‹ Les 14 stations du Salon 1859Chapitre 37 sur 80 · DELACROIX · texte numérisé non relu

DELACROIX

x Encore un fou.

(Goethe.)

Je ne sais pourquoi la lecture d’Ovide m’avait plongé dans une cruelle amertume. Le grand poëte dit quelque part dans les Tristes : «J’ai connu Catulle, Properce fut mon ami; je n’ai fait qu’entrevoir Vhv gile, j’ai entendu de la bouche d’Horace ses plus beaux vers.» Quel temps! quefs cruels souvenirs cela devait susciter au cœur du poëte exilé... Comme lui j’ai souffert, mais en me rappelant ce calme poétique de l’antiquité païenne, cette vie partagée entre la paresse, le travail et les douces causeries des philosophes, sous un ciel enivrant. Je les vois passer dans la voie Sacrée de l’antique Rome, graves ou doucement rieurs, causant avec la dignité simple et l’aimable abandon de ce monde épique où l’harmonie était une vertu, une divinité, drapés dans leurs molles tuniques, et souriant aux beautés qui passent ou bien les raillant. Ovide récite un fragment des Amours , Horace dit, avec une malicieuse finesse, sa dernière satire. La rue s’emplit d’oisifs, esclaves, marchands, soldats, graves matrones voilées, courtisanes aux seins nus, — les amis vont au bain ou à la taverne syrienne si admirablement décrite par Virgile, voir danser l’hôtesse brune au diadème blanc, et entendre les lyres et les flûtes sous le berceau de lilas.

Oh ! ils furent heureux !

Quel monde ! et qu’il est loin de nous, — de nous, si affairés, si tristes, en proie à la vie inquiète et précipitée que l’esprit moderne nous a faite, fils du désabusement et de l’orgueil, corps souffrants , âmes à peine ouvertes au beau, mortes à l’idéal poétique; — et dont toute la sagesse aboutit à un méprisable terme d’action : l’or!

Toujours courir, se broyer le front pour résister à la vie, tout mépriser, tout oublier, parader et bouffonner afin d’arracher à la foule quelques avares applaudissements, enrichir les sots et souffrir nousmêmes, — passer une moitié de sa vie à lutter au milieu de féroces bêtes, une autre à vieillir entre des ingrats et des jaloux, — dompter éternellement la matière, espèce de monstre qui cherche à nous dévorer, s’humilier devant de vils êtres, flatter d’horribles papiers tachés d’encre, s’entendre appeler fou par d’imbéciles sages, — et railler, — et haïr : voilà notre lot !

Ou sont les poètes?... — cachés, perdus, — et s’il en est un qui chante encore, aussitôt, comme au rossignol : Veux-tu te taire, vilain oiseau!... L’humanité digère, dans son jardin de légumes, les pieds chaussés de pantoufles brodées par le progrès... les oreilles cotonnées, l’œil béatement perdu dans un artichaut. Revenez ce soir, doux rossignol, — et chantez pour vous, sur la plus haute branche, quand elle sera endormie.

Ovide ne jouit pas longtemps de sa bienheureuse

LES 14 STATIONS DU SALON, quiétude de poëte et de savant. Il avait fait les Amours, les Héroïdes, l 'Art d’aimer, il travaillait aux Fastes, — vivant heureux, bien vu à la cour, aimé de ses amis, adoré des femmes, dont il avait le fin génie observateur et la frivolité amoureuse, voluptueux, nonchalant comme un Asiatique, doux de caractère, quoique trois fois marié, et brillant de gloire, — quand tout à coup un ordre d’Auguste l’exile à Tomes.

Le secret de cet exil est toujours resté l’énigme la plus indéchiffrable et la plus irritante que l’antiquité ait léguée aux commentateurs.

Mille suppositions ont été faites. On a parlé d adultère, de secrets impériaux surpris, de libertinages dévoilés, par lui d’abord, et par ses amis ensuite. Certain vieux recueil reproduisant' par la gravure, avec texte, les camées grecs et romains, donne à ce sujet des explications dont Pétronne eût été friand.

Il en sera ce que vous voudrez ; — pour ma part, je n’y attache guère qu’un intérêt de pitié pour le pauvre poëte ainsi arraché à ses douces habitudes, à un climat bienveillant, à tout ce qui était l’àme de sa vie intellectuelle, pour être jeté dans un pays sauvage — dont la langue devait être une malédiction pour l’oreille mélodieuse de cet homme « du sang latin. »

Livie fut-elle infidèle? Était-il complice des désordres de Julie? Qu’a-t-il vu, qu’a-t-il fait?...

A travers ses longues plaintes, c’est à peine si l’on

LES if STATIONS DU SALON.

distingue quelques mots ayant trait à cette terrible disgrâce.

