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DIVERS TABLEAUX DE LA LOTERIE

Dans son principe , cette idée de loterie est excellente. Tout ce qui tend à améliorer la difficile position des artistes, à leur début surtout, doit être loué, acclamé avec une grande joie, — accueilli sans restriction, cela est bien, cela doit être. Le public en profite, — l’art y trouve son encouragement, son éloge, sa vie laborieuse. Dans son application, et justement à cause de tous ces avantages, peut-être faut-il regretter ici que le choix manque d’accord. A côté de fort bonnes choses que tout le monde serait heureux de posséder, il en est d’autres que, non-seulement l’art , mais la sympathie condamnent et réprouvent. Celles-là nuisent aux bonnes et donnent à l’ensemble quelque chose d’un peu pâle et divagant.

C’était le moment ou jamais d’offrir au public une bonne leçon de palette en lui montrant ce qui mérifC absolument d’être regardé et envié, et en appuyant sa croyance du témoignage consciencieux de juges experts. Les bonnes toiles sont-elles moins intéressantes que les autres ?

Mais qui se préoccupe de pareilles questions, sinon un fou comme votre serviteur? — N’oublions pas que le public est le public , — c’est-à-dire un sultan capricieux, et les loteries des courtisans habiles à flatter tous ses goûts.

Bellangé. Le salut d’adieu ; scène de tranchée de-

vaut Sébastopol. — Il sont vraiment beaux, ces coquelicots guerriers que Ton appelle zouaves. — Beaux et vaillants, énergiques et doux, — les vrais fils de la France. Prompts au feu, bien musclés, lions agiles, buveurs, gausseurs, hardis , indomptés, — chantant haut, touchant juste, amis des étoiles qui veillent leurs nuits glorieuses, natures de feu, — cœurs d’enfants, — démons sublimes!

Ils sont ici, dans la tranchée, le regard morne, saluant de la main leur brave officier tué que Ton transporte sur un brancart.

M. Bellangé connaît les têtes, les allures de ses soldats, — mais ses tableaux sont trop faits à l’atelier. Vous n’avez, qu’à, étudier la lumière de celui-ci pour vous en convaincre. Tout est éclairé de la même façon : terrains, visages et habits. L’aspect n’est ni agréable ni intéressant.

Laugée. Le goûter des cueilleuses d’œillettes; paijsannes de Picardie . — Contre un groupe de gerbes, deux femmes sont assises, — la mère et la fille. La petite mange. Une autre femme, plus loin, s’occupe. La campagne s’étend à perte de vue, verte, rousse, piquée d’un bouquet d’arbres avec un moulin sur la gauche, dans l’herbe; — une route. Le ciel est gris, teinté de bleu.

Simple nature; d’un ton juste; très-rustique. Le paysage est excellent, — un peu étouffé comme lumière : c’est là le défaut capital. Bel accent, triste et doux ; — c’cst bien vu.

B audit. Le viatique en Bretagne. — Un vieux curé et un petit clerc, en surpris blanc et calotte rouge , suivent les bords d’une flaque d’eau, dans un champ boueux, perforé, troué, creusé d’ornières. La plaine est plate, funèbre, jusqu’à l’horizon détaché en ligne sombre sur le ciel orageux. Des nuages roulent autour de la lune pâle qu’ils assaillissent. Devant vous, regardez cette pauvre masure ou brille une rouge lumière veillant l’agonie d’une âme... Le curé se dépêche; il va vite, les pieds dans la boue, transi par l’air froid qui souffle dans cette lande noyée, — et l’enfant le suit, tenant élevée la grande croix de plomb.

Oh ! quelle tristesse ! quelle profonde désolation dans cette pauvreté qui vient de la terre et tombe de ce ciel en souffrance. La lune peut ricaner : tout se désole autour d’elle et pleure. Que de souffrances et de larmes dans ce coin oublié du monde où le gémissement ne trouve pas un écho. ■ — Montez, soupirs et cris, — coulez, pleurs : Dieu vous voit, Dieu vous entend. Voilà son premier secours, — l’illusion sacrée, l’attouchement saint de la foi, une image blanche dans cette ombre mortelle qui environne l’âme en péril.

