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VUE DE TOLÈDE

Si vous aimez Tolède , ami , Tolède I la fière ville épanouie sur les rives duTage, où brillaient les fines dagues, où résonnaient les fortes armures, où se donnaient les grands coups d’épée, — Tolède la vieille ville des vaillants, des rêveurs, des jeunes poètes et des grands romantiques, — cité de fer, d’amour et de chevalerie, reine des sonnets et des clairs de lune goguenard; si vous l’aimez, dis-je, et si vous êtes tenté de faire ce pèlerinage moderne à travers les ruines du passé, je vous engage à prendre Théophile Gautier pour compagnon. Lui seul saura merveilleusement vous présenter à la vieille duègne espagnole. Ne prenez pas pour guide M. Dauzats, il vous égarerait. Allez plutôt avec ce dernier faire une visite au Mont-Carmel. Votre cigare allumé, partez; — c’est tout près. Entrez dans le Luxembourg, et regardez la jolie toile dans sou cadre d’or.

Mais ici, fermez les yeux; — c’est une vengeance de poète classique.

Bouguereaü. Le Jour des Morts. — Dans un petit

paysage de convention, affligé d’une croix, et qui ressemble fort à un jardin par l’agrément de sa gentillesse, deux jeunes femmes, vêtues de noir, prient et pleurent. — Prient et pleurent? Dieu seul pourrait le dire.

Elles sont enlacées et leur douleur affecte une amabilité qui n’est pas sans ch arme .

Hélas ! monsieur, n’avez-vous jamais souffert pour exprimer ainsi le déchirement d’âmes?... Ne vous êtes-vous jamais agenouillé dans un cimetière , buvant vos larmes , la poitrine déchirée de sanglots contenus1, tordant vos mains, appelant à grands cris l’àme ensevelie?...

Mais passons devant cet arrangement, cette froideur , ce talent d’apprêt, — et laissons encadrer à d’autres, pour leurs petits sentiments funèbres, cette jolie vignette élégiaque. Nos mausolées sont moins gracieux...

Dans le drame de Macbeth, Macduff, au moment de se venger, s’écrie, en parlant du tyran qui a fait égorger toute sa famille : « If n’a pas d’enfants ! » Oh! sublime cri! Et vous, monsieur, n’avez-vous pas des deuils amers?... — peut-être; mais si votre cœur gémit, votre pinceau reste bien indifférent...

Portrait de Me D ... — Un pensum de brosse , — très-bienfait. La dame est jolie: Aucune ampleur, mais un travail honnête et soutenu. Le commun nous étouffe. Ah! Seigneur, que cela' fait de mal à l’âme !... : . • y.

Froment. La Danse des œufs. — Sur un fond gris, — une couronne d’épines se tord entourant le cadre de la scène intime. Cela veut-il signifier que le métier est épineux? — je le crois. Sur deux socles historiés de bas-reliefs, deux Amours se tiennent debout, agitant des écharpes qui relient la danse de trois jeunes filles, — trois grâces. Les œufs sont disposés symétriquement sur un tapis. Elles dansent dans un rliytlime charmant; elles s’avancent, prudentes, légères, mêlant la grâce à l’esprit, et la malice à la volupté. Les méchants Amours les fouettent avec une enfantine cruauté. Les malins enfants se réjouissent de cette espièglerie. Mais admirez comme elles dansent! La première, en robe violette, rêve... Ah! la jolie fille! quel dos gracieux! quels bras souples et caressants! La seconde, en robe verte, presse le pas... Quel adorable silhouette ! La troisième, enrobe rose , s’avance , amoureuse et lascive. Quel beau corps !

Ce tableau me charme. Je voudrais m’y arrêter plus longtemps et le peindre avec des mots prismatiques. Il est d’une exquise originalité. Le coloris a l’attrait le plus délicat, le plus rare. Que de peintures renommées je donnerais pour celle-là! Vous cherchez la grâce, l’esprit, le charme, le sourire heureux pour vos ennuis, — prenez. J’aime cette douce et suave émotion. La nature y est pour peu de chose : c’est le rêve, mais le rêve qui vient d’elle et qui charme comme ccs bruits mélodieux passant à travers

les arbres des forêts. Voilà comme je l’excuse et comment je l’aime.

