ROUSSEAU (THÉODORE
S’il est un peintre à qui j’aie fait tout d’abord hommage de mes affections, c’est bien M. Théodore
Rousseau. Sa nature, si éminemment artistique, me plaît par ses côtés inquiets , scrupuleux , chercheurs. Son travail me séduit, sa poésie me charme. Son sentiment a quelque chose de si nouveau, de si pittoresque en même temps qu’imprévu, que je l’étudie et l’observe toujours dans ses diverses évolutions avec une véritable surprise d’enfant. Tour à tour simple et complexe, roué et naïf, tendre, original, mondain et rustique, il est l’explication la plus heureuse et la plus diverse de la nature dans ses mille transformations, ses mille aperçus. Jamais banal; toujours intéressant, éveillé, capricieux, puissant fantaisiste ou modeste rêveur. Personne comme lui n’a varié ses visions- et ses formules. Et quel respect de l’art dans cette exactitude de réalité qui est sa gloire!.... Quelle haute conscience ! quelle incision de trait disant, à qui veut regarder, son pouvoir et sont accent de maître !
M. Rousseau est à la tête de la peinture contemporaine par l’ampleur et l’activité de son organisation. R est doué , — il a la foi , — il a le respect de ses toiles. Sa fécondité de composition est merveilleuse ; je doute qu’on le surpasse pour son côté de recherche. Il a toutes les audaces et souvent tous les bonheurs ; quand il se trompe, il est encore intéressant par la franchise et l’originalité de l’idée ; quand il trouve, il est supérienr de compréhension.— Il a l’attrait des humoristes, avec leurs grâces spéciales, et ce charme enfantin qui résulte de leur vivacité spirituelle. Quoi qu’il fasse, il reste supérieur par une
certaine formule d’art que bienpeu possèdent au même degré. La critique est fort injuste cette année à son égard, — je pourrais même dire malveillante. M. Rousseau n’a que des faiblesses, jamais de chutes, — et certains pessimistes me semblent avoir par trop bâti leur roman sur ce dernier thème. Tout cela, pour ne pas se mettre en frais d’étude probablement , — car Dieu me garde de croire à des raisons d’ignorance.
M. Rousseau débuta par des fougues , des bra- ' vades qui ont un emportement extraordinaire. Peu à peu sa manière s’adoucit : la nature n’est ainsi tourmentée et violente qu’à de rares minutes, — et encore, en faisant le sacrifice de sa forme. Elle conseilla au peintre le calme de l’esprit, le repos des yeux.
Ainsi, le petit paysage du Luxembourg est plutôt une œuvre de défi, une œuvre enragée, qu’une expression même confuse de nature ; l’audace du pinceau surprend. L'Effet de matin , exposé au salon de 1855, montrait un des côtés poétiques et doux de ce talent si souple, qui ne devrait jamais renoncer à sa personnalité. Vous souvenez-vous encore de cet admirable tableau qui figurait à la vente de M, Véron : le Curé. Quel précieux chef-d’oeuvre ! Je n’avais jamais été ébloui à ce point.
M. Rousseau, trop préoccupé des idées et des goûts du public, ce me semble, entre dans une nouvelle période de créations qui témoignent de la minutieuse patience d’un pinceau magistralement exercé, — mais non encore en complète possession de sa future puissance, — car, n’en doutez pas, — le peintre doit vous étonner
un de ces jours. Il est Uhomme des miracles. 11 cherche, sans repos, abandonnant ses gloires fanées à d’autres, — et se croyant assez payé de toutes ses veilles par un résultat d’art jusqu’alors laissé dans l’oubli.
La Ferme dans les Landes — peut expliquer et les incertitudes et les espérances nouvelles. L’elfet de nature est juste; seulement, pour le rendre, il y avait des difficultés terribles devant lesquelles le pinceau du maître a souvent faibli. Il est encore un peu laborieux pour l’œïl. Malgré tout, ce tableau n’en reste pas moins une œuvre convaincue, — une œuvre de recherche.
Les bords de la Sèvre (Vendée) — sont une œuvre parfaite. Regardez une grande prairie verte, trèsboisée, coupée par un cours d’eau onduleux qui fuit au centre. Des vaches paissent au lointain; — une barque sè remise. Ici, de l’ombre; là-bas, la grande lumière chaude, dorée, aveuglante. L’horizon se confond avec le ciel, — le ciel d’orage. Il a plu ; l’herbe est humide; la pluie tremble encore sur les feuilles.
