‹ LermontovChapitre 50 sur 54 · LERMONTOV. IO · texte numérisé non relu

LERMONTOV. IO

Et, près de la cellule de la jeune vierge,

Il a ralenti son pas régulier,

Et sur la plaque de fonte,

L'âme troublée, il a arrêté sa main.

Et au milieu du silence environnant,

Il lui a semblé qu'il entendait

Deux bouches échangeant un baiser,

Un cri furtif et un faible soupir.

Et alors le soupçon impie

Pénétra le cœur du vieillard...

Mais un instant encore se passa,

Et tout redevint calme ; des lointains

Le souffle léger de la brise

N'apportait que le murmure des feuilles,

Et dans ses sombres rives tristement

Chuchotait le torrent montagnard.

Plein de terreur, le vieillard avec hâte récite

Le canon du saint solitaire

Afin de chasser de son âme de pécheur

La suggestion de l'esprit méchant ;

De ses doigts tremblants il signe

Son sein que bouleversent des visions,

Et, silencieux, à pas pressés,

Il poursuit sa ronde ordinaire.

Belle comme une péri endormie , Elle reposait dans son cercueil ; Plus blanche et plus pure que son voile Était la couleur terne de son front.

Pour toujours ses cils sont abaissés...

Mais, ô ciel ! ne dirait-on pas Que derrière eux son œil ne faisait que dormir

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LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

Et que, merveilleux, il ne faisait qu'attendre Ou le baiser ou le retour du jour ?

Mais c'est en vain qu'un rayon de lumière Glissait entre eux en ruisseau d'or; C'est en vain que dans un muet chagrin Les lèvres de ses -parents les baisaient, — Non ! le sceau éternel de la mort, Rien plus n'est capable de l'arracher !

Pas une fois, aux jours de réjouissances, Tamara n'eut parure de fête Plus brillante de couleurs et plus riche. Les fleurs de son ravin natal (Ainsi l'exige l'antique cérémonial) Sur elle versent leurs parfums, Et, foulées par la main de la morte, Sembleni comme elle dire adieu à la tenv. Et rien sur son visage Ne conservait la trace de sa fin Dans l'ardeur des passions et des ivresses. Et tous ses traits étaient Revêtus de cette beauté

Exempte d'expression, comme celle du marbre, Privée de sentiment et d'âme, Mystérieuse comme la mort elle-même.

Un sourire étrange s'y était figé Après avoir éclos sur ses lèvres ; Il disait beaucoup de souffrances A des yeux qui eussent observe :

Il exprimait le froid dédain D'une âme qui voit s'effeuiller son rêve, Il formulait sa dernière pensée, Son adieu muet à la terre !

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Vain reflet d'une vie disparue, Il était encore plus mort, Encore plus désespéré au cœur Que ses yeux éteints pour jamais.

Ainsi à l'heure solennelle du couchant, Quand, se fondant dans une mer d'or, Le char du jour s'est caché, Les neiges du Caucase, pour un instant Gardant un chatoiement vermeil, Étincellent dans les lointains sombres.

Mais cette lumière, déjà demi-morte, Dans l'étendue ne trouve pas de reflet Et n'illumine la route de personne Du haut de ses sommets glacés!...

En foule voisins et parents Déjà s'apprêtent pour le triste voyage.

Arrachant ses longues boucles blanches, Se frappant la poitrine en silence, Pour la dernière fois, Goudal monte Son coursier à la blanche crinière, Et le cortège s'est ébranlé. Trois jours, Trois nuits, le voyage doit durer. Parmi les vieux os de ses aïeux Pour la morte un asile de paix fut creusé. L'un des ancêtres de Goudal, Après avoir pillé voyageurs et villages, Quand la maladie sur son lit l'eut cloué Et que l'heure vint de la repentance, En expiation de ses péchés passés, Avait promis de bâtir une église Au sommet de rochers de granit, Où s'entend seul le chant de la bourrasque, — 148 =

LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

Où Ton ne voit voler que le milan.

