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SALLE II

Un cercueil!... un cercueil! voilà la grande coupe de bois où tombent nos larmes les plus vraies — larmes bues par la terre... Quatre planches, — l’humanité recule avec épouvante, — se couche — et dort pour toujours.

Venez sur les bords du Rhin, ami, — voyez ces pauvres gens qui pleurent sous ce pavillon de chaume. Le bateau mortuaire va quitter la rive; entrez avec moi, et consolez cette bonne enfant qui pleure, la

tête dans son tablier. Comme le ciel est triste!.,. Et ces corbeaux, bien loin là-bas, sur la rive, que veulent-ils?— Prendre l’enfant et la porter à sa dernière demeure,.. Ce sont les accolytes graves de la mort. Triste , triste tableau , souriant dans ses larmes* M. Brion l’a signé.

Hagemann. Paysage; le Printemps. — Tableau, gracieux. Il y a du soleil, de doux parfums, de la fraîcheur, des enfants, de l’herbe verte, dès pommiers en fleurs ; enfin, milles choses gaies. M. Daubigny a indiqué au peintre ce joli coin de nature.

Trayer. La Famille. — Peinture tissée en soie. Un certain charme d’arrangement. Des détails réussis.

J’aime M. Français, — un vrai peintre, un esprit hardi, un des vaillants maîtres du paysage. Je lui demande en conséquence une faveur : — celle de ne pas parler de ses Hêtres de la côte de Grâce . La critique, pour être respectée, doit savoir être juste. Ici je ne pourrais faire entendre que des paroles peu flatteuses. Personne ne forçait M. Français à se décrier ainsi lui-même? Si les bons peintres ne savent pas juger leurs œuvres , que pourra-t-on exiger du public? En vérité, c’est trop compter sur sa myopie. Ces hêtres se sont trompés de route : leur véritable place est au théâtre.

Bonvin. La Bavaudeuse, — Une vieille femme, en tablier blancet jupon rouge, haute coiffe serrée par un ruban, lunettes sur le nez, travaille contre une table. Elle reprise des bas bleus. Quel teint frais! je crois qu’elle a bu deux doigts de vin vieux : le moment serait bon pour la faire jaser. Elle sourit, elle rêve... sans doute à un chat invisible. Ce n’est pas la vieille grand’mère de Béranger; elle ne regrette pas le temps perdu, — non, non, ami : elle travaille honnêtement pour sa petite famille.

Charmante toile, simple, pleine de bonne humeur.

Intérieur de cuisine. — Une petite bonne, accorte et éveillée, ouvre une porte qui donne sur une cuisine un peu sombre. Elle porte un grand tablier blanc et une robe rouge. Dans cette cuisine, imaginez mille détails pittoresques, — fourneaux, casseroles, reluisent à l’envi; — le parquet brille comine une glace, — et qu’il est d’une jolie couleur! La fenêtre ouverte, sur la droite, laisse passer la plus fine lumière qui puisse éclairer un si ravissant intérieur.

Je ne vois rien à reprendre à ce tableau. Il est d’une rare perfection, — de coloris, de dessin, d’exécution,— franc, net, jailli d’un trait. C’est une des perles du salon. J 'aime sa sobriété, sa concision. 11 ne fait pas de bruit, il n’attire pas, mais approchez-vous, vous ne pourrez en détacher vos yeux, — et vous y retrouverez tout le charme naïf et robuste, le ton ferme et

grand, l’intimité pénétrante et tranquille dans son ampleur, des vieux maîtres flamands.

La Lettre de recommandation est encore une des pages précieuses de ce brave pinceau. Il y a une douce harmonie qui vous pénétre l’âme de contentement. Voilà de la bonne et vraie peinture. Quelle touche abondante, ferme , juste 1 quel sentiment de lumière, de modelé, d’effet! Admirez, assise à cette table couverte d’objets si délicieusement touchés, cette brave femme qui lit la lettre, sous la vive lumière de la croisée.

Voulez-vous un autre ton, venez avec moi devant le portrait de M. Octave Feuillet , — un tout petit portrait, enlevé avec une vigueur, une sûreté de main, une souplesse rares. L’homme est en noir, assis dans une chaise à dossier ramagé. Il croise ses jambes, s’appuie des coudes sur les bras du fauteuil, une main gantée, l’autre nue, — et sourit, la tête tournée vers vous. Près de lui est une table, — sur la table, son chapeau. Il y a un fond de mur gris, — avec un cadre qui me paraît renfermer une peinture de Van der Meulen.

C’est exquis de lumière, de couleur, de travail. — Très-sobre, avec une douce gravité qui charme. Plein de sentiment. Bien dessiné, bien en place, nerveux et calme, — le calme de la force qui se sait. Vélasquez le signerait. Le salon carré devrait en faire une de ses illustrations.