Étudiez ces plans si délicieusement fuyants dans le soleil, si vrais!... ce ciel d’orage d’où la lumière, un moment étouffée, jaillit joyeuse, pressée, miroitante. Peut-on mieux exprimer le sentiment de cette espèce de fièvre de lumière qui irrite tant l’œil après
les grands orages, et détache de toute chose comme une prodigieuse réverbération par l’effet brillant de la pluie?
Il est charmant ce tableau et bien doux d’accord,— comme il rit aux yeux!... Cest la nature en humeur d’enfant : elle pleure et rit tout à la fois.
Des rochers gris, — à droite, — à gauche, — au milieu, partout, — dans la plaine étroite, sur la montagne ; — des terrains aux herbes fauves. Une flaque d’eau claire, devant vous. Quelques arbres verts sont dispersés dans l’espace solitaire. Reconnaissez-vous le site, ami? ce sont les Gorges d’Aprcmont dans Libelle forêt de Fontainebleau si chérie de notre peintre. Dennecourt, V ami de la nature , y rêve... les réalistes vont y écrire leurs plus beaux vers sur les intérieurs de cuisine et la soupe au fromage :
« Dites donc, la bourgeoise, il nous faut un gigot « A l’ail; montrez-nous donc un peu la casserole... »
O bonne forêt, si propice aux fous, que j’aimerais ta continuelle et profonde solitude !... Je voudrais y être à cette heure, et causer terrains et ciel avec la joyeuse colonie des peintres, ces sages modernes.
La nature n’est pas autre que cette toile si sage, si profonde, — et dont l’expression sauvage a tant d’attrait et d’austérité.
Une plus belle encore, c’estia Zmcre de bois , plaine de Barbison. Voyez ces arbres roux, à droite ; à gauche, un terrain gris, inculte, rocheux. Oh ! le bon petit âne qui suit ce chemin, chargé de bois, portant en outite sa nonchalante maîtresse... Si j’étais à sa place! Le ciel est lumineux, — chevauché de nuages roses.
Vous ne pouvez rien imaginer de plus heureux que cette charmante toile. Elle est d’une couleur excellente , admirablement éclairée. Votre esprit demeure étonné d’une telle puissance de reproduction : c’est que les arbres flottent, le ciel remue, — les herbes grises des terrains s’agitent. . .
Promenons-nous dans l’œuvre, ami, — M. Rousseau le permet, et respirez à pleine poitrine ces fortes senteurs agrestes...
Bornage de Barbison. — C’est le plus petit et le dernier. Une perle. De grands arbres vigoureux, verts s’entremêlent sur la droite. De l’autre côté des arbustes blonds sourient dans le soleil. Ici l’ombre, — là-bas la lumière étincelante, —sur les chemins, sur les terrains.
Quel piquant effet d’opposition, ces masses ver® tes et dorées ! le joli soleil ! la douce gaîté !
Je ne vous parle pas de l’admirable travail du pinceau si vif, si précieux de finesse et de force.
Je voudrais détailler, plan par plan, fragments
par fragments ces trésors de palette, où tant de sentiment s’unit à tant d’art, mais il faudrait un livre. M. Rousseau me pardonnera de l’admirer de tout mon cœur et d’adorer son talent seulement dans ces quelques pages.
De Penne. Laveuse. — Petit tableau heureux d’effet et de couleur. Un sentiment jeune et pur.
Baudit. Pâturages en Bretagne. — Une campagne triste, abandonnée. Des terrains sauvages . Des moutons paissent au centre, sous un groupe d’arbres. Le village s’indique sur la côte dans le ciel gris d’où la lumière tombe triste et farouche.
Nature simple, vue simplement et bien vue.
M“e O’Conell. Portrait de M. Charles Edmond L.., — Vigoureux portrait, d’une belle couleur romantique. Mme O'Connell a un talent intrépide, peu individuel, mais piquant, ardent, passionné, épris de rayons et de belles gammes vives. Elle est âpre dans son procédé, tumultueuse, d’une vaillance toute virile. Le dessin est juste. Quel dommage que Van-Dyck l’ait ensorcelée, et qu’elle ne consente pas plus souvent à imiter la belle et simple nature, — qui est bien aussi un grand peintre, ce me semble.
'Je ne dirai rien des sévérités du jury à son égard. Je les regarde plutôt comme une folie que comme une mesure.
