‹ LermontovChapitre 52 sur 54 · I. Rois · texte numérisé non relu

I. Rois

Il n'y a pas beaucoup d'années, Au lieu où, se mêlant, murmurent, Enlacées comme deux sœurs, L'Aragva et la Koura,

(1) D'après une note de L. lui-même, ce mot, en langue géorgienne, désigne un moine qui n'a pas fait de vœux, un frère convers ou un novice. Dans un brouillon du Musée Lermontov (13e cahier), le poème porte simplement pour titre Béri, c'est-à-dire « Le Moine » en géorgien.

(2) Nous avons traduit par le latin de la Vulgate le slavon du texte. Voici le passage complet : I Rois, chap. XIV, 43:

- . - LE CAUCASE. LA VIE LIRRE

S'élevait un monastère. Encore aujourd'hui

Le piéton qui vient de la montagne peut voir

Les piliers du portail ruiné,

Les tours et la voûte de l'église (1) ;

Mais sous la voûte ne s'élève plus

L'odorante fumée de l'encens,

On n'entend plus, à une heure tardive,

Le chant des moines priant pour nous.

Seul, maintenant, un vieillard blanc,

Gardien demi- vivant des ruin

Oublié par les hommes et la mort,

Balaye la poussière des dalles funéraires

Dont l'inscription parle

De gloire passée et dit comment

Tel roi, en telle année,

Accablé du poids de sa couronne,

A remis à la Russie son peuple.

Et la bénédiction de Dieu est descendue Sur la Géorgie ! Elle a fleuri Désormais à l'ombre de ses jardins, Sans avoir à craindre d'ennemis, Derrière un rempart de baïonnettes amies.

« Saùl dit donc à Jonathas : Découvrez-moi ce que vous avez fait. Jonathas avoua tout, et lui dit : J'ai pris un peu de miel au bout d'une baguette que je tenais à la main, et j'en ai goûté ; et je meurs pour cela». Cette épigraphe s'applique parfaitement au jeune novice qui n'a fait que goûter à la liberté et qui en est mort.

(1) Ces ruines se trouvent à Mtskhet, ancienne capitale de la Géorgie et résidence de ses rois aux ive et v° siècles. Cette ville, actuellement un pauvre village, est située sur la route militaire, au débouché des gorges du Darial, à l'endroit où l'Aragva se jette dans la Koura. Tiflis est à quelques verstes en aval. V. Reclus, l'Asie russe, p. 229.

Un jour, un général russe Arrivait d'au delà des montagnes à Tiflis ; Il amenait un enfant captif.

Celui-ci était malade, il n'avait pu supporter Les fatigues d'un lointain voyage.

Il paraissait avoir six ans (1),

Tel le daim des montagnes, il était craintif et sauvage, Et faible et souple comme un roseau ; Mais la maladie pénible Avait alors développé en lui l'âme forte De ses pères. Sans se plaindre Il se consumait, pas même un faible gémissement Ne s'envolait de ses lèvres enfantines ; D'un signe il refusait les aliments, Et tranquillement, fièrement, il se mourait. Ému de compassion, un moine Prit soin du malade, et sous la clôture Protectrice il resta, Sauvé par l'art de son ami, Mais, étranger aux amusements enfantins, D'abord il fuyait tout le monde, Errait silencieux, solitaire, Et soupirait, les yeux tournés vers l'orient,

(1) Les biographes de L., Chan-Guirei et Khostatov, ont raconté que le poète, visitant Mtskhet, y fit la connaissance d'un vieux moine qui lui raconta ses aventures. Encore enfant, il avait été fait prisonnier par le général Ermolov, puis confié au monastère qui s'était chargé de son éducation. Pris de nostalgie, il avait plusieurs fois tenté de s'enfuir du couvent. L., sur ces données réelles, développa, dans un cadre nouveau, un thème qu'il avait déjà abordé dans la Confession et le Boiar Orcha.

LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

Tourmenté par une nostalgie obscure

Pour le pays de sa naissance.

Mais plus tard, il s'habitua à la captivité,

Finit par comprendre une langue étrangère,

Fut baptisé par le saint moine,

Et, sans connaître les tumultes du monde.

Il voulait, à la fleur des ans,

Prononcer des vœux monastiques,

Quand soudain il a disparu

Par une nuit d'automne. Une sombre forêt

S étendait sur les monts à l'cntour.

