‹ Les 14 stations du Salon 1859Chapitre 31 sur 80 · BER OU VILLE · texte numérisé non relu

BER OU VILLE

Oh! certes, elle- est cruelle la mort qui frappe un homme en pleine jeunesse, et sème autour de lui les deuils, les souffrances, les larmes intarissables; qui vient frapper rudement à votre porte et vous crie j « Partons; je suis le guide funëbrfe des mystérieuses régions — viens. Tu ne m’attendais pas — mais le

voyage est pour aujourd’hui. 11 me prend fantaisie de te montrer à cette heure tout ce qui tant de fois a préoccupé ta pensée. Dis adieu à tes rêves, «à tes bonheurs, à tes proches à tout ce que tu aimais icibas, et viens. Dépouille-toi de ta chair et jette-la sur ce chemin de verdure comme un vieux vêtement usé que les insectes affamés se partageront ainsi que des mendiants se partagent le manteau trouvé sur la route. Nous allons au pays des âmes ; peut-être n’en reviendras-tu jamais. Hâte-toi, le temps presse, — d’autres curieux m’attendent à la première minute, — à la première seconde qui va sonner. »

Halas pourYorickl ... — Toujours la même formule, — le même affligeant simulacre. L’un part, l’autre reste. — Hélas! pauvre mort... hélas! pauvre vivant... tous deux sont également à plaindre. La vie n’est-ce pas une tombe où l’on marche les yeux ouverts. Pourtant il est parti, le premier, — et de là nos chagrins. — 11 est parti, l’esprit rêveur, le père, l’époux, le jeune homme... Plaignons-le de ce court passage ici-bas, et donnons une larme à cette âme austère qui vécut, sinon dans la vérité ou la grandeur des belles sphères de l’art, — du moins, dans leur amour et leur recueillement !

M. Léon Benouville est mort en février 1859.

Je ne veux rien critiquer. Mon esprit oublie ses sévérités pour les amertumes cachées dans cette tombe fraîche encore.

Portrait de Mmc L. B ... et de ses deux enfants. — J’aurais aimé ce tableau peut-être. — qui n’est encore qu’une diaphane ébauche. Cette femme, si douce, si bienveillante, si humaine... a, sur ses lèvres, ce sourire qui prend au cœur et fait presque pleurer : pourquoi? je ne sais. Il y a une douleur, une grâce, une poésie que rien ne peut exprimer. C’est le sentiment révélé des sublimes tristesses. Là, le pinceau s’est arrêté... là, il a dû tomber à terre !...

Boulanger (Louis). Portrait de M . Alexandre Dumas. — Un aimable et jeune Circassien dont la réputation se consolide déjà parmi nous. Homme spirituel, dit-oii, brave, très-riche et très-économe.

Flandrin (Hippolyte). Portrait de M]lc M ... — Un mauvais portrait, — fort triste, fort incolore. Petite académie bleue, ressemblante.

Portrait de Mme S... Une jeune femme, debout, le coude appuyé sur un dossier de chaise couvert en partie par une fourrure. Elle a une robe de velours noir. Elle est comme encadrée dans un fond de tapisserie verte ; le bas est une boiserie grise.

Ce portrait est fort beau. Une critique scrupuleuse y trouverait bien à redire. La partie gauche du sein et des épaules n’est pas liée de ton ; quelques autres sont sèches. La peau du visage est enflammée et maladive, peu juste assurément. Je ne parlerai pas du gràin

visible de la toile, qui fait tant de mal au travail. La lumière est sourde, — comme tamisée par un voile.

Ce qu’il faut louer, sans restriction admirative, c’est le dessin si pur, si parfait, si délicat, — la grande tournure, le modelé des chairs, — le parfait delà pose, sa dignité simple et cette finesse si gracieuse de l’ex pression. — Le bras droit est un morceau de sculpture antique.

Portrait de M"' M...

Arrêtons-nous, ami, devant l’œuvre admirable qu nous sourit. Etrange chose que l’inspiration, — pendant de longues années on l’a appelée en vain, et voici qu’un jour elle vient d’elle-mème, — vous donne un baiser, le premier, peut-être le dernier ; — mais un baiser qui rajeunit votre âme à l’heure présente, et l’éclaire d'une lueur. inaccoutumée. Car ce fut une magnifique inspiration, celle qui produisit la toile heureuse, la toile ou rayonne cette candide enfant , MUt M...