M. Gondolin lui-même est de cet avis, — ce qui n’est pas un mince éloge. Il a pourtant toucjié un mot des devoirs de la pâte. Je n’y ai rien compris, et l’ai laissé dire.

Gendron. La Délivrance. — Si vous aimez les contes, ami, M. Gendron vous en dira de délicieux. C’est la plus aimable fée que je connaisse. Il parle à ravir avec esprit et sentiment, — tantôt triste , tantôt gai. Il est la joie des critiques qu’il a toujours le pouvoir de soustraire à leur morosité. — Si vous êtes triste, voyez en poêle sa douce élégie : Funérailles d’une jeune fille à Venise.

Lambron. Un Flâneur , — qui n’a pas beaucoup travaillé par conséquent; son bilboquet est joli; — mais combien je préférerais une palette ! Son pourpoint et sa chemise me plaisent assurément ; — mais pourquoi la couleur n’est-elle pas plus juste d’effet?. Malgré tout , cette peinture est agréable. Je me permettrai de dire au peintre qu’il se trompe en voyant tout d’abord la nature par le côté décoratif. — Il en fera à sa manière, tout en se souvenant que les maîtres ont d’autres lois.

Le Flâneur. — C’est bien dit. Le Paresseux eut changé la thèse. — Le Piocheur la gâterait, J’engage

M.Lambron à se faire un composé de travail des deux derniers termes. Qu’il réfléchisse à ce bel axiome : « La vérité est bonne à dire, n

Làmbinet. Prairie au mois de juin . — Dans les champs. — Deux jolies prairies,' vertes et fraiclies.

Gondolin m’a dit que c’était parfaitement exécuté, — et, avec un soupir: « Ah! si j’éUiis grillon! comme je chanterais la gloire de M. Làmbinet.

Baudry (Paul). — Jë ne sais rien de ce qui se passe ici-bas; je ne connais ni P Académie — ni M. Ingres — ni l’art noble — ni les journaux — ni les coteries — ni le critique Juste-Milieu chargé d’abrutir régulièrement le public au moyen de spirituelles niaiseries — ni Y Opinion des gens du monde — ni le mot courant des ateliers — ni la succursale de Nadar — ni le spirituel Albéric Second — ni Lui et Elle — ni M. Feydeau — ni les Oreilles du roi — ni Hyacinthe — ni le Quart d' Heure. En un mot, supposez-moi tombé de la lune et rendant visite à une étoile de votre globe, — mais tombé de la lune avec quelques sentiments d’art, une intelligence à peu près saine, des souvenirs de promenades artistiques, une vision à peu près juste xlé lantàkire.

Voilà le point où je désire me placer pour juger

M. Baudry. On me conduit donc aux Champs- Elysées, séjour bienheureux des arts, — je ne dirai pas décédés... J’entre, et je suis amené tout d’abord, par un officieux, en présence du peintre. Je vois:

La Madeleine repentante, “—Une jeune fille, à demi couverte d’une tunique bleu-pâle, est couchée, sur le côté, dans une espèce de grotte sombre. Ses deux mains s’appuient sur le sol. Elle est faible, languissante; ses yeux gardent la trace de larmes, ses cheveux tlottent sur ses épaules. A côté d’elle, on voit une croix, un peu de paille , un crâne , une cruche. Des orties poussent vivaces dans cette terre ingrate.

Le fond se compose de terrains vert-clair, de rochers plus accentués , — et de quelques petits arbres d’horizon. Le ciel ajoute plus loin sa gamme bleue.

Voyons d’abord le personnage, ensuüe le paysage.

