‹ Les 14 stations du Salon 1859Chapitre 15 sur 80 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Comment je fis rencontre d’un critique — et de ce qui s’ensuivit.

Cherchant un rafraîchissant aux excitations puériles de mon esprit, j’entrai dans un cabinet littéraire où je vais bâiller quelquefois.

— Donnez-moi un livre... consolant, dis-je à la dame, — un livre qui ait le secret de distraire des oppressions.

— Consolant?... Bon , dit-elle , propos de femme. Elle grimpa sur son échelle et me tendit les Mille et une Nuits , après avoir soufflé sur le livre avec un sourire malicieux.

— Ma chère dame, lui dis-je à l’oreille, je ne partage pas encore le sort des rois trompés par leurs sultanes, mais je ne puis que vous remercier pour la sagesse philosophique qu’il contient. Hélas! j’en ai grand besoin, pensai-je, et je devrais savoir prendre mon parti de choses dont tout le monde s’arrange convenablement.

— Parbleu ! s’écria un critique obèse de ma connaissance , qui vint droit à moi en secouant sur ses yeux

ses longs cheveux légendaires, — vous voilà?... que devenez-vous donc ?

— Je deviens causeur, — peu de chose.

— Dans quel pays littéraire ?

— Dans le Quart d’ Heure :une île découverte hier au public émerveillé (pardon, c’est une formule). J’y ai fait rencontre de deux exilés se racontant mutuellement leurs aventures ; j’ai dit à mon tour les miennes à travers l’Océan peu pacifique de Paris. Maintenant, nous sommes en train d’y construire une vaillante pirogue, bonne à flotter, bonne à combattre. Notre grande originalité consiste à nous servir de plumes pour avirons.

— Ceci est du Watteau tout pur.

— Votre image vient à propos. Figurez-vous que je suis chargé de peindre la pirogue, — sort funeste !

— Tiens, je brosse le salon du Journal des Inutiles. Lisez-moi, vous verrez...

— Merci.

— Eh bien ?

— Eh bien, la palette m’est aussi inconnue que le mausolée d’Omar. Je suis dans la situation de cet esclave français à la cour de Maroc, qui s’improvisa fièrement maître peintre pour échapper au supplice de la décollation infligé à ses compagnons. De même qu’il couvrait d’informes barbouillages les murs de Sa Hautesse, je couvre mon papier d’informes jugements. Je ne suis sûr ni de mes yeux ni de mon esprit. — Vous riez? En effet, cette susceptibilité est

peut-être un peu exagérée; dans tous les cas, elle implique une louable modestie.

— N’est-ce que cela? vous êtes encore bien innocent pour un juge. Imitez-moi, mon cher; je vous livre mon procédé : Nous voici dans un cabinet de lecture, n’est-il pas vrai? j’y viens tous les jours. Je feuillèle les journaux, les revues. Tout article sur le salon me passe par les mains. Je l’analyse patiemment, j’en fais des extraits, — et, après avoir amalgamé le pour et le contre , j’y ajoute, sous façon de condiment, quelques erreurs ou quelques vérités que j’ai notées moi-même devant le tableau.

Cela ne fatigue aucunement. Je fais mon article de l’article de tout le monde. Le croiriez-vous? ma combinaison fait école. J’ai trois amis cfui se trouvent fort bien de ma recette; ils l’ont eux-mêmes communiquée à d’autres avec la même abnégation. — Au revoir.

— Merci.

— N’oubliez jamais d’arriver apres les autres et de répéter ce qu’ils ont dit ensemble. C’est le meilleur moyen de passer pour un homme supérieur.

— Que le diable te décore ! m’écriai-je.

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