Trois jours, toutes les recherches

Furent vaines; mais après,

On le trouva dans la steppe inanime

Et on le rapporta au monastère.

Il était terriblement pâle et maigre

Et faible, comme si un long travail

La maladie ou la faim lavait c\U iuk

Aux questions il ne répondait pas,

Chaque jour visiblement il s'affaiblissait

Et sa fin devint prochaine.

Alors un moine vint le trouver,

Lui apportant exhortations et prières;

Et le malade, l'ayant écouté avec fierté,

Se souleva, rassemblant un reste de for

Et longtemps, en ces termes, parla :

sv Tu es venu ici entendre Ma confession, je t'en remercie!

Tout de même il vaut mieux devant quelqu'un Parler pour soulager son cœur ; Mais aux hommes je n'ai pas fait de mal ; Aussi, pour ce qui est de mes actions,

A quoi bon vous les faire connaître ?

Quant à mon âme, se peut-elle raconter? (1).

J'ai peu vécu et j'ai vécu captif.

J'échangerais bien, si je le pouvais,

Deux vies comme celle-ci pour une seule,

Pourvu qu'elle soit active et remplie.

J'ai connu la puissance d'une seule pensée,

Une seule passion, mais ardente :

Comme un ver elle vécut en moi,

Me rongea l'âme et la dévora.

Elle appelait mes rêveries i~

Loin des cellules et des prières étouffantes,

Vers ce monde merveilleux d'alertes et de batailles,

Où les rochers se cachent dans les nuages,

Où les hommes sont libres comme des aigles.

C'est elle que, dans les ténèbres des nuits,

J'ai nourrie de larmes et d'angoisses.

Cette passion, devant le ciel et la terre,

Je l'avoue maintenant bien haut

Et n'en demande pas le pardon.

« Vieillard! j'ai bien souvent entendu dire Que tu m'as sauvé de la mort. — Pourquoi ?... Farouche et solitaire, Feuille arrachée par la tempête, J'ai grandi dans ces sombres murs, Enfant par le cœur, moine par le sort. A personne je n'ai pu dire Les mots sacrés de père et de mère.

(1) Ces huit vers sont repris de la Confession (Ispoviéà"), 1830, II, 117, strophe III. Ils se lisent également dans le Boiar Orcha, 1835, II, 286, dans la bouche d Arsène.

LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

Assurément tu voulais, vieillard,

Que dans le couvent je perdisse l'habitude

De ces noms si doux. —

Ce fut en vain : ils résonnaient en moi

Depuis ma naissance. Je voyais que les autres

Avaient patrie, maison, amis, parents,

Et chez moi je ne rencontrais,

En fait d'âmes chères, pas même leurs tombes ! (1).

Alors, sans perdre de vaines larmes,

En mon cœur je fis ce serment :

Qu'au moins pour un instant je pusse

Contenter un jour mon envie et serrer

Ma poitrine brûlante contre une autre poitrine,

Fût-elle inconnue, mais de ma race.

Hélas ! maintenant ces rêves

Ont péri à peine éclos,

Et moi, comme j'ai vécu, sur la terre étrangère

Je mourrai esclave et orphelin.

s< Le tombeau ne me fait pas peur :

Là, dit-on, la douleur s'endort Dans un calme éternel et froid Mais je regrette de quitter la vie.

Je suis jeune, jeune... As-tu connu, toi, Les rêves d'une jeunesse sans frein?

Ou bien tu n'as pas su ou tu as oublié Combien tu haïssais et combien tu aimais ? Comme ton cœur battait plus fort A la vue du soleil et des champs Depuis la haute tour d'angle, Où l'air est frais et où parfois,

(1) Ce développement se trouve déjà dans le Boiar Orcha.

Dans une fente profonde du mur,

Enfant d'une contrée inconnue,

Se pose et se blottit le jeune ramier

Épouvanté par l'ouragan ?

Que maintenant ce monde si beau

Te laisse froid : tu es faible, tu es blanchi,

Et des désirs tu n'as plus l'habitude.

A quoi bon ? Tu as vécu, vieillard!

Tu as recueilli dans le monde de quoi oublier.

Tu as vécu, — moi aussi j'aurais pu vivre ! (1).

« Tu veux savoir ce que j'ai vu Quand j'étais libre ? Des champs opulents, Des collines, couvertes d'une couronne D'arbres qui, pressés à l'entour, Frémissaient, telle une fraîche troupe De frères prenant part à une ronde.