T m agi n ez-1 a , — ou plutôt voyez-1 a , — brune , pale , avec des yeux noirs aux paupières enfantines délicieusement encadrées, et qui brillent d’une malice, d’une finesse désespérantes. Sa bouche dit mille choses aimables : elle est causeuse, moqueuse et spirituelle; — le nez est mutin, — tout petit, — délicat à se faire adorer des roses. Elle a des velours noirs dans les cheveux, — elle porte une robe violette à reflets verts. — Ses mains, fines, croisées sur ses genoux, tiennent un œillet.

LE CRITIQUE

Donnez-la-moi votre fleur, mon enfant»

LA JEUNE FILLE

En vérité! qu’en feriez* vous, monsieur? .

LE CRITIQUE

Je la veux mettre dans un beau livre d’étude; je la respirerai d’abord quand ma tète sera lassée de mensonges écrits, et puis je la regarderai toujours. Elle me parlera de vos lèvres pourpres,— elle me dira votre candeur, votre sourire ma» licieux.

LA JEUNE FILLE

Non, monsieur, vous la critiqueriez. Fi! le vilain métier que vous faites, —toujours bougonner contre tout le monde ! Et d’abord, monsieur, vous venez trop souvent me regarder.

, LE CRITIQUE, rougissant.

C’est probablement que j’ai du plaisir à vous voir..,

LA JEUNE FILLE, lotissant.

Je ne vois rien à dire à cela. Quel est cet homme curieux qui vous suit? • • ■

LE CRITIQUE

M. Gondolin, — un guide, un soutien dans les jugements difficiles.

LA JEUNE FILLE

Pourquoi a-t-il dit du mal de ma petite sœur? Oh! que c’est méchant... Elle a une si jolie robe bleue! Tenez, si vous aviez été aimable pour elle, je vous aurais donné mon œillet. Je suis bien bonne de vous parler : allez- vous-en, vilain critique, qui dites, du mal des jeunes fillles. — Vous ne méritez pas de fleurs, mais de bonnes épines, bien dures...

Son doux sourire s’est voilé ; aimable enfant, si bonne, que ne puis-je faire tout à ton gré!... Elle est assise sur un coussin bleu , à fleurs chinoises et se penche avec une exquise grâce. Voyez comme elle sourit bien; si vous entendiez sa voix!... Elle est bonne autant que belle — et doit savoir aimer. Elle a la repartie prompte, — d’une adorable singularité. — L’intelligence rayonne sur ce visage d’une coupe si gracieuse ; elle envahit ce bel œil circonspect qui devine tout et voit tout.

Oh! gracieux enfant! si je ne craignais de la voir bâiller aussitôt, je lui ferais une longue poésie, timide et amoureuse, en petits tercets octosyllabiques.

« A tes pieds je voudrais m’asseoir Pâme oppressée,

« A tes pieds!... caressant cette douce pensée :

« Qu’elle est belle! mon Dieu, quel bonheur de l’aimer !...»

Hé bien, critique, perdez-vous la tête!

Ce portait est un chef-d’œuvre. Plutôt par l’admirable expression du dessin, du modelé, que par la

peinture qui a les défauts ordinaires de ce timide et pâle pinceau échu à M. Flandrin. Mais il vit, il sourit, c’est la nature, — c’est l’art, — la perfection de la grâce dans la simplicité. Voilà une trouvaille, une perle unique. Elle fait aimer cette timide peinture ; elle fait espérer une amélioration sensible dans sa manière effacée et bourgeoise.

Des fous! des fous! encore des fods !... — l'art meurt de sagesse...

M. GONDOLIK .

Non, il se met en ménage : ne lui souhaitons pas d’enfants. /

Encore 3 Stations ; — puissions-nous être bientôt à la dernière : la route est dure et je crains, ami, que vos pieds délicats ne se fatiguent. — Allons-nous continuer à courir?...

n™ NUIT.

Mais je vois le jour, dit Scheherazade en se reprenant; ce qui reste est le plus beau du conte. Le sultan résolu d’en entend: e la fin, laissa vivre encore ce jour-là Scheherazade.

LES 14 STATIONS Dl SALON

2lü

Page 1