Les yeux sont doux, intéressants ; la pose du corps est harmonieuse, — et même inspirée. Mais quelle petite nature! quelle peau ridée et fade,— etflasque. Les ombres sont travaillées , tiraillées, maigres. Le bfas droitnese modèle en aucune façon; — les tons ne se soutiennent pas et donnent de près la désagréable qualité de repeints sur une vielle toile. Les passages de lignes, indiqués en traits noirs, ne contribuent pas peu à exagérer encore le cota chétif et pauvre de cette nature. Le cou ne soutient pas la tête ; les cheveux ont lè petit caractère de cheveux soulevés par un aimable zéphyr, — et, en dépit des yeux, la

tète est d’un caractère mièvre qui ne dit rien à l’esprit. C’est une peinture absolument moderne : moderne par l’accent, le sentiment, le goût, l’art, — j’y trouve un appauvrissement de nature et d’âme des plus marqués.

La draperie n’a aucune majesté , — aucune grandeur. Comme ton, elle appartient aux Vénitiens.

Voilà donc Madeleine?... Y pensez-vous, — la bienaimée du Christ! Mais, monsieur, je l’ai rencontrée, hier, sur le boulevard, en calèche découverte. Elle allait au bois. J’ai deviné son corps aux plis de sa robe. C’était bien elle; on vous aura trompé comme j’ai été trompé moi-même, — car, après m'avoir ébloui d’une principauté polonaise, j’ai appris qu’elle était modèle. Bien peinte, vous pouvez en faire une agréable pénitente ; — mais ne parlons pas de Madeleine ! Paris est un affreux désert, j’en conviens, mais aucunement le sien.

Les terrains sont à peine ébauchés en nuances agréables , — dans un aspect de nature qui dit, non pas un sentiment individuel , mais des souvenirs de peintures. C’est d’une absolue insuffisance, — et d’un grand dédain de travail par impuissance ou par système. Comme il me semble voir que cette manière tend à devenir le fond même de la peinture de M. Baudry , je l’avertis qu’elle n’a ni vérité, ni force, ni grâce, ni avenir; — rien de sérieux, de voulu, de viril.

Une clarté douce, une harmonie caressante, voilà les qualités dominantes de cetle toile.

La Toilette de Vénus. — Elle est dans un paysage clair, très-souriant, les genoux inclinés sur une étoffe bleue qui couvre la pente d’un terrain gris. — ■ De la main gauche, ployant son bras autour de son col, elle caresse sa tête; de la droite elle badine avec LAmour qui lui tend un miroir, — et se regarde, — et se sourit avec une coquette nonchalance. A terre, nous voyons un arc, un coffret plein de parures somptueuses, — de plus, une couronne de reine. Idée : la beauté mérite un trône. Plus bas, un fragment de chapiteau. Une draperie pend à droite ; deux colombes commencent leur dialogue amoureux sur les arbres.

Je ne dirai rien du paysage , ni des quatre petits arbres d’atelier , en croix , dont M. Baudry se fait suivre , et qu’il plante dans toutes ses inspirations. Mais que faut- il penser des terrains comme fermeté, de la peau de lion modelée en boue, de l’étoffe violette sur laquelle repose l’enfant, du chiffon jaune (un chiffon , en vérité , suspendu aux branches)? Je ne vois là qu’un ton uniforme, terreux , triste. La Vénus et l’Amour ne (liftèrent en rien comme carnation ; les lignes n’ont ni ampleur, ni force. — Quant à une étude consciencieuse de nu, il ne faut pas absolument l’espérer. Si je passe au dessin, je le trouve maigre, écourté, sans noblesse et sans chaleur. Le détail s’y consacre petit, petit, avec des allures mignarcfes qui choquent. — Peinture sèche, et gracieuse avec excès, le sourire savant d’une femme laide qui veut plaire.

lfi-2

Portrait de Mme Z. de D. — Cette jolie dame sc dérobe sous une table qui prend elle-même la moitié de Ja toile ; elle est enterrée dans le cadre; on 11e voit plus qurune robe. Toujours les mêmes rapports : du 1)1 eu, du blanc, une étoffe grise. C’est l’ordonnance générale de ses peintures. Ce qui 11e prouverait ni fécondité d’observation, ni vérité. La robe sc casse par plis; la tête est grattée, sèche, enveloppée d’une peau deux fois trop courte. Et la main, quelle disgrâce! Je veux bien admettre avec vous, ami, que nous sommes en présence d’une précieuse habileté.