J'ai vu les poitrails des rochers sombres, Quand un torrent les a séparés, Et j'ai deviné leurs pensées :

C'est un don que j'ai reçu d'en haut!

Depuis longtemps leurs bras de pierre Sont là tendus à travers l'air Et à chaque instant ils désirent se rejoindre, Mais les jours fuient, les années fuient — Jamais ils ne pourront se rencontrer.

J'ai vu les crêtes des montagnes, Fantastiques comme des songes, Quand à l'heure où vient l'aurore

(1) Ce passage tout entier est emprunté à la Confession, strophe II. Il reparaît encore sans modifications dans le Boiar Orcha, chap. II, p. 240, 241.

LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

Fumaient comme des autels

Leurs sommets sous le ciel bleu,

Et que, nuages après nuages,

Quittant leur gîte mystérieux,

Prenaient vers l'Orient leur course,

Pareils à une blanche caravane

D'oiseaux migrateurs de pays lointains !

Au loin j'ai vu parmi la brume,

Dans les neiges scintillantes comme diamants,

Le vieux, l'inébranlable Caucase ;

Et j'avais le cœur plus léger,

Je ne sais pour quelle raison.

Une voix secrète me disait

Que jadis j'ai vécu là-bas,

Et dans mon souvenir le passé

Devenait toujours plus clair, plus clair...

s< Et je me rappelais la maison de mon père, Notre ravin, et tout autour L'aoul éparpillé dans l'ombre (1) ; J'entendais encore les bruits du soir, Les chevaux errants accourant au logis Et l'aboiement lointain des chiens familiers. Je me rappelais les vieillards basanés, A la lumière des soirs de lune En face du perron de mon père Assis, le visage très grave ; Et l'éclair des fourreaux ciselés Des longs poignards... Et comme un rêve, Tout cela, en une suite confuse, D'un seul coup défilait devant moi.

(1) Nom du village, au Caucase.

Et mon père? Le voici, comme en vie,

Dans son harnachement guerrier

Qui m'apparaissait, et je me souvenais

Du bruissement de sa cotte de mailles, du reflet de

son fusil, De son regard fier, indomptable, Et de mes jeunes sœurs...

Des flammes de leurs doux yeux Et du son de leurs chants et de leurs propos Au-dessus de mon berceau...

Dans ce ravin, là, courait un torrent ; Il était bruyant, mais peu profond ; J'y allais, sur le sable d'or, Jouer à l'heure de midi Et suivais de l'œil les hirondelles Quand, présageant la pluie, Elles effleuraient les flots de l'aile.

Et je me rappelais notre calme demeure Et, devant le foyer du soir, Les longs récits sur la façon Dont vivaient les gens d'autrefois Quand le monde était encore plus beau.

« Tu veux savoir ce que j'ai fait Quand j'étais libre? J'ai vécu et ma vie, Sans ces trois jours de félicité, Eût été plus triste et plus sombre Que ta vieillesse décrépite.

Depuis bien longtemps j'avais résolu De contempler les campagnes lointaines, D'apprendre si la terre était belle ; De savoir si c'est pour la liberté ou la prison Que nous sommes nés en ce monde.

- LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

Et à l'heure nocturne, l'heure effrayante, Quand l'orage vous épouvantait, Quand, vous pressant autour de l'autel, Vous étiez prosternés la face contre terre, Je me suis enfui (1). Oh ! moi, en bon frère, J'aurais été heureux d'embrasser la tempête, Des yeux je suivais les nuages, Avec la main j'aurais voulu saisir l'éclair... Dis-le moi, entre ces murailles Qu'auriez- vous pu me donner en échange De cette amitié courte, mais si vive, Entre mon cœur orageux et la tempête?...

W J'ai couru longtemps. Où étais-je? où allais-je ? Je ne sais ! Pas une étoile N'éclairait mon pénible voyage.

J'étais joyeux d'aspirer Dans ma poitrine douloureuse La fraîcheur nocturne de ces bois, — Et cela me suffisait. De longues heures Je courus et, à la fin, fatigue, Je me couchai dans les hautes herbes.

J'écoutai : personne ne me poursuivait.

L'orage s'était calmé. Une pâle lueur S'étendait en une longue raie Entre le ciel sombre et la terre, Et je distinguais, en silhouette, Se profilant sur elle les dents des monts lointains. Immobile, silencieux, je restai couché.