Je jure devant Dieu que je ne suis point un catholique fervent , — il s’en faut. Pourtant, cet acte consolant, si chrétien et si humain , accompli au lit de mort, cette douce force donnée à l’âme exténuée qui chancelle et pleure, se voyant perdue, ce doux regard encourageant et cette parole qui dit: «Recueille-

toi dans ta douleur, frère, et espère.,, le Seigneur est bon, — tout est périssable; — mais périssable pour renaître dans sa grandeur... » Oh! cela me touche et m’emplit le cœur d’une profonde reconnaissance. Haine aux méchants! mais n’enveloppez pas dans votre réprobation, quelle que soit leur action ici-bas, tant de bons cœurs si disposés à vous aimer, à vous servir; l’humanité n’est-elle pas un pauvre enfant souffreteux et fort, tendre et cruel, amoureux du rêve et des contes, qu’il faut bercer, amuser, consoler et caresser jusqu’au bout? Quel être sans entrailles a parlé le premier de lui ôter ses illusions vieilles comme sa vie, et jeunes aussi comme elle?

Scène profonde et triste, — elle montre une âme. —-La peinture annonce un artiste d’avenir qui a beaucoup à apprendre : on voit trop de détails dans le terrain ; la lumière ne vient point du ciel; l’ombre n’a pas sa valeur.

Leleux (Armand). Faits divers. ( Intérieur suisse). — Un nid de fou rires. Tableau plein d’esprit, de gaieté , de couleur, intéressant de lumière , heureux de disposition, — bientravaillé, bien réussi,— agréable et piquant ; — malgré quelques airs sinistres d’ombre — qui font encore plus rire la couleur.

Le Ménage et la Leçon de couture, qui se trouvent dans la Salle X, sont deux ravissantes toiles, d’une fantaisie singulière, vives, spirituelles. Si leur couleur

est une joie, leur lumière est une coquetterie , leur expression naïve un charme.

Duverger. L'Hospitalité. — Beaucoup de jolis détails. Bien peint, dans un ton juste; très-naïf. Charmant de types: ainsi, le vieillard, la paysanne debout, le petit "arçon, la paysanne au foyer, et la vieille avec le poupon. Il faut fermer la porte de la maison, par exemple; ce qu’elle montre gâte toutes ces fines vérités.

Caraud. Représentation d’Atlialie devant le roi Louis XIV par les demoiselles de Saint-Cyr. — J’ai entendu réciter cela parM. Beauvallet, qui a la basse la plus profonde de Paris. Je m’y suis même un peu ennuyé s’il m’en souvient bien. J’adore les- enfants : ce faux petit bonhomme d7Éliacin, ce prodige en tunique qui prêche et fait des phrases de rhétorique bonnes à mettre sous globe, m’a crispé, irrité et fait souffrir pour eux. Et l’on applaudissait... Sublimes marionnettes de l’habitude qui vous définira?...

Le pinceau de M. Caraud dit bien les vers.

Louis XV etMmt du Barry — que l’on trouve dans la salle II est un tableau spirituel — et, comme il parle beaucoup, la peinture se tait en personne bien apprise.

LES i4 STATIONS DU SALON.

Oui chante ainsi?...

Grand Dieu des flibustiers,

Dieu de la contrebande...

Prenez garde, gentils fraudeurs, vous allez trahir votre incognito parisien. M. Zo vous veut espagnols ; allons, rangez vos mules, groupez- vous dans cette claire posada, que vos guitares résonnent, et chantez-moi un joyeux air andaloux. Vous n’en savez aucun, je parie. — Ah! traîtres de comparses, allezvous compromettre le peintre?... Voyons, répétez avez lui cette jolie romance :

La mujer y las flores Son parecidas,

Mucha gala a los ojos Y al tacto espinas :

Très-bien; seulement vous ne nasillez pas assez, et ne savez point taper du pouce le ventre de l’instrument. Voici debelles jeunes filles... «Achetez, achetez, mesdemoiselles, — les beaux rubans... les belles gazes... les fichus neufs... Un fandango, mes amours?...» M. Zo jouera des castagnettes. Pendant ce temps, deux mulets rêvent qu’ils existent, dans un coin, — un tromblon rêve qu’il est cor à l’Opéra-Gomique et qu’iljoue une ritournelle. — Bon : voiciles douaniers! . , .

Upa, mignons, alerte ! . . .

Fuyez, amis; — moi, je vais respirer ce bouquet de violettes qui sert de montagnes, là-bas, — et parler à M. Auber du poëme pour la musique. Quatre guitares feront l'affaire de cette galante halte de contrebandiers.

La vieille. L’étang etlafermede Bourcq . — Bonne nature, — un peu lourde, mais juste, — mais pleine de sève, vigoureuse, exacte. Elle repose les yeux , elle calme. Le groupe des maisons est tout à fait bien.