Guillemellc. — Jolie mignonne, elle était bien digne d’être la sœur de l'Infante, mais elle n’eu est que l’humble servante, malgré sa robe, ses rubans et ses cheveux.

, Pochade dessinée et peinte facilement. M. Baudrv intitule cela : Étude; — je voudrais bien savoir de quoi, par exemple. La tête vue de face, les oreilles s’effacent, n’est-il pas vrai? Ici, on les voit en entier : aussi le visage est-il complètement aplati. Le cou, outre qu’il est faux de nuance, 11e s’attache pas. Ce sont là de ces plaisanteries d’âtelier qui ne doivent pas en franchir le seuil. La mort subite d’un artiste peut seule leur donner une juste consécration.

Portrait de M. le baron Jard-Panvillicr Bien peint, — très-étudié; sa meilleure toile, — etsasuperbe toile. Elle est voulue et réussie. L’homme est maigre, sec,

LES 14 STATIONS DU SALON, irritant. Cela tient, ce me semble, un peu au procédé qui a quelque chose de cassant. La nature la plus maigre ne perd jamais de sa souplesse. — Frappez sur le visage, vous sentirez la chair; — - frappez ici, — vous risquerez de le casser, et il en sortira de l’eau comme d’une fiole. La tête a de solides qualités; les incidents s’y succèdent avec une grande variété de gammes. Le travail est frêne, net, accordé, heureux.

Portrait de M. de Vilgruy. — Moins bon. Le dessin en est sec (regardez le visage, par exemple) ; ces lignes maigres, dans un *plan gras , choquent par la non-unité des liaisons. Il y a beaucoup d’indécisions. — La partie droite de la tête n’a ni vigueur, ni relief. Le dessin n’est pas juste.

J’en aime la couleur générale.

Voilà une longue analyse, patiemment faite. Nous la terminerons par quelques rapides considérations.

M. Baudry est l’homme des tons agréables. Une gamme à peu près juste et heureuse une fois trouvée, il n’en sort plus. Ses peintures prennent des airs pâlis et négligés qui leur donnent un grand désavantage d’individualisme, en les faisant ressembler à des copies de maîtres exécutées dans un sentiment moderne. Il n’est pas sûr de son dessin , il n’estpas toujours sûr de sa palette , et se rabat pour l’effet s ur des fioritures d’exécution qui disent un brillant virtuose et non point un profond harmoniste. On ne saurait nier sans injustice à M. Baudry le goût , l'idée , l’esprit, la grâce. Il ,a d’heureux dons de charme. Mais il

irrita encore plus qu’il ne séduit par un certain sansfaçon de talent, une désinvolture de mauvais aloi tout à fait indignes de la réputation que le public lui a faite, — un peu par avancement d’hoirie. Il peut beaucoup, — et n’a qu'à vouloir pour cela; alors nous aurons un peintre vraiment intéressant, sinon grand, du moins très-caractéristique, — jamais banal;—car la Madeleine, malgré ses excessifs défauts, est une œuvre délicate. J’en ai d’abord signalé la douceur, l’expression, l’ordonnance. Vénus à sa toilette se pare avec une véritable nonchalance de souveraine.— M. Jawl-Panvillier dit un peintre de race.