Parfois dans un ravin un chacal

(1) Ces dix derniers vers existent déjà dans le Boiar Orcha, p. 238.

Criait et pleurait comme un enfant,

Et, faisant briller ses lisses écailles,

Un serpent se glissait parmi les pierres ;

Mais la peur ne me serrait pas le cœur :

Moi-même, comme un animal, j'étais étranger aux

hommes, Je rampais et me cachais comme un serpent.

« En bas, tout au fond, au-dessous de moi, Un torrent grossi par l'orage Grondait, et son cri sourd A un cent de voix furieuses Ressemblait. Quoique sans paroles, Ce langage m'était intelligible :

Un reproche incessant, une querelle éternelle Avec des blocs de pierre obstinés.

Tantôt soudain il se calmait, tantôt plus fort Il retentissait au milieu du silence ; Et voilà que sur les cimes brumeuses Chantèrent des oiseaux et que l'Orient.

Devint tout d'or ; une brise Fit remuer les feuilles humides ; Les fleurs endormies respirèrent, Et à leur exemple, pour saluer le jour, Je soulevai la tête...

Je regardai tout autour. Je ne le cache pas, J'eus peur : sur le rebord D'un abîme menaçant j'étais couché, Où hurlait, en se tordant, le flot furieux. Des rochers en degrés y conduisaient ; Mais l'esprit du mal seul avait passé par là Quand, précipité du haut des cieux, Il avait disparu dans les gouffres souterrains.

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-— LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

« Autour de moi le jardin de Dieu était en fleurs. Un parterre diapré de plantes Gardait les traces de larmes célestes, Et des pampres, comme des tresses, Se tordaient, glorieux parmi les arbres De la verdure transparente de leurs feuilles ; Et des grappes bien pleines, Pareilles à des pendeloques précieuses, Y pendaient magnifiques, et parfois Sur elles un essaim peureux d'oiseaux s'abattait. Et de nouveau je m'étendis à terre, Et encore je prêtai l'oreille A des voix magiques, étranges ; Elles chuchotaient dans les buissons, Comme si elles s'entretenaient Des secrets du ciel et de la terre ; Et toutes les voix de la nature Se mêlaient en ce lieu ; il ne manquait A cette heure solennelle des actions de grâce Que la voix orgueilleuse de l'homme.

De tout ce que je ressentis alors, De mes pensées, il n'en reste plus trace ; Pourtant j'aurais voulu les raconter Pour vivre encore une fois, en pensée du moins. Ce matin-là la voûte du ciel Était si pure qu'un œil attentif Aurait pu suivre un ange dans son vol ; Elle était si transparente et profonde, Si remplie d'un azur bien égal !

Je m'y plongeai des yeux et de l'âme, Jusqu'à ce que l'ardeur de midi Fût venue dissiper mes rêves, Et je commençai à souffrir de la soif.

« Alors du haut du ravin jusqu'au torrent,

Me retenant aux flexibles buissons,

De bloc en bloc, comme je pus,

Je me mis à descendre. Sous mes pieds

Se détachant, une pierre parfois

Roulait jusqu'en bas ; derrière, elle laissait

Un sillon d'où s'élevait une colonne de poussière ;

On l'entendait avec fracas rebondir, puis

Elle était engloutie par le flot ;

Et je restais suspendu sur les profondeurs, —

Mais la jeunesse, une fois libre, est forte

Et la mort ne me semblait pas terrible !

Aussitôt que des escarpements

Je fus descendu, la fraîcheur des eaux des montagnes

Comme un souffle vint à ma rencontre,

Et avidement je collai ma bouche sur le courant.

Subitement une voix, un bruit léger de pas...

Aussitôt je me cachai dans les buissons ;

Envahi par un tremblement involontaire,

Je risquai un regard craintif

Et j'ouvris une oreille avide.

Et plus près, toujours plus près résonnait

La voix d'une jeune Géorgienne,

Si vive et sans apprêt,

Si douce et si franche qu'on eût dit une voix

Accoutumée à prononcer

Seulement des noms d'amis.

C'était une chanson toute simple,

Mais elle m'est restée dans l'esprit ;

Et dès que le crépuscule commence,

Un invisible esprit me la chante.

===== LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

« Tenant une cruche sur la tête, La Géorgienne par l'étroit sentier Descendait vers les rives. Parfois Elle chancelait parmi les pierres, Riant de sa maladresse.