M. Bonvin a un vrai tempérament de peintre. C’est

LES 14 STATIONS DU SALON, un fils de la Flandre, — cordial, ample, accentuant son œuvre d’un jet spécial; scrupuleux jusqu’à la rudesse, et ne se payant jamais de billevesées de pinceau. Il aime sa palette — et ne la laisse pas de côté une fois le dessinfait.il ne lit point l’histoire et ne faitpasde Charles IX jouant au bilboquet, — mais il connaît le prix d’une émotion en pleine réalité poétique — et persuade les yeux, amis des franches vérités.

Les peintres se font de plus en plus rares, — les peintres ! ne négligeons pas ceux qui restent — et saluons ceux qui viennent.

Y7ille vieille. Soir d’été . — Une certaine grandeur poétique.

Leleux (Adolphe). Moissonneurs. — Paysage d’atelier ou l’aquarelle abeaucoup de part. M. Leleux cherche évidemment à perdre le ton de nature qu’il avait d’abord. Il devient banal, il cherche de tous petits effets de lumière crépitant à droite et à gauche, — il s’allourdit.

A voir le premier tableau de M. Magy: Le pressoir daté de 1858, et le second: Un foyer de saltimbanques fait un an plus tard, on constate un progrès remarquable dans sa manière de dessiner et de peindre. Ce n’est encore nile dernier ni lebon mot, — ni môme le juste, — mais c’est déjà un mieux plein d’intérêt et de bonne volonté.

Cette dernière toile a de l’esprit, de la finesse. Elle est bien éclairée, ‘—un peu maigre de peinture: on dirait une mine de plomb colorée. Le Jocrisse qui donne l’avoine aux rosses et l’enfant qui se balance sur la grosse caisse sont charmants. C’est rempli de fines intentions. O grand Bilboquet, que n’êtes-vous là pour applaudir! — Et vous aussi, bon Nerval, qui nous avez raconté si follement vos galanteries comiques à l’adresse de la femme albinos de Lagny, la belle Vénitienne à la toison mérinos!.. Heureux monde, pauvre monde, si rieur et si triste, pompeuses défroques couvranttant de misère, larmes amères, cachées sous le fard, — vous m’êtes sympathiques, et je souris en frère à votre mélancolique misère joyeusement sup* portée !... Braves gens ! tout n’est pas rose dans leur vie; ils pâtissent, gens et bêtes... — les enfants res^ tent maigres., — Bravo! la gymnastique ne s’en porte que mieux...

Ronot. La sortie de la forge. — Robuste impression très-curieuse. Ces braves têtes noicies de fumée, cette usine, ce tapage, cette mâle allure de gens habitués aux fer sont exprimés d’une vigoureuse façon.

Berchére. Le Simoun. — Toile un peu mince, d’allure théâtrale et sèche. L’épisode n’a pas de grandeur, par la petite accentuation des personnages. En outre, je lecrois insuffisant d’effet, sans avoir observé ce phénomène. A ce sujet, je dois constater que l’étrange sirocco de Fromentin m’est entré net

dans l’œil. La vérité pure ne tolère pas le doute : elle va même jusqu’à prévenir ses plus légers scrupules. J’espère, ami, que vous me saurez gré de ne pas vous faire de phrases arabiques sur ce fléau. Nous en avons bien d’autres à Paris dont il serait plus urgent de parler, et qui couchent plus sûrement' leur homme à terre : le matérialisme par exemple, — ou la calomnie !... — Parlez-moi des plaines de sable, après cela!...

Le rêve vient à point guérir les amertumes terrestres... 11 parle du néant des choses humaines par la bouche de M. Penguilly, comme autrefois par celle si majestueusement éloquente du grand Holbein; il enseigne la patience, et suspend aux lèvres le sourire impassible des désabusements... rêvons.... rêvons!., la vie n’est qu’une méditation sans fin, douloureuse et sombre. — Allons, philosophes, prenez vos lampes et retournez à vos crânes... sous les grandes croisées à mailles de plomb, — et suivez attentivement, du bout de votre doigt osseux, la leçon funèbre du peintre.

Petite danse macabre t — Le vieillard chancelle hébété l’homme mûr, le front soucieux, médite ; — le jeune homme rêve et chante du bout des lèvres la monotone et sublime chanson de l’amour. ; — la jeune fille sourit au ciel d’où lui viennent les magiques paroles qui font battre son sein ; l’enfant marche, innocent,

dans sa grâce comme un bouton de rose épanoui au vent du nord, et la Mort les entraîne avec des gambades cliquetantes qui font horreur!..

Allez-vous -en gens de la noce...

Allez-vous-en, affreux convive ! les violons de la vie ne jouent pas pour vous, — tuez, mais ne raillez pas ; le ciel est bleu : ce n’est pas votre heure de récréation.

Loin de moi cette vision sinistre ! je sens déjà sur mon cœur lé froid contact de son regard...

O Petites mouettes , petites mouettes du rivage de Belle-Isle-en-mer/ye nez à mon secours et rendez à mon esprit sa sérénité.

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