PAYSAGE AVEC FIGURES
Kneore un pas. La scène change, — mais le même calme de nature préside à notre poétique excursion. Le beau site! et qu’il est doux d’en parler!
Quelques arbres sont dispersés dans, un désordre savant et rhythmé% sur un terrain vert, un peu montueux, coupé de chemins, émaillé de tleurs, avec une marge bistrée qui culbute dans l’eau, — l’eau sombre sur laquelle des fleurs de nénuphars se reposent étalées. Des collines violettes servent d’horizon. Le ciel est bleu, traversé de nuages d’argent. Une femme lit, debout, derrière un arbre; une jeune fille, à peine vêtue d’une étoffe violet-tendre, est assise sur un talus, — une autre jeune femme, en longue robe traînante, au corsage découvert, la peigne et la pare.
C’est aussi simple, — et pareille grandeur se sent encore plus qu’elle ne s’exprime. Lequel des deux derniers tableaux faut-il préférer? L’un veut l’Idylle, — l’autre le Paysage avec figures . Je suis aussi pour celui-ci, — sans bien me rendre matériellement compte de mon choix. Dans le premier (un sentiment
de l'Albane avec mille fois plus de nature), je trouve une douceur, une délicatesse excessives. — Les terrains, la grotte, sont superbes ; — la femme à moitié cachée, en robe violette, et le groupe d’enfants, d’une couleur idéale. Mais le ciel ! avec quelles images peindre la majestueuse beauté de sa lumière, de sa fraîcheur; c’est un miracle, — il fait comprendre l’immensité. Claude-Lorrain serait ébloui. Dans le second, nous trouvons un accord splendide, — une nature pleine de mouvement et de couleur, — des gammes exquises. Ainsi la femme debout, du premier plan, à la longue robe, avec le corsage brun, et les manches jaune-pâle (quel étrange effet). — La femme assise qui, en dépit de quelques faiblesses de dessin, est éclairée dans un ton de lumière d’une pureté, d’une distinction rares; — la petite femme dans la demi-teinte de l’ombre; — le ciel! un ciel comme. M. Corot sait les faire!...
Mettez au-dessus de cette explication plastique, — * la haute allure, l’abandon des maîtres, — et cet élément poétique non expliqué qui donne tant d’attrait à leurs compositions. — Où cela a-t-il été vu, mon Dieu? dans une telle douceur de style, et si radieux qu’on croit y ouïr résonner comme des instrumentations aériennes ! Que lit cette petite femme : Ronsard? André Chénier? Gérard de Nerval? Banville? A quoi rêve et pour qui se pare la matinale coquette qui vient de sortir de l’eau, tiède encore des baisers de son corps? — que disent les fleurs de nénuphar? —
et pourquoi ees arbres , qui semblent méditer à l’écart les uns des autres? — Charmante fantaisie des créateurs, qui vous expliquera, et me dira pourquoi M. Corot, qui est un des talents les plus robustes, les plus virils et individuels, les plus poétiques, les plus charmants et les plus vrais de notre époque , est encore méconnu?
O profonde méchanceté, profonde sottise de la foule ! qu’a-t-elle donc fait de ses yeux, — de son âme, — de sa délicatesse, pour se tromper à ce point? ponr courir après les puériles improvisations d’esprits faussés et malsains !...
Venez, Giorgione, venez défendre votre frère; et dites-nous la raison de ces ignorances.
Serait-ce, par hasard, la même qui fait courir aux opéras de M. Clapisson les dilettante qui trouvent Mozart vieillot, Weber abstrait, — la symphonie avec choeurs de Beethoven diffusa?
Le Paysage avec figures est un chef-d’œuvre de goût, de poésie, de style et de grâce. — J’en dis autant pour le Dante et Virgile , autant pour le Souvenir du Limousin. On pourrait les nommer tous.
M. Corot triomphe, — M. Corot s’élève ; — c’est une âme, c’est un grand peintre !...
L’horizon idéal de M. Corot franchi, qu’allons-nous trouver? Entrons toujours, ami, et laissons paisiblement nos cœurs jouir ou murmurer des surprises qui l’attendent.