Et pauvre était sa parure ; Et elle allait légère, rejetant En arrière les longs plis De sa tchadra. L'ardeur de l'été Avait mis une ombre dorée Sur son visage et son sein ; et comme un feu Émanait de ses lèvres et de ses joues ; Et la nuit de ses yeux était si profonde, Si remplie de mystères d'amour, Que mes ardentes pensées Se brouillèrent. Je me rappelle seulement Le bruit de la cruche quand le courant Lentement la remplissait Et un frôlement... et ce fut tout.

Puis quand je revins à moi, Et que mon sang cessa d'affluer au cœur, Elle était déjà loin ;

Elle allait, quoique moins vite, d'un pas léger, Droite sous son fardeau, Comme le peuplier, roi de ses campagnes... Pas très loin, dans l'ombre fraîche, Semblaient avoir poussé dans le rocher Deux huttes, comme une couple d'amis ; Sur le toit plat de l'une d'elles Une fumée bleue ruisselait.

Je vois, je crois voir encore La porte s'ouvrir tranquillement

Et se refermer soudain...

— Tu ne pourrais, je sais, comprendre

Mon angoisse, ma douleur,

Et si tu le pouvais, j'en aurais du chagrin :

Non, que le souvenir de ces instants

Meure en moi et avec moi !

« Épuisé par les fatigues de la nuit, Je me couchai à l'ombre. Un bienfaisant sommeil Me ferma les yeux malgré moi...

Et de nouveau je voyais en rêve L'image de la jeune Géorgienne.

Et à un étrange et doux émoi Mon cœur de nouveau fut en proie.

Longtemps je fis effort pour respirer Et je me réveillai. Déjà la lune Brillait haut dans le ciel, et un nuage Tout seul derrière elle était tapi Comme s'il ouvrait des bras avides Sur la proie qu'il convoitait (1).

Le monde était sombre et silencieux ; Seules, en une frange d'argent, Les cimes de la chaîne neigeuse Étincelaient au loin devant moi, Et sur ses bords rejaillissait le torrent. Dans la hutte que j'avais remarquée une lumière Tremblota, puis de nouveau s'éteignit : Dans les cieux, à l'heure de minuit, Ainsi s'éteint l'étoile brillante !

J'avais envie... mais je n'osais pas Frapper à cette porte. Une seule idée

(1) Cf. dans Bêla, voir plus loin, p. 190.

LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

M'emplissait l'âme, c'était de passer Dans mon pays natal, et je surmontai, Comme je pus, les tortures de la faim. Et voilà que je me mets en route Droit devant moi, timide et muet ; Mais bientôt, dans la profondeur des bois, Je perdis de vue les mon tagnes Et là je commençai à m'égarer.

« En vain, dans ma fureur, à chaque instant, J'arrachais d'une main désespérée Les broussailles emmêlées de lierre :

Toujours c'était la forêt, l'éternelle forêt à l'entour, A tout instant plus affreuse et plus épaisse; Par un million d'yeux tout noirs Les ténèbres de la nuit me regardaient Entre les branches de chaque buisson...

La tête me tournait.

J'essayai de grimper sur les arbres, Mais jusqu'au bord des deux C'était toujours la même forêt hérissée. Alors je tombai sur le sol Et dans mon délire je sanglotai, Et je mordis l'humide sein de la terre, Et des larmes, des larmes coulèrent Sur lui en une rosée brûlante...

Mais, tu peux m'en croire, je ne souhaitais pas Le secours des hommes... Je leur étais étranger Pour toujours, comme la bête des steppes ; Et si, même un instant, un appel à l'aide M'eût trahi, je te le jure, vieillard, J'aurais arraché ma lâche langue (1).

(1) Cf. le Boiar Orcha, p. 239.

« Tu t'en souviens, dans mes années d'enfance Jamais je n'ai connu les larmes ; Mais là je pleurai sans honte.

Qui pouvait me voir? Seulement la sombre forêt, Et la lune, naviguant au milieu des cieux ! Illuminée de ses rayons, Couverte de mousse et de sable, Entourée comme d'une muraille Infranchissable, devant moi S'ouvrait une clairière. Soudain Y passa une ombre et de deux feux Les éclairs furtifs brillèrent... puis Une sorte de bête d'un seul bond Sortit du fourré et se coucha, En jouant, à la renverse sur le sable. C'était l'hôte éternel du désert, Le puissant léopard. Il rongeait Un os humide et joyeusement glapissait ; Parfois il dirigeait son œil sanglant, En agitant «doucement la queue, Vers la pleine lune, et sa fourrure Se trouvait inondée d'argent.