Fortin. Effet de soleil. A- Deux petites femmes dans
une chambre. La porte ouverte laisse pénétrer la lumière. Tableau gracieux et heureux, d’un coloris qui égaye.
Laine (Victor). Intérieur de forêt en hiver. — Paysage sincère, d’un bel aspect triste. Les arbres sont bien étudiés, l’effet de brouillard a beaucoup de vérité. Il vous plaira, ami, par son impression solitaire.
Hamon (Pierre-Paul). Nature morte. — Une bonne et sincère étude. Agréable à voir.
Guérard, Vive la fermière ! — Une spirituelle bretonnerie; des magots vineux très-joliment exécutés.
Troyon (Constant). Le retour à la ferme. — Devant un troupeau de vaches et de moutons, un chien s’élance. Un âne vient derrière, contre un groupe d’arbres vigoureux de tronc et de branches, entre lesquels passe le chemin. A droite et à gauche, des prairies. Dans la partie droite , une mare et des vaches qui boivent ou se préparent à rejoindre les animaux qui sont devant; l’horizon, hérissé d’arbres, est très-bas sur le grand ciel bleu gonflé de gros nuages.
Pourquoi ces ombres puissantes sur le sol? Je ne vois pas de soleil. J’y retrouve plutôt une expression de clair de lune. Les animaux et le paysage sont cri-
blés de louches blanches qui indisposent le regard. Voyez ce chien qui passe en relief d’ombre, — et cet âne qui a la valeur d’un chat , et ces vaches farineuses si durement modelées, — si maigres' sous leur embonpoint factice. Le deuxième plan se projette en avant du premier. Je pourrais franchir l’étang d’une enjambée. Ce fond ne fuit pas. Tout est criard, discordant. Les arbres n’ont pas d’air : ils sont patauds, brouillés, plâtrés; en outre, pour avoir leur vraie valeur dans ce paysage, ils devraient monter jusqu’au haut du cadre. Les animaux sont poitrinaires : pauvres natures maladives et creuses pourvues de béquilles. Ne dirait-on pas que les moutons sont de bois à voir le jeu raide de leur modelé? Comment appeler cette lumière fantastique qui les baigne? Elle n’est ni juste ni heureuse. Quant à la perspective , elle est beaucoup plus dans le rapport dimensionnel des choses que dans les haltes scrupuleuses de la lumière. Nature sourds , criarde, froide, trèsexagérée , blanche et noire , qui s’exprime avec fracas.
Le Départ pour le marché. « Hé ! l’homme, il faut aller au marché, prends ton cheval, je prends l’âne. Fais sortir les bœufs et les moutons de l’étable, les œufs sont dans les paniers, allons l’homme, prends ta pipe; le brouillard est frais ce matin, mais la bonne soleillée viendra sur les huit heures. »
L’homme met sa blouse neuve; la femme met sur sa tète son plus joli mouchoir, et de plus sa grosse
croix d’or au cou — les voilà partis. Ils sont au bout du village et vont s’engager dans la plaine. Voilà à gauche une humble masure ; derrière, une allée d’arbres dans le brouillard; deux petits citadins vont s’y engager.
Mais* perçant ce brouillard compacte, le soleil pâle, en rayons dispersés, vient piquer les oreilles de l’âne découpé en silhouette, le dos, les cornes des bœufs, le chien qui bondit, les moutons, courant à droite, à gauche, sous le ventre, sur les pattes, sur le nez, sur les épaules de la femme, arrêté, brisé, élancé, joyeux, actif, se jouant avec tout ce monde comme un fol écervelé content d’échapper à la noire prison qui l’enveloppait une heure avant.
Comme dans le tableau précédent, c’est toujours cette même absence de perspective.
Ainsi, la] maison, quoique toute petite, est sur le même plan qne les personnages, par l’effet des lumières dispersées sur le toit ; les arbres ne s’éloignent pas quoiqu’ils aient la proportion de bouquets dans un jardin. Les premières branches couvrent le front de la femme. La tête de la vache qui flaire le chien est affreuse de dessin. L’âne est un mulet.
Quant à la lumière, elle me semble beaucoup plus originale que vraie. L’électricité y est pour quelque chose. La fantaisie en a combiné le mouvement irrégulier et fantasque. Ce pointillé lumineux, ce pétillement, donnent à la peinture l’aspect d’un fusain où les blancs s’enlèvent avec de la mie de pain. L’allée d’arbres est manquée ; même par un temps de
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brouillard très- serré, la nature affirme ses lignes d’une façon précise et solide.