Le grand malheur de M. Baudry est d’avoir été gâté, dès le début, par la critique, qui cria au miracle sans le voir , et par de bons petits amis bien superficiels qui lui offrirent, à ce propos, les bonbons les plus savoureux de leur louange complaisante. Il eut la tête un peu éblouie de métaphores, et ne se servit de la logique que pour établir rapidement sa réputation. En cela, il était dans son droit; la foule a besoin d’être surprise. Mais une fois consacré, — Je talent doit faire agir ses véritables forces, car on est plus que jamais porté à le nier, à le contester, à le disséquer. 11 faut une bravoure double et habituelle; il faut grandir encore. Rien n’est plus facile qu*unc chute dans ces conditions. Les jaloux, les rancuniers, les douteurs n’attendent-ils pas ce moment pour vous opposer le plus terrible adversaire que vous ayez à redouter, — c’est-à-dire vous-même ï — et cela à l’aide de comparaisons incessantes...

M. Baudry use trop de subterfuges, d’amalgames petitement combinés, d’adroits procédés de couteau, — de pinceau, — de fonds de toile. Il n’a pas le respect de son métier. Rien ne dit une exécution franche, cordiale, convaincue. Tout doute, Nous dirons qu’il doute avec esprit pour contenter tout le monde.

Ce portrait de M. Jard-Panvillier est véritablement supérieur, d’expression et de travail; je n’en vois aucun à lui opposer ici. Voilà le yéritable point de départ d’un talent honoré. Plus que jamais, à cette heure décisive, après avoir jeté un regard très-sérieux sur l’œuvre de M. Baudry, je l’engage à se lancer à corps perdu dans les choses simples et à les rendre, sans parti pris , le plus enfantinement qu’il pourra. Son pinceau est roué comme une danseuse, — très-bien ; mais que son esprit, par contre, renonce au monde. Le canonicat est au bout de cet acte de foi.

Hamon. L'amour en visite. — Ma sœur n’y est pas , disait le peintre un jour dans sa charmante idylle grecque,. toute souriante, si délicate, fraîche comme une strophe d’Anacréon, qui donnait à la peinture un poète de plus. Cette grâce, cette douce sérénité d’âme, cette jeunesse et cet esprit si pur, ce style trouvé par l’âme éclose au monde antique et non par un enseignement d’école — poésie intuite et non lettre morte

— nous plurent infiniment. Peu de fois nous avons applaudi avec une pareille satisfaction. Ce fut noire rêve favori dp moment: avec quel plaisir je parlais du peintre, et que ses efforts m’intéressaient!.. Depuis... toute chose change en ce inonde!., depuis... Mais pourquoi revenir au passé pour n’y trouver que plaintes et regrets... Voilà longtemps que M. Hamou se répète à lui-même cette douce raillerie: Ma sœur n’y est pas. Elle est partie en effet, sa jolie sœur l’inspiration. — Mais où se cache-t-elle, et comment la ramener?— Ce petit amour l’a-t-il rencontrée? Je crains qu’il ne soit obligé de faire bien des visites aux retraites cachées, avant de découvrir la belle sournoise.

Ma sœur n’y est pas... Elle était pourtant la joie de la maison !...

Ma sœur n'y est pas... Triste symbole dont souffre plus d’une âme sans se plaindre!...

Ce n’est pas Biaise Gondolin qui se préoccupe de semblables afflictions — il sourit... Avec quel plaisir je^e battrais.

Bougu^ieau. L’amour blessé. — La composition est charmante, d’un sentiment plein de tendresse et de douceur. Je voudrais pouvoir en dire autant de la peinture. Quel dommage! peut-on mieux exprimer une idée? O belle nature antique, sois saluée partout, toi qui sais si bien inspirer !

Étrange personnification de l’amour que cet enfant toujours souriant ou pleurant, cruel et tendre, naïf

et sceptique •— éternellement en guerre avec luimême, et blessé de son propre trait — pour en mourir — pour en rire !