J'attendis, armé d'une souche noueuse, L'instant du combat ; mon cœur soudain S'était enflammé d'une soif de lutte Et de sang... C'est vrai, la main du destin M'a conduit par un autre chemin, Mais maintenant ce dont je suis sûr, C'est que j'eusse pu, au pays de mes pères, N'être pas le dernier des braves.

LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

ss J'attendis. Et voilà que dans l'ombre nocturne Il éventa un ennemi et un cri Prolongé, douloureux comme une plainte, Retentit soudain... et il se mit A creuser en colère le sable avec sa patte, Se dressa tout droit, puis se coucha Et son premier bond furicu\ Me menaça d'une mort terrible...

Mais je l'avais prévenu.

Mon coup fut sûr et rapide :

Ma robuste souche, comme une hache, Lui fendit son large crâne...

Il poussa comme un gémissement humain Et se renversa sur le dos. Mais bientôt, Quoique le sang coulât de sa blessure En un flot presse, large, La lutte reprit ardente, une lutte à mort !

XVÏII

« II s'abattit contre ma poitrine ; Mais dans sa gorge j'eus le temps d'enfoncer Et d'y retourner par deux fois Mon arme... Il hurla, Ramassa ses dernières forces,

Et tous deux enlacés comme un couple de serpents, Nous embrassant plus fort que deux amis, Nous tombâmes ensemble et dans l'obscurité Le combat se prolongea à terre.

Et jetais terrible à cet instant;

Comme ce léopard du désert, j'étais méchant et sauvage, J étais plein de feu, je glapissais comme lui : On eût dit que moi-même j étais né

Dans une famille de léopards et de loups

Sous le frais couvert des forêts.

Il me semblait que j'avais oublié

Toute voix humaine, et dans ma poitrine

Avait éclos ce cri terrible,

Comme si, depuis mon enfance, ma langue

Ne connaissait pas d'autres accents...

Mais mon adversaire commença à faiblir,

A hésiter, à souffler moins fort,

Il m'étreignit pour la dernière fois...

Les prunelles de ses yeux immobiles

Lancèrent de terribles éclairs, puis

Se fermèrent lentement pour le sommeil éternel ;

Mais, avec son ennemi triomphant,

Il avait trouvé la mort face à face

Comme dans la bataille il convient au guerrier!...

« Tu peux voir sur ma poitrine Les traces profondes de ses griffes ; Ces blessures ne sont pas cicatrisées Et pas encore fermées ; mais une fois recouvertes Par la terre humide, elles seront rafraîchies Et la mort pour toujours les guérira.

Alors je les avais oubliées, Et rassemblant un reste de forces, Je m'enfonçai dans la profondeur de la forêt. . . Mais vainement je me battais avec le sort : Il se riait de moi !

« Je sortis de la forêt. Et voilà Que le jour s'éveilla et la ronde Des astres qui guidaient ma route disparut Parmi ses rayons. La forêt brumeuse

LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

Se mit à parler. Au loin un aoul

Commença à fumer. Un murmure confus

Dans le vallon était apporté par le vent...

Je m'assis et prêtai l'oreille ;

Mais le bruit s'était tu avec le vent.

Et je regardai tout autour de moi :

Ce pays, me semblait-il, m'était connu.

Et je fus épouvanté : je n'avais pas été long

A comprendre que de nouveau

J'étais revenu dans ma prison ;

Qu'inutilement pendant tant de jours

J'avais caressé de secrets projets,

J'avais patienté, langui et souffert...

Et pour quoi enfin?... Pour qu'à la fleur de l'âge,

Ayant à peine entrevu le monde de Dieu,

Après avoir compris la félicité d'être libre

Au sonore murmure de la chênaie,

J'emportasse avec moi dans la tombe

Le regret de la sainte patrie,

Le reproche cuisant des espoirs trompés

Et l'humiliation de votre pitié !... (1).

Encore en proie au doute

Je pensais : c'est un songe affreux...

Soudain le son lointain de la cloche

Se remit à retentir dans le silence, —

Et tout alors fut bien clair pour moi...

