, derrière ces hautes murailles,
Tu ne dois pas non plus t'éteindre, sans passions,
Toujours en prières, également loin
Et de la divinité et des hommes.
Oh non ! exquise créature,
Tout autre doit être ta destinée :
Ce sont d'autres souffrances qui t'attendent,
Ce sont des extases autrement sublimes î
Abandonne donc tes désirs premiers
Et ce pitoyable monde à son sort :
L'abîme de la fière science,
En échange je t'ouvrirai.
La foule des esprits qui me servent,
Je l'amènerai à tes pieds ;
A toi, ma toute belle, je donnerai
Des servantes aériennes et fées ;
Pour toi de l'étoile d'orient
Je détacherai la couronne d'or,
Je prendrai aux fleurs de la rosée des nuits
Et je la tremperai de cette rosée ;
D'un rayon du couchant de pourpre
J'entourerai ta taille comme d'un ruban ;
De la pure haleine des parfums
J'enivrerai l'air autour de toi !
A toute heure, par un jeu merveilleux,
Je cajolerai ton oreille;
LE CAUCASE. LA VIE LIBRE
Je te bâtirai des palais somptueux
Aux murs de turquoise et d'ambre ;
Je descendrai pour toi jusqu'au fond de la mer,
Je volerai par delà les nuages,
Je te donnerai tout, tout ce qui est sur terre, —
Aime-moi !... » (1).
Et, légèrement, Il effleura de ses lèvres brûlantes La bouche tremblante de Tamara ; Par des discours pleins de séduction Il répondait à ses supplications.
Son puissant regard plonge au fond de ses yeux, Il l'embrase ; dans l'ombre de la nuit, Tout droit, devant elle, il étincelait, Inévitable comme la lame d'un poignard.
Hélas ! l'esprit du mal a triomphé !
Le poison mortel de son baiser En un instant a pénétré dans son sein... Un cri douloureux, un cri terrible A troublé le silence de la nuit.
Ce cri disait tout : l'amour, la souffrance, Le reproche avec une prière suprême, Et l'adieu sans espérance, L'adieu à une jeune vie...
Pendant ce temps, le veilleur de nuit, Seul autour des hautes murailles, Faisant tranquillement sa ronde fixée, Allait avec sa plaque de fonte.
(1) Cf. la scène de séduction dans Th. Moore, les Amours des anges.