Et bientôt, parmi les neiges du Kaztoek,

S'était élevé un temple solitaire,

Et les os de cet homme coupable

Enfin, en ce lieu, trouvèrent le repos;

Et l'on avait changé en cimetière

Ce rocher, ami des nuages :

Comme étant plus proche des cicux

Plus chaude semble être la demeure suprême ;

Comme les hommes sont plus éloignes,

Le dernier sommeil, croit-on, ne sera pas trouble.

Vain souci ! Les morts ne rêvent

Ni des malheurs, ni des joies des jour

Dans l'immensité de l'étlier d'azur

L'un des anges saints

Volait de ses ailes d'or

Et dans ses bras il emportait

Une âme pécheresse loin du inonde;

Et par de douces paroles d'espéranee

Il dispersait ses inquiétudes,

Et la trace de son crime et de seii douletu

Il l'effaçait avec ses larmes.

Des lointains déjà vers eux arrivaient

Les concerts du paradis, quand soudain,

Barrant la route devant eux,

Surgit des abîmes l'esprit infernal.

Il était puissant comme l'ouragan,

Il étincelait comme l'éclair de foudre,

Et orgueilleusement, dans sa folle audace,

Il dit : « Elle est à moi ! »

Au cœur de son gardien elle s'est blottie, D'une prière étouffant sa crainte, = 149 ========

L'âme pécheresse de Tamara.

Le sort de son avenir se décidait :

Devant elle encore il était debout, Mais, ô Dieu, qui l'aurait reconnu?

Combien méchant était son regard, Combien gonflé d'un venin mortel, D'une haine qui ne connaît pas de borne ; Et le froid du tombeau émanait De son visage immobile.

« Disparais, ténébreux esprit de doute ! » Répondit l'envoyé du ciel :

« Assez longtemps tu as triomphé ; L'heure du jugement maintenant est venue, Et juste est la sentence de Dieu !

Les jours de l'épreuve sont passés ; Avec l'enveloppe terrestre et périssable Les entraves du mal l'ont quittée.

Sache-le, depuis longtemps nous l'attendions ! Son âme était de celles Dont la vie n'est qu'un seul instant De tourments insupportables, De délices inassouvies ;

Le Créateur, des meilleurs éléments de l'éther A tissé les fibres de leur vie* Elles n'ont pas été faites pour le monde, Et le monde ne fut pas fait pour elles ! D'un prix cruel elle a racheté Toutes ses heures de doute...

Elle a souffert, elle a aimé, Et le paradis s'est ouvert à l'amour ! »

Et l'ange, de son œil sévère, Regarda le tentateur ; Puis, ouvrant joyeusement ses ailes, Il se plongea dans l'éclat des cieux.

LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

Et le Démon vaincu maudit Ses rêves pleins de folie, Et de nouveau resta là, hautain, Seul, comme avant, dans l'univers, Sans espérance et sans amour î...

Sur le penchant rocheux des monts Dominant la vallée de Kaïchaour, S'élèvent encore jusqu'à ce temps Les créneaux d'une antique ruine.

De récits qui font peur aux enfants La tradition sur elle est prodigue...

Tel un fantôme, ce monument muet, Témoin de ces jours de merveilles, Parmi les arbres se dresse noir.

En bas, l'aoul se dissémine, La terre est fleurie et verdoyante, Le murmure discordant des voix S'y perd et les tintantes caravanes Passent, venant de très loin, Et, se précipitant à travers les vapeurs, Le torrent brille et écume.

Et dans sa vie éternellement jeune, Par le froid, le soleil, au printemps, La nature se délasse en folâtrant Comme un insoucieux enfant.

Mais le château est triste, ayant achevé Autrefois sa tâche à son tour, Comme un pauvre vieillard qui survit A ses amis, à sa famille chérie.