Oh! tout de suite je l'avais reconnu !

Bien souvent déjà il avait, de mes yeux d'enfant,

Chassé des visions vivantes où je rêvais

De mes proches et parents chéris,

De la liberté sauvage des steppes,

De coursiers rapides et fous,

(1) Cf. A la mémoire d'Odoévski (n° 10), lrc strophe.

De merveilleux combats parmi les rocs,

Où seul je triomphais de tous !...

Et je l'entendais sans verser de larmes, à bout de

forces.

Il me semblait que ce tintement sortait De mon cœur, comme si quelqu'un M'eût d'un battant de fer frappé sur la poitrine. Et je compris alors confusément Qu'il ne me serait plus jamais donné De me frayer un chemin jusqu'à ma patrie.

« Oui, j'ai mérité mon destin!

Le cheval puissant qui, dans une steppe étrangère, A jeté bas son mauvais cavalier, De très loin trouvera la route droite et courte Pour retourner dans son pays natal...

Que suis-je auprès de lui? Vainement mon cœur Est rempli d-e désirs et de nostalgies : Ce n'est là qu'une fièvre impuissante et vaine, Un jeu de visions, une maladie de l'esprit. Sur moi la captivité a laissé Son empreinte... Telle la fleur de la prison : Solitaire elle a grandi Et elle est pâle parmi les dalles humides Et longtemps elle n'a pu produire De jeunes feuilles, toujours elle attendait Des rayons vivifiants. Et bien des jours Ont passé, et une main compatissante S'est laissé pousser par le chagrin de la fleurette, Elle l'a transportée dans le jardin Au voisinage des roses. Partout à l'entour On respirait la douceur de vivre...

Mais quoi ? A peine l'aurore se fut-elle levée — = 176 =

LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

Que son rayon si chaud brûla La fleurette éclose en prison...

« Et comme elle, me brûlait Le feu du jour impitoyable.

En vain je cachais dans l'herbe Ma tête épuisée de fatigue :

Ses brins desséchés sur mon front Faisaient comme une couronne d'épines Et la terre elle-même Me soufflait du feu au visage.

Illuminant subitement les hauteurs, Des éclairs se croisaient ; du haut des blancs

rochers Une vapeur coulait. Le monde de Dieu dormait, Dans un engourdissement profond, Du sommeil lourd du désespoir.

On n'entendait plus même le cri du râle, Le trille si vif de la libellule, Ou le balbutiement enfantin du ruisseau. Seul Un serpent, avec un bruit d'herbes sèches, Laissant briller son dos jaunâtre, Telle une lame recouverte jusqu'en bas D'une inscription dorée, Traçant un sillon sur le sable friable, Se glissait avec précaution ; puis Jouant, folâtrant sur le sable, Il se roulait en un triple anneau (1); Et, tout à coup, comme sous l'effet d'une brûlure, Il s'inquiéta, fit un bond Et disparut dans les buissons lointains.

(1) Cf. Démcn, 2e partie, fin.

« Et dans les cieux tout était Lumière et calme. A travers les vapeurs Au loin deux monts faisaient une tache noire. Notre monastère, au pied de l'un d'eux, Brillait dans sa clôture crénelée.

En bas, l'Aragva et la Koura, Enroulant leurs rubans d'argent A l'entour des frais îlots, Sur les souches des buissons qui chuchotent, Couraient amicalement et légèrement...

Que j'étais loin pour les atteindre!

Je voulus me lever, — devant mes yeux Tout tournoya avec rapidité ; Je voulus crier, — ma langue sèche Resta sans voix et immobile. . .

Je me mourais. Je fus en proie Au délire avant- coureur de la mort.

Il me sembla Que j'étais étendu au fond du lit humide D'une profonde rivière, et tout autour C'était une obscurité mystérieuse.

Et, étanchant ma soif éternelle, Le courant, froid comme glace, Me coulait bruyamment dans la poitrine... Et je ne craignais que de m'assoupir Tellement je ressentais de délices, de bien-être... Et au-dessus de ma tête, très haut, Le flot pressait le flot Et le soleil, au travers du cristal du flot, Répandait une lueur plus douce que la lune... Et des troupeaux diaprés de truites (1)

(1) Dans le texte il ne s'agit que de poissons, sans spécifi-

LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

Se jouaient parfois parmi les rayons.