Blin. Le matin , clans la lande. — Un grand terrain verdâtre, couvert de givre, plein de flaques d’eau. Il est coupé dans sa largeur par un mur de terre couronné d’herbes. Une colline s’étage à côté. L’horizon brun se soulève doucement sur. le ciel gris. Au milieu de la prairie, des peupliers se dressent dans un mouvement bizarre. Les corbeaux croassent en bas, par troupes, noirs convives de la solitude — croassent de leurs voix gutturales... — peut-être le poème d’Edgard Poe. Chaque bruit doit résonner aigrement dans cette froide nature. Venez, poètes. Les corbeaux animent sa pâleur triste ; ils y font entendre leurs plus singulières chansons.

Les arbres, les arbustes, les fougères sont un peu compactes. L’air ne saurait les percer. Je vois trop d’adhérence dans les choses que le vent peut faire plier. Nature maigre et engluée; — gare aux oiseaux — gare aux critiques.

Ce qui domine , c’est un grand sentiment. — Grondolin ajoute : de convention. Je crois plutôt : de souvenir.

Après Vorage . Dans une plaine* deux grands chemins parallèles, séparés par un ruban de verdure. Ils vont se perdre sur la côte où quelques arbres se tordent* battus par le vent d’orage, ainsi que des sup-

i6S * LES 14 STATIONS DU SALON, pliants. La pluie tombait tout à l’heure. L’horizon trace une mince ligne brune sur le ciel nuageux. Les chemins creusés et rompus à divers endroits, caillouteux à d’autres, s’emplissent d’une eau verte que le soleil boira demain.

Même accent. M. Blin a une originalité particulière dont je lui tiens compte — et grand compte.

Toulmouche. Le château de cartes. — C’est joli, — charmant, — gracieux, — coloré, — fin, — et c’est affreux. Ils sont là quatre enfants, maniérés, tous ressemblants , tous habillés pour la circonstance. Le peintre a dit à la peinture : Tenez votre tête droite, petite. Alors, elle s’est levée, boudant avec coquetterie, gauche et revêche, sans naturel, — enfin, bonne à donner à un mari. — Pauvre succès.

J’aime M. Toulmouche; son nom m’intrigue; j’au • rais voulu l’applaudir. — Que voulez-vous, sa peinture m’irrite. Il sait beaucoup, certes; il travaille d’une manière adroite ; il dessine correctement — et avec tout cela n’arrive à mettre sur pied que des fadaises. Les enfants font des cocottes, — M. Toulmouche les aide.

Est-ce bien la peine d’avoir du talent pour cela?

Gondolin me fait observer que de très-grands génies ont joué au cerceau, témoin Weber, comme le dit spirituellement M. Xavier Aubryet à propos d’Abou- Hassan. Je ne trouve rien à répondre à cela.

Voyons la Prière du même auteur, — peut-être se-

rons-nous plus heureux? En vérité, non. Je retrouve ici les mêmes défauts, — le même talent, mais voué à un système que je ne puis définir ni parla raison ni par la folie. M. Toulmouche peint les enfants sans guère les connaître, on le devine. Faites-les simples' au moins, cher artiste : leur première et unique qualité n’est-elle pas l’absence de toute prétention?

Laissez l’afféterie commencer à l’adolescence, et n’en dotez pas, pour l’amour de ce" monde, ces délicieux petits êtres, qui ne songent qu’à être gâtés, gourmands, paresseux, ingrats, indifférents, fantasques, raisonneurs, têtus, bavards, incorrigibles, pleurnicheurs, câlins, tapageurs et... adorables?...

Lavieille. Le hameau de Bûchez. — Paysage sec et strident. — Une bonne impression de solitude et de calme. Nous reviendrons au peintre.

Pasini. Passage d'une caravane à travers les défilés qui séparent la Perse des grands steppes du Khorassan. — Nature terrible, aride, brûlée, calcinée, effritée, rugueuse. Le soleil tombe, aveuglant, sur les voyageurs, hommes et bêtes, qui ondulent comme des fleurs mouvantes, à travers ce désert de roches. L’effet de ce tableau est étrange. Je le crois un peu violenté. La plaine de sable, où le ciel promène les grandes ombres de ses nuages, offre un aspect liquide. Le ciel est bleu, l’horizon violet.