«Ah! pourquoi mes regards furent-ils indiscrets? Pourquoi mes yeux coupables ? Pourquoi n’ai-je senti ma faute qu 'après mon inconséquence?... »

Et plus loin : « C’est en prononçant les paroles fatales (ainsi doit agir un prince) que tu vengeas, comme il convenait de le faire, une offense personnelle

« Ce fut sans le savoir qu’Actéon aperçut Diane dépouillée de ses vêtements

« Ali! quel est mon supplice, ainsi jeté au milieu d’ennemis farouches , plus éloigné de ma patrie qu’aucun autre exilé, seul relégué près des sept embouchures du Danube, en butte aux froids de l’Ourse glacée, à peine séparée par la largeur du fleuve des Jaziges , des hordes de Colelios, de Métérée, des Gètes enfin ! »

Ovide tenta bien de faire révoquer l’arrêt ou de l’atténuer. Il écrivit à ce sujet sa belle élégie des Tristes ; mais l’empereur fut inflexible, en dépit de ses secrètes bontés pour le poète. L'Art d'aimer fut le prétexte de cette condamnation. Le livre était déclaré libertin et corrupteur. L’avénement de Tibère ne fit que resserrer cette cruelle captivité, qui dura jusqu’à sa mort. 11 était bien vieux alors : il avait soixante-deux ans. Son dernier soupir, sa dernière pensée et «on regard furent pour cette home

cruelle qu’il avait chantée et si follement aimée aux temps heureux de sa jeunesse.

Le peintre nous le montre à peine arrivé dans cette nouvelle patrie qui l’accueille avec une rude bienveillance.

Il est couché à terre, dans une pose languissante. Une robe blanche et une tunique bleue bordée d’une frange violette, l’enveloppent. Il tourne la tête vers ce paysage sombre et laisse retomber ses bras dans une expression suprême de découragement. Des hommes demi-nus ou recouverts de peaux de bêtes, bouclier au bras, lance au poing, l’arc sur le dos, regardent curieusement ce personnage efféminé et lui offrent des fruits. Un cavalier arrive, là-bas, au pied de la colline blonde. Des espèces de sauvages sortent d’une masure et s’étonnent de ce gracieux voyageur — comme d’une étoile tombée. Un enfant mène un chien noir qui pousse en avant son museau inquiet et flaire le poète. A côté de lui, une jeune femme berce un nourrisson et s’intéresse déjà, on le voit, à ce pâle jeune homme. Une grande cavale brune hennit sur le devant, secoue sa crinière par un large mouvement de tête, et fait étinceler ses yeux purs, tandis qu’une femme agenouillée la trait. O le bel animal ! — qu’il est grand, fier et gracieux, digne de nourrir de pareils hommes et de franchir en se jouant ces montagnes sauvages, profondes , — aux dente» lures capricieuses, que vous voyez devant vous, — » contre le lac profond.

Le ciel est orageux, — digne fie cette forte nature. Le tonnerre peut gronder, la foudre éclater : de pareils bruits, de pareilles lueurs ne sont rien pour ces âmes énergiques que rien ne dompte.

Oh! la puissante harmonie de cet ensemble!... Voyez Ovide, quelle noble élégance! Comme il rappelle bien la mollesse , la grâce , le voluptueux abandon de sa vie, sa riante imagination ! le reflet de sa poésie amoureuse, lascive — et un peu raffinée, n’éclaire-t-ilpas son visage ? Cette tunique bleue bordée de la petite ligne violette, et cette robe blanche, n’expriment-elles pas l’admirable élégance de son esprit? Et le groupe où se trouve la jeune nourrice, qu’il est charmant ! Le bonnet bleu bordé de pourpre de l’homme à genoux n’a-t-il pas un curieux accent de sauvagerie ? Voyez la femme accroupie dans l’ombre, la jument!... — quelle couleur, et quel air autour d’elle, — le petit cavalier sur le fond clair d’une prairie! — l’enfant et le chien. Ce chien est superbe : il fait penser aux sculptures antiques dont il a l’allure et la grandeur familière. L’eau est d’une exquise beauté ; tout le monde a son procédé pour la rendre; seul, avec M* Corot, il la relie par une puissante vision d’harmonie au sentiment général de la scène.

Comme c’est calme, sobre, puissant, — avec les plus éclatants contrastes !

Les terrains sont d’une magnificence de coloration extrême. Voilà bien un paysage de peintre, — grand par l’accord du tout, et non-seulement par une sèche spécialisation de nature. Comme il comprend avec

LES 14 STATIONS DU SALON, âme les grandes lignes de la peinture, leur élévation, leur loi d’accord! Les terrains à eux seuls, en en retirant les personnages, composent une des plus belles, des plus prodigieuses pages que la peinture ait créées. L’esprit dans ses plus magnifiques aspirations ne va pas au-delà.

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