‹ Les 14 stations du Salon 1859Chapitre 24 sur 80 · L’ENFER · texte numérisé non relu

L’ENFER

« Au milieu de la course de notre vie, je perdis le véritable chemin, et je m’égarai dans une forêt obscure : ah ! il serait trop pénible de dire combien cette forêt dont le souvenir renouvelle ma crainte, était âpre, touffue et sauvage. Cette entreprise serait si amère, que la mort ne l’est pas davantage

« Après m’être reposé de ma fatigue, je continuai d’avancer en gravissant avec effort la colline déserte. Mais voilà que tout à coup une panthère agile et tachetée de diverses couleurs, se présente à ma vue et s’oppose tellement à mon passage, que plusieurs fois je me retournai pour prendre la fuite

« Cepehdant, une nouvelle frayeur me saisit à l’apparition d’un lion horrible : il semblait courir vers moi à travers l’air épouvanté , portant la tète haute, et paraissant pressé d’une faim dévorante. En même temps, une louve avide, d’une maigreur repoussante et souillée encore des traces de ses fureurs, en fixant sur moi ses yeux ensanglantés, me fit perdre l’espoir de franchir la colline

n Je me précipitais au fond de la vallée ténébreuse, lorsque je distinguai devant moi un personnage à qui un long silence paraissait avoir ôté l’usage de la voix. En l’apercevant dan>

LES i4 STATIONS DÜ SALON, cet immense désert, je lui criai : « Prends pitié dé moi, qui que tu sois, ombre ou homme véritable. »

« Il me répondit ; « Je ne suis plus un homme; je T ai été. J’ai reçu la vie en Italie : mes parents étaient originaires de Mantoue. Je puis dire que je suis né sous le règne de Jules César, quoiqu'il n'ait été revêtu de la dictature que longtemps après ma naissance; et j’ai vécu à Rome sous l’empire bienfaisant d’Auguste, quand on adorait encore des dieux faux et trompeurs. J'ai été poète, et j'ai chanté le pieux fils d’Anchise, qui a fui loin de sa patrie, après l’incendie de la superbe Troie. »

Ainsi parle Dante.

Ainsi s’exprime Corot. — Regardez, ami, de tous vos yeux la scène terrible et sombre.

Le soleil s’est couché! — a-t-il lui jamais sur cette nature en deuil?... Il fait nuit presque; une nuit lumineuse, et pourtant triste, désolée où l’horreur et le remords doivent promener leurs fantômes ! — c’est comme le vague effroi, la mortelle inquiélude d’une ame que son premier amour abandonne. Tout est ténèbres, — et ténèbres rayonnantes. Des arbres, à droite, déchirés, rompus, dont on ne voit que le tronc et les premières branches qui cachent le pied d'une montagne, se contournent, s’exaspèrent avec la maigreur fébrile et violente des bruyères sauvages. — Pareillement, à gauche, trois arbres s’allongent avec une lugubre inquiétude dans l’air froid qui souffle à travers ce morne paysage, et singulièrement... Oh! cela dit le poète,-— le rêveur, l’inspiré!,..

— Celui du milieu, plus petit, agile et vivace, flexible comme une baguette de coudrier, serpente. entre les deux, — famille de monstres dont il est le plus chétif et le plus turbulent rejeton. Rien de comparable à cet eflet d’une simplicité puissante. Le vulgaire n’y voit rien, — il est frappé par l’expression sans la pouvoir expliquer. L’homme d’art y reconnaît le coup de gritfe des créations supérieures ; — cette sorte de signe magique, pensée, couleur, ou note qui dit une âme d’élite et la place hors du cercle banal des médiocres inspirations. C’est l’algèbre mystérieuse des élus. — Hélas ! que de fois n’ont-ils pas à souffrir les premiers de leurs sublimes problèmes, devant une foule idiote qui, ne comprenant guère, n’est que mieux disposée à leur jeter au visage la boue de sès sottises. L’art pur est un suicide; — ceux assez audacieux pour l’accomplir, sont des héros ; — quelquesuns y succombent, d’autres y prennent l’autorité d’une juste domination; — d’autres! bien peu : car la lassitude est, vous le savez, au bout de toute action humaine,— et tant de grandes âmes ressemblent aux oiseaux : ailes puissantes, pauvres corps frêles.

Des oiseaux!... il n’y en a point ici; seules la tristesse et l’effroi chantent de lugubres prophéties. Une panthère, aplatie sur le sol, rampe avec des ondulations de vague courroucée; un lion, présentant de face sa formidable tête, vient à vous, battant l’air de sa queue sifflante, secouant ses crins durs d'un mouvement furieux ; une louve maigre étire son échine irascible et montre sa gueule saignante.

Devant ce sauvage trio de passions rugissantes, Dante s’effraye, avec un geste qui exprime admirablement sa mortelle angoisse. — Virgile sourit, lui, Famé bienheureuse délivrée des liens terrestres, et indique le chemin maudit, où les bêtes humaines se montreront à leur tour, — avec bien d’autres rages.

Le ciel est gris, plombé, — mais très-éclairé. Une étoile sourit. 11 semble voir Lame errante de Béatrice disant adieu au poète. La lune se devine à l’horizon, éclairant des collines lointaines. Le terrain est sombre, * hâve, pelé.

Qu’il y a de superbes choses dans cette toile! Ut d’abord , le caractère de l’ensemble : cette lumière, ce ciel ! la disposition des êtres agissants. Le mouvement naturel, — plein de noblesse et de grandeur poétique des deux amis. — Et le paysage ! N’est-ce pas une mystérieuse étrangeté que ces troncs d’arbres, nus, lisses, sans branches, serpents fantastiques en rébellion contre le ciel? N’est-ce pas une magnifique et tout à fait singulière création? Où se trouvent ces accents, ces épiques originalités qui vous font entrer de plein-pied dans le génie de l’homme inspirateur , sinon dans cet esprit intuit des grandes notes humaines ou idéales, que possèdent seuls les grands artistes ? Les animaux ont des attitudes sculpturales que ne démentiraient pas les bas-reliefs assyriens. Quelle colère sourde et implacable domptée par le regard pur des divins voyageurs !

Un peu moins de sécheresse dans le sol, la toile était complète ; — mais que peut-on dire devant cette

ISO

gravité, cette force, cette parole profonde. et noble, digne de la poésie de Dante, aussi vertigineuse, aussi sombre, — avec cette vague accentuation terrible, farouche, — et néanmoins mélodieuse et tendre qui sc trouve dans la Divine comédie ?...

Page 1