LA MONTÉE