CAUSERIE
On m’a dit que j’étais très-sévère — et cela me ravit : car, en vérité, la critique est de trop bonne composition. En dehors de sa mortelle apathie ou de son silence à l’égard des noms nouveaux (ce qui est coupable pour les œuvres de début dont il faut encourager ou blâmer la tendance) , elle ne cesse de prodiguer ses éloges et ses descriptions à des talents sans portée , sans force , morts, agonisants ou factices. Quand arrive le tour des esprits sérieux, — la voilà courroucée, impitoyable; elle, crie, elle s’ameute, elle fait un bruit d’enfer. J’ai vu un éloge à outrance de M. Muller coudoyant un éreintement de Delacroix. — J’ai vu profaner le nom de Millet à propos de M. Adolphe Leleux. Corot cède le pas à M. Troyon pour un effet de brouillard. — Ce ne sont que rancunes vivaces , malveillantes appréciations. Plus il y a personnalité, plus dame critique se rechigne et ouvre son bec discordant. 11 faudrait enfin savoir à quoi s’en tenir surdes hommes supérieurs et les à-peu-près artistiques de notre temps. Je demande une ligne de démarcation précise, éclairée, instructive, entre les premiers et les seconds. Je veux que l’on sache bien qui trouve et qui ne cherche pas, — qui parle et qui bavarde, — qui suit la nature et qui la singe. En dehors du sentiment Personal d’appréciation très- extravagant parfois, crimi-
nel, même, — il y a, ce me semble, une loi de justice, - une loi de raison qui obligent le jugement “ S exposer en connaissance de cause. Il est permis de trouver que Victor Hugo ne sait ni écrire ni penser, mais alors il faut le prouver; - que Delacroix ne sait pas peindre, - il faut développer des raisons concluantes. Depuis quelque temps, je vois les grands alents sacrifiés, à quelques bambins de pinceau dont l’innocence prête à l’indulgence, et qui sont traites avec une faveur toute spéciale. Cela est décourageant pour les vrais esprits.
Exemples :
« Rien de fin, rien de piquant comme ces petits tableaux de M. X... c’est la grâce même. -Le peintre s’est promené dans l’atelier de Terburg, et il en est revenu maître. On ne peut être plus séduisant dans quelques pouces de toile. »
« Que de piquants détails dans les paysages de M. Y... - Il est raide, c’est vrai, -mais où trouver
une manière plus précieuse de comprendre la nature ? »
"M. Z... n’a pas l’intimité des champs, mais il en revele la splendeur correcte. C’est un Athénien. »
Autres exemples, en regard :
« Que dire des tableaux de M. Delacroix ? Cela est affligeant pour la pensée ! il se montre toujours grand
coloriste, mais franchement, personne n’admirera ses nouvelles toiles, qui sont plus des tapisseries que des sujets reliés et justes. Les fautes de dessin y abondent... etc... etc... »
« Si M. Corot croit intéresser avec sa poésie par à peu près, je crois qu’il se trompe. Il a un sen‘iment délicat, mais je voudrais comprendre un peu mieux ses sujets. — Les yeux du Dante sont une monstruosité. — Est-ce ainsi que le chantre inspiré de la Bibine- Comédie regardait cette patrie sauvage de l’idée, etc., etc. »
« M. Millet semble vouloir plaider la cause de la misère; le type de la paysanne est horrible. Espèret-il plaire au public avec de pareilles laideurs? — 11 a l’émotion profonde de la nature : mais où est la grâce?... »
(Traductions libres de feuilletons sérieux.)
De quel nom appeler ces manières de jugement? — Le lecteur ébahi n’y voit que du feu, se met en garde, conserve scs bonnes grâces pour les patronnés , et toute sa bile pour des gens qu’on devrait lui apprendre à étudier, à admirer, — au moins à respecter en l’absence devéritables sentiments d’art. Vous me direz quele jugement est libre — j’en conviens; mais quand il s’exprime par les formules précédentes, et qu’il se donne mission d’instruire le public, tuant les héros avec des mâchoires d’âne, — il serait bon de signaler sa folie et de le mettre hors la loi. La peinture n’est pas un art où des mots suffisent. Le plus mince écri-
vain se croit toujours le droit de donner son avis, pourvu que ce soit en bon français. Nous faisons de belles pages argumentées où il faudrait un éclat de rire et un coup de pinceau. Il y a eu autrefois de grands peintres, parce que tout le monde ne se mêlaitpas d’écrire et de conseiller la page écrite. Ces braves maîtres ne lisaient pas de romans ; ils étaient toujours en présence de la nature, dans sa pompe, dans sa simplicité. — Leurs sujets exotiques même n’échappaient pas à cette règle naïve de la vision habituelle : voyez la Bible des Vénitiens. Ils composaient pour l’œil, — fort peu pour le cerveau. Leur abus de couleur locale ne va pas plus loin, vous le savez. C’étaient de vrais peintres ; leurs fils sont, pour la plupart, des feuilletonistes.
Je le déclare bien haut : si la peinture se perd, ce sera la faute, l’unique faute de la littérature. Ce moment n’est peut-être pas loin. Une réaction violente du sentiment plastique peut seule le combattre avec efficacité.
Au nom de Raphaël, de Titien, de Véronèse, de Velasquez, de Rembrandt, de Rubens, j’adjure la critique de lui consacrer le pouvoir de son influence.
Pour a ma pauvre part , » comme dit Hamlet, oh ! je brûle du désir de voir de bonnes grandes figures bien peintes, en toute liberté de pâte. Quelle toile et quel salon me donneront cette délicieuse surprise?...