Breton (Jules). — J’augurais bien de l’avenir de M. Breton par son tableau du Luxembourg. Il y avait là les meilleures qualités de sentiment, de lumière, d’observation'. Cette année le peintre nous revient avec plusieurs toiles dont l’impression a été rapide sur la foule. Je ne dirai pas qu’il y ait progrès ni comme facture ni comme perception de nature. C’est toujours le même procédé raide, un peu sec, un peu craintif, la même disposition de groupes et d’attitudes... — Enfin nous avons à juger cette fois, non pas des évolutions de talent, — mais seulement des scènes nouvelles dans l’ordre simple où il s’est placé tout d’abord.

Voici une Couturière. — Une jeune fille travaille,

assise près d’une table. Louons ici l’effet de lumière qui est gracieux, le coloris qui plaît. Mais le sujet est fort pauvre; — cette enfant s’isole et se perd dans la toile; — elle a en outre les allures sèches d’un daguerrotype. M. Breton réussit mieux les complications de groupes. En somme, malgré son agrément relatif, cette toile est faible.

Plantation d’un calvaire. — Six moines portent une civière, recouverte d’un drap rouge, sur laquelle est un grand Christ en bois. Ils sortent processionnellement d’une vieille église, aux murs gris, et vont dans le cimetière où des ouvriers, après avoir creusé un trou, ont planté la croix qui doit recevoir le corps divin. Un mur gris de clôture précède les maiscns du village, basses, grises, aux toit rouges. Le ciel est triste, orageux; et des arbres, prenant pied dans l’enclos, le rayent de leur grêle branchage d’hiver. La procession se divise ainsi : Des jeunes filles, vêtues de blanc , tenant des bannières ; des vieillards traînant des cierges, habillés de neuf, branlant la tête sur la cire fumante, et marmottant des oraisons; des femmes, couvertes de capuches d’indienne, qui s’agenouillent dans l’herbe. Trois jeunes filles, les cheveux épars, portent les insignes de la passion, et sui- ! vent pieusement, les yeux baissés. Des sœurs, vêtues S de noir, marchent contre la civière. Des enfants, des jeunes filles, de vieilles femmes sont auprès. Derrière, arrive le curé, en chasuble blanche , avec la foule chantant. Des pauvres geignent contre la porte.

Il y a de très-belles parties dans cette toile. La jeune fille, sur le devant, coiffée d’un mouchoir rouge, conduisant sa sœur et son petit frère, est charmante. Le groupe tout entier, du reste, me semble irréprochable., La bonne vieille vous fera sourire, le petit garçon en blouse grise, qui porte si gracieusement son livre de messe, vous plaira. Les trois pénitentes sont fort belles d’expression, de sentiment. Elles font penser à la mélancolique attitude des vierges gothiques allemandes. Quelques têtes de moines sont étudiées avec soin. Le groupe de vieillards, en avant, est heureux de mouvement. Je signalerai encore les divers personnages éparpillés dans le cimetière, au second plan, d’une vérité si parfaite. Le paysage est très-bien; le ciel lui fait une savante opposition.

Le /{appel des glaneuses. — C’est le soir; le soleil va disparaître à l’horizon , derrière un rideau compacte d’arbres. A droite , il embrase le ciel d’une rouge flamme; à gauche, il jette un reflet mourant sur les collines et le troupeau de moutons qui s’éloigne. La lune montre déjà son disque craintif. Les moucherons s’agglomèrent au fond, et roulent sur le ciel clair par troupes noires. Le garde arrive; il s’appuie du dos contre une borne de séparation, se fait un porte-voix des deux mains et crie : (( Ho ! là-bas, les glaneuses, partez, il est temps. » Son chien, à ses pieds, tournant la tête vers celle qui s’attarde, grogne à son tour: « Eh bien! avez-vous entendu!... » Les glaneuses arrivent; la charge n’ost

pas lourde, — mais il faut si peu au pauvre, — et les épis sont si beaux cette année!...

Quelle est belle cette grande fille aux bras nus, dont le soleil dore la gerbe ! et sa petite sœur — et cette bonne femme qui les suit!... Voyez les autres comme elles se dépêchent pour rester dans les bonnes grâces du garde. Allons, mes diligentes, regagnez votre humble asile, ■ — vous reviendrez demain parcourir l’opulent sillon de cette terre féconde, — vous y reviendrez en chantant ■ — tout à la fois fourmis et cigales.

Cette toile est heureuse de couleur, de lumière. Joyeuse et poétique et chaude, — exécutée dans la demi-teinte, avec des reflets de soleil qui sont d’une surprenante vérité. L’effet en est nouveau et original, ■ — entièrement juste, fort agréable. On ne saurait être plus heureux dans le choix d’une idee , plus expressif dans son exécution.