Tableau amusant, original et théâtral, tout enjolivé d’artifices spirituels qui disent une nature vive, impressionnable, et encore plus facile et bavarde. 11 plaît. Il est d’un poète; le peintre vient après, le décorateur tout d’abord.
Vue prise des hauteurs de Suresnes. — Un grand terrain très-éclairé. La riante Seine, le doux et joli fleuve la Seine, à l’horizon, baignant un village pâle assis au pied des collines vertes. Le ciel est gris; la lumière jaillit avec cette intensité d’éclat qui aveugle pendant les chaudes journées de juin. Un grand troupeau de bœufs et de vaches blanches, rouges, brunes et noires, conduit par un homme à cheval et un petit garçon, suivant un chemin qui se contourne en venant à vous, arrive à la file.
Souvenir d’Albert Cuyp, dans une gamme plus faible. La lumière est excellente. Les terrains s’éloignent dans un admirable mouvement , et diversement éclairés. La vache noire est tout à fait belle. Cette page est gracieuse, fine. On y distingue d’heureuses qualités. Elle n’a pas la lourdeur des autres, ni leur brutale expression. Cependant, le ciel, maigre d’exécution, est peu en rapport de fermeté avec les terrains.
Vache qui se gratte, — Vache blanche, appuyée contre un grand saule dans une prairie. — La vache est belle; l’arbre tient trop de place, mais il est bien peint, très-beau de couleur, — très-juste comme
modelé d’écorce. Le ciel est d’un bleu froid, sans air; lalumiëre n’existe qu’àFétatde phénomène. M. Troyon a fait luire sur son paysage un soleil de l’autre monde.
Vaches allant aux champs. — A peu près les mêmes qualités; — des défauts plus évidents.
Etude de chien. — Il est accroupi sur son derrière, et tient une bécasse dans la gueule. Il est accroupi sur un terrain gris parsemé de feuilles sèches. Fond de ciel théâtral, — c’est la partie faible du tableau, — une sorte de concession aux instincts décoratifs du peintre. La meilleure toile de M. Troyon. Elle est convaincue, et donne la mesure d’une active et sérieuse organisation. La couleur a du charme.
M. Troyon est doué des plus grandes qualités; ii observe bien, il sait dessiner, il comprend et aime la nature qu’il rend avec une véritable crânerie ; il a le sentiment des grandes compositions; sa palette est robuste, bien accordée, vibrante, expressive ; il dédaigne les petits effets, et ne s’adresse qu’aux masses viriles qui résonnent bien à l’œil et s’établissent sur un plan carré. Son abord est cordial. C’est un. véritable poète rustique. Il attaque là bête avec un entrain supérieur, une verve qui ne doute de rien et se rit des difficultés ; — mais il outre-passe l’émotion exacte de la nature, il exagère ces mêmes qualités par des bravades indignes de la saine raison de son talent. 11 n’a pas de style à proprement parler, sinon un certain accent de couleur qui lui est personnel, un
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jet bruyant et un peu brutal qui le font aussitôt reconnaître. Son art est une manière de sens rustique qui s’élève parfois assez haut pour faire illusion. 11 manque de simplicité, — défaut capital; — d’intimité; il n’aime pas ses animaux : il les montre, — il n’adore pas la nature : il la brutalise. Il touche peu et se contente d’étonner. Il aime trop le théâtre. Ses bœufs, ses moutons ont toujours un peu l’air de jouer un rôle sur des planches. Par excès de tempérament et pour donner libre issue à la sève débordante de son esprit, il permet à son pinceau mille caprices plus extravagants les uns que les autres. Il sacrifie trop l’idée à l’habileté de la diction. Il entasse erreurs et vérités sans souci du choix... Enfin... mais j’ai dit le pour et le contre. M. Troyon ne peut qu’v voir la preuve d’une affectueuse sincérité. Je ne détaille ainsi et ne critique pied à pied que les œuvres que j’estime belles ou vaillantes.
L’accueil fait à son chien par tous les gens de goût lui rappellera la différence qu’il y a entre des toiles habiles et des toiles justes, où l’art, l’imagination et la réalité se combinent dans une intelligente proportion.
M. Troyon est une des vaillances de notre école moderne; — je préférerais qu’il en fût une des vérités.