Et je me souviens de l'une d'elles :

Plus avenante que les autres

Elle venait me caresser. Son dos

D'écaillés d'or était couvert.

Elle fit des évolutions

Au-dessus de ma tête plus d'une fois

Et le regard de ses yeux verts

Était d'une douceur triste et profonde...

Et je ne pouvais assez m'en étonner :

Sa petite voix argentine

Me murmurait des discours étranges,

Elle chantait et se taisait ensuite.

Elle disait :

« Mon enfant, Reste ici avec moi :

Dans l'eau est la vie libre, Le frais et le repos.

w J'appellerai mes sœurs.

Notre ronde réjouira Ton regard embrumé Ton âme fatiguée.

« Endors-toi! Ta couche est molle, Ta couverture est transparente.

Passeront les années, passeront les siècles Au murmure de merveilleux songes.

« Oh ! mon chéri ! Je ne cache pas Que je t'aime,

Je t'aime, comme la libre vague, Je t'aime, comme ma vie... »

« Et longtemps, longtemps j'écoutai;

cation quelconque ; mais il fallait conserver, dans la traduction, le sexe, ryba, rybka, poisson, étant en russe du féminin. = 179 =

Il me semblait que le courant sonore

Mêlait son murmure tranquille

Aux paroles du poisson d'or.

Puis je perdis connaissance. La lumière de Dieu

S'éteignit de mes yeux. Mon fou délire

Céda à l'exténuation du corps...

« Ainsi l'on me trouva et l'on me releva... Toi-même tu connais le reste.

J'ai fini. Crois à mes paroles Ou n'y crois pas, cela m'est égal.

Une seule chose m'attriste :

Mon cadavre froid et muet Ne se dissoudra pas dans ma terre nataîfe, Et le récit de mes amères souffrances N'appellera dans ces sourdes murailles La douloureuse attention de personne Sur mon nom obscur.

« Adieu, mon père... Donne-moi la main. Tu le sens :. la mienne est brûlante... Sache-le, ce feu, depuis mes jeunes années, Vivait caché dans le fond de mon cœur ; Mais aujourd'hui plus rien ne l'alimente, Et il a brûlé sa prison, Et il retournera à Celui Qui, à tous, à leur tour fixé, Donne la douleur et le repos. . .

Mais que m'importe? Que dans le paradis, Dans le saint paradis, par delà les nuages, Mon âme enfin trouve un asile...

Hélas ! pour quelques minutes passées Parmi les rochers escarpés et sombres

LE CAUCASE. LA VIE LIBRE

Où je jouais dans mon enfance, J'échangerais le paradis et l'éternité!... (1).

« Lorsque je serai près de mourir, Et crois-moi, tu n'attendras pas longtemps, Donne l'ordre de me transporter Dans notre jardin, à la place où fleurissent Deux buissons de blancs acacias...

L'herbe entre eux est si épaisse, Et l'air frais si parfumé, Et elle est si transparente, si dorée, La feuille qui se joue au soleil !

Ordonne de me placer là .

Du rayonnement du jour bleu Je m'enivrerai une dernière fois.

De là aussi se voit le Caucase !

Peut-être, du haut de ses cimes, Il m'enverra son salut d'adieu, Il l'enverra avec la fraîche brise...

Et auprès de moi, avant la fin, Retentiront à nouveau des accents fraternels! Et je pourrai penser qu'un ami Ou un frère, incliné sur moi, A essuyé d'une main attentive Sur ma face la sueur froide de la mort, Et qu'à demi-voix il me chante Quelque chose de mon cher pays...

Et avec cette pensée je m'endormirai, Et je ne maudirai personne!... »

S'il y a une parenté évidente entre Mtsyri et le Giaour de Byron, l'originalité de L. éclate, dans son poème,

(1) Cf. la Confession, strophe V, et le Boiar Orcha, p. 240.

par ce fait qu'il s'y est mis tout entier, avec son âme de passion et de révolte, avec ses rêves de vie libre, avec son orgueil indomptable. Ce désir d'épancher ses sentiments l'a entraîné à des invraisemblances et à des exagérations qui sont très sensibles. Mais ces défauts sont largement compensés par la richesse et le pittoresque des descriptions, par le sentiment profond qui anime tout et fait que volontiers on oublie les déclamations. Mtsyri, comme on l'a vu, est une réplique de deux autres poèmes : la Confession et le Boiar Orcha.

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