Ah ! le beau J’étrange pays ! Quels horizons ! quelles pensées ! De tout l’Orient, c’est la Perse que je pré-

fèrc; et mon désir de la visiter ne se peut comparer à rien — tant il est inexplicable et mystérieux.

Elle a pour moi des attraits d’art, de civilisation, de sites, d'habitudes que n’ont, point les autres pays mahométans. J’adore son passé romanesque, j’aime son présent nonchalant. — J’admire ses poètes, ses femmes, ses fêtes, sa gravité douce, sa philosophie aimable et jusqu’à sa mollesse gracieuse. Je voudrais parler sa langue ; je voudrais m’en faire aimer en lui dounant un jour quelque précieux témoignage d'affection.

O folies charmantes de l’esprit !

Je me rappelle avoir lu sept fois le merveilleux et fabuleux voyage de Tavernier, ce marchand de pierreries poète — et cela avec un bonheur inexprimable, une joie d'enfant, — car j’étais tout jeune enfant alors. J’aurais voyagé en Perse les yeux fermés. M. Pasini a fait autrement, — vous le voyez par ses deux singuliers tableaux. Je l’applaudis et je l’envie. Heureux homme !

Nous parlerons plus tard de ses dessins qui sont fort beaux.

Lazerges. Le Printemps. — Une jeune femme blonde assise sur l’herbe au bord d’un ruisseau où trempent ses pieds blancs. Elle est harcelée d’amours et cherche à se défendre de ces frelons rieurs. Le groupe est heureux — et fait sourire. Mais qu’a-t-on fait du soleil de ce printemps?...

Mazerolle. Portrait de M. A ... et de sa famille.

Portrait de M. B... et de sa famille . — Les plaisirs du ménage. Des bucoliques d’intérieur résumées par des jardins, des attitudes sentimentales, qui font penser au Gymnase ; des colombes, des cerceaux, un éléphant monté sur voiture ! Bonne poésie domestique, excellente contre l’exaltation. Tout y parle de paix, de comfort, de sourires calmes, de conversations solennelles et de pittoresque ennui. Faut-il vous souhaiter pareil bonheur, cher ami? Je ne sais pourquoi la redingote de M. B... me gêne lioriblement. Une redingote, — de la poésie, — des breloques — et des fleurs... étrange amalgame! Enfin, il faut s’habituer à tout.

C’est bien peint, — naturel, — l’ordonnance générale ne manque pas d’harmonie. Trop épousseté comme nature, — de beaucoup préférable au grand Néron du même auteur qui n’a guère .que des qualités négatives .

O père de famille! ô poëte^ etc...

'e me demande sérieusement pourquoi M. Émile ■^u‘er n’a pas peint ces deux tableaux. Ils lui reviennenie droit et pourraient servir d’illustration bciur- Se01 à sa poésie.

■^ceci n’est pas écrit pour dire du mal de noire spiritq académien.

-d .armant tableau, — déssn^ ~ - une harmo-

nieuse netteté , bien éclairé , d’une couleur délicate, avec un grand sentiment d’art, un grand

MOI

Non, mais ils se ressemblent par le côté tragique : tragique bourgeois, tragique classique.

GONDOLIN.

Nous dirons alors qu’il est son élève — de grand avenir.

Tournemine. Oiseaux pêcheurs en Asie. — Un pont franchissant un courant d’eau en trois enjambées, — un mamelon gris. Derrière s’épanouit la coupole blanche d’une mosquée, — un minaret s’élance à côté, vers le ciel, radieux symbole de la prière, — près des tours carrées d’une forteresse. Dés cavaliers passent le pont dans l’or blond des flammes du couchant; — le ciel éclate de lumière.

Mais le charme est là, — tout d’abord visible et souverain, — dans cette rivière qui vient à vous.