Le Lundi. — Des buveurs, dans un cabaret flamand ou picard, causent, fument et braillent. Les pots de bière circulent — mousseux et savoureux. Les pipes s’échauffent, la fumée emporte le cerveau de tous ces bienheureux dans son nuage compacte. —> Quel damoiseau à limonade oserait se hasarder ici?.. Encore une pinte, la bourgeoise!... Le garde-champêtre hoquète une chanson lilloise.

« Si queq’fos 1’ cabaretière N’intind point d’ fair’ crédit,

Dijons-ii : or T’nez, p’tif mère.

Payez- vous, vTà m’n habit. »

« V’ià t’n habit, » s’écrie une gaillarde qui entre et, poussant l’ivrogne du coude, va secouer son compère et son mari par la nuque, pour lui rappeler son devoir. — « Ah! capon!... ah! soûlot!...)) Le pauvre diable vacille... le chien se met de la partie et aboie quelques injures de famille; le garde-champêtre admoneste la table du bout de son nez rubicond.

C’est une scène d’intérieur, comme vous le voyez,

— morale et bouffonne. Elle est dans une expression juste. Mais ifci la pauvreté de la peinture éclate dans tout son jour. Une pareille scène, pour se faire excuser, demandait des tours de force de pinceau. Il fallait une débauche de pâte, — une exécution de fièvre, un jet, une bravade d’allures, disant le maître emporté par la fougue joyeuse du moment, en présence de ce rire, de ces propos, de ces gouailleries grotesques qui nagent dans l’ivresse. — Ainsi a fait Rubens pour sa kermesse, cette magnifique floraison de matérialités sensuelles. — Ainsi Rembrandt pour son bœuf à l’étal ; ainsi les maîtres emportés par un caprice en dehors de toute loi de style. En agissant autrement, on retombe dans la vignette ou le tableau comique à l’usage des misanthropes, et l’on prend pour chef et modèle M. Biard. M. Courbet,

— disons-le en passant, n’en est jamais arrivé là, au plus fort de ses crudités réalistes — et Dieu sait quels cris de dindon l’ont poursuivi... Pourtant, s’il est un homme dont le ptnceau ait autant de droits que lui à cette liberté, — qu’il se lève et proteste !

M. Breton est un peintre convaincu, sévère pour

lui-même, recueilli et plein de sentiment. Il voit juste : cela même est une des facultés les plus extraordinaires de son talent. Il a l’exacte vision des effets de lumière. Il est coloriste dans une gamme sobre et tranquille qui ne redoute ni les piquants effets vivement enlevés, ni les tristes harmonies. Son travail dit un esprit droit et honnête, — très-laborieux, patient et amoureux de la forme, — peu artiste, malgré tout. Il marche seul, sans autre guide que la nature, ne vivant ni d’exemples, ni de pernicieux conseils, écoutant son âme, croyant ses yeux, — et se laissant aller doucement à ses émotions. Mais il est timide; il s’affirme avec incertitude ; il sacrifie le modelé à des effets de lignes accusées en noir — un trait de plume qui a servi d’abord de définition à son dessin. La souplesse lui fait souvent défaut; il a de la franchise, — jamais de hardiesse ; il a du pittoresque — rarement de la grandeur; il sacrifie trop la peinture au type. Je ne lui vois pas une organisation vigoureuse; mais plutôt une personnalité active, studieuse, très-éprise de naturalisme, quoiqu’il sacrifie un peu à la composition, cordiale et franche dans la mesure de sa puissance. Je ne crois pas qu’il aille au-delà de l’effet actuel, mais il s’y maintiendra, toujours varié, toujours agréable et instructif — profitant des tendances 'modernes et de la bonne direction de son esprit.

M. Breton est un des hommes que je suis heureux d’applaudir et dont j’attends les meilleures sensations.

On a parlé de Léopold Robert à son sujet. Cette com-

paraison tombe des nues. Elle est toute gratuite et de plus enfantine. La salamandre et le ver à soie donnent l’idée de ce juste rapprochement. L’un et l’autre artiste peignent des paysans — voilà leur seule parenté. Mais le salon ne regorge-t-il pas de peintures villageoises ? L’un est antique sous sa formule champêtre, — l’autre absolument moderne. L’un vit par le style, — l’autre par le sentiment. Leur facture difïere comme le jour . et la nuit, — leur palette n’a pas un seul rapport de ton. L’un dessine savamment, l’autre cherche encore des lignes. L’un s’exprime avec vigueur et correction, — l’autre sent avec plus de justesse, mais parle avec crainte. — L’un est dur par sa couleur; — l’autre, au contraire, par son dessin. L’ensemble s’exclut violemment.

Pour toutes ces causes, Léopold Robert restera à Naples, M. Breton, à Courrières.

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