Ils n'attendent plus que le lever de la lune, Ses habitants qu'on ne voit pas :

Alors, pour eux, c'est fête et temps libre! Ils bourdonnent, courent dans tous les coins. La grise araignée, ermite nouveau, =t± 151

File la trame de ses réseaux ;

La famille des verts lézards

Sur le toit joyeusement s'ébat,

Et le serpent, plein de prudence,

Se glisse hors de la fente obscure

Sur la dalle du vieux perron :

Tantôt soudain il s'enroule en trois anneaux,

Tantôt il s'étend en une longue raie

Et resplendit comme un glaive d'acier

Oublié sur le terrain d'anciennes luttes,

Et qui fut inutile au héros expiré... (1).

C'est le désert. Nulle part il n'y a trace Des années passées : la main des siècles Soigneusement, longtemps, les a effacées Et rien ne rappelle plus Le nom illustre de Goudal, Ou celui de sa fille chérie !

Mais la chapelle, sur l'abrupt sommet, Où la terre a recueilli leurs os, Conservée par les autorités saintes, Se voit encore au milieu des nuages ; A la porte se tiennent droits, Comme au port d'armes, de noirs granits Recouverts de couches de neige ; Et sur leur poitrail, en guise de cuirasses, Les glaces éternelles étincellent.

Des masses somnolentes d'éboulis A des saillies de rocs, pareilles à des cascades Prises soudain par la gelée, Pendent à l'entour, âpres et tristes.

Et là la bourrasque fait sa ronde, Balayant la poussière des parois grises.

(1) Cf. Mtsyri, strophe XXII.

■ LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

Tantôt elle entonne une longue mélodie,

Tantôt elle semble héler des sentinelles.

Entendant parler dans de lointains pays

D'une chapelle merveilleuse dans la contrée,

Seuls, venus d'Orient, les nu,;

Se hâtent en foule pour s'y agenouiller ;

Mais sur ces dalles funéraires toutes parentes

Depuis longtemps plus personne ne vient pleurer!

Le rocher du sombre Kazbek

Garde jalousement son butin,

Et l'éternel murmure de L'homme

Leur éternelle paix ne troub

Le Démon est l'œuvre de la vit tout entière de L. Sans compter la pièce Mon Démon (1829) et l'essai Azraïl (1831), il nous a été conservé cinq rédactions successives du poème, qui s'échelonnent en 1829, 1830, 1831, 1833 et enfin en 1838-40. C'est la cinquième réd tion que nous avons traduite, c'est elle que Ion cousu comme définitive. Divers indices, des défauts et des incertitudes trop visibles, donnent à supposer que le poète n'a pas mis la dernière main a son oeuvre. Telle qu'elle est, cette rédaction, où pour la première fois L. transporte la scène dans le Caucase, est infiniment supérieure aux essais qui ont précède, et, si l'on ne trouve pas ici l'art si sûr qui triomphe dans Kalachnikov, la somptuosité des tableaux, l'éclat des images forcent l'admiration. Le Démon ne fut imprimé en son entier que dans l'édition Doudychkine, en 1873. — Pour ce qui est de la part des influences, il est certain que L. s'est inspiré plus ou moins de Byron (le Ciel et la Terre, 1822), de Thomas Moore (les Amours des anges, 1823) et de ÏEloa de Vigny qu'il connut certainement à partir de la deuxième rédaction (1830). - — = 153

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Le Démon eut un très grand succès, qu'attestent à l'étranger de nombreuses traductions, et en Russie, notamment, des représentations, en tableaux vivants, des scènes les plus caractéristiques. L'une de ces manifestations artistiques, au Palais d'Hiver en 1873 et l'année suivante au Grand-Théâtre, resta célèbre par le luxe qui y fut déployé. N'oublions pas non plus de signaler l'opéra de Rubinstein, dont le livret fut composé par Viskovatov, représenté pour la première fois sur le théâtre Marie, en janvier 1875. En peinture, le poème de L. a inspiré particulièrement Vroubel, dont les interprétations du Démon sont nombreuses.

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