Des canards, des cigognes, de grands oiseaux aux ailes roses, aux longues pattes pourpres, au gros bec des canards sauvages plongent leur co,u dans l’ea la traversent, la fouettent de leurs ailes, la troubl ^ de leurs ébats, la griffent de leurs pattes, — e/c bercent, et crient, et fendent l’eau reposée. mie! qui ne serait heureux!....

heureux- pOMAV mais qu7a-t-on fait | leil de ce printemps?...

Mazeroue. Portrait de M. A... et de sa famille.

des croyants, cct horizon violet, ces brillants cavaliers, cett onde, ce pont aux blanches portes s’ouvrant sur l’infini et reposant sur l’eau, — deux chimères pour le pas de l’homme î Enivré par cette lumière de l’adieu, moi, voyageur pensif des rêves, je me souviens.

Je me souviens des choses heureuses de ma vie, de tout ce qui a rayonné et brillé autour de moi ; — de pareils ravissements , de pareils mensonges ; cette forteresse ressemble à mon château de cartes, — ces cavaliers à mes héros solennels — Et moi aussi, dans l’onde limpide de mes souvenirs, de blanches émotions rêvent, se baignent et se bercent !...

Et, tandis que le doux soleil luit, que tout est fête à nos cotés, tète sur mon front, de cruels oiseaux, de mortelles désillusions plongent leurs becs aigus au fond de mon cœur, en arrachent toutes les douces pensées, les tendresses, les espérances, les félicités, les croyances qui s’y promenaient insoucieuses, et les dévorent, — les dévorent avec une insatiable avidité. Oh! jolis oiseaux! que vous me torturez cruellement !...

De Curzon. Chapelle du coucent de Saini-Benedetlo , ( Etats-Romains ). — Une femme est agenouillée au pied de l’autel, — une autre s’avance. Deux s’agenouillent dans l’ombre. Le choeur est éclairé en vive lumière, ce qui produit l’effet le plus gracieux. Les lampes brûlent.

Charmant tableau, — dessiné avec une harmonieuse netteté , bien éclairé , d’une couleur délicate, avec un grand sentiment d’art, — un grand

sentiment de paix et de foi. On 11e pouvait rendre mieux ce poétique asile de la prière. 11 vient de là comme un Souffle de ferveur, de recueillement; la piété vous gagne, — et à votre insu, sur vos lèvres, chante l’invocation mystérieuse : Ave Marial

Mais qui se chargera de sonder l’abîme qui sépare ce tableau de celui du Tasse à Sorrente , — maladive , discordante et puérile inspiration ? La nature peut seule en cliucliotter tout bas la raison à l’oreille du peintre.

Je respecte trop le talent de M. de Curzon pour ne pas éviter toute appréciation de ce gentil monstre.

Ce qui me choque éminemment, c’est le choix douteux de l’envoi allant avec un égal courage du Tasse , — aux murs de Foligno , et près de Civita- Castellana , — deux toiles dont vous connaissez le mérite supérieur. Pour un esprit de jugement et de goût, cela étonne. — Peut-être a-t-il raison aux yeux du public? Le public est un grand sot composé et compassé qui n’a jamais eu en vive admiration les choses simples.

MM. de Goncourt ont dit un mot très-piquant et très-profond au commencement de leur belle étude sur les Saint-Aubin , deux peintres oubliés du xvme siècle :

« Rien ne réussit en France comme l’ennui. »

Ce mot mérite les honneurs du proverbe.

Lecomte (Emile). Portrait de mademoiselle O. —

Une jolie fleur conservée en serre. Trop de roses, trop de lis.

Boulanger (Gustave). Lucrèce. -—Un catnée antique plein de grâce et d’esprit, — babillard, gai, heureux. Sa Lesbie retombe dans la manière moderne. Les Rahia — sont de froides académies arabes.

Baron (Stéphane). Rolla. — La belle Marion dort toujours dans son grand lit, de son poétique sommeil, aux régions étranges où la vit le poète ; — mais ici Rolla n’est pas Rolla, et Marion n’est pas Marion. Tristes enfants ! qui vous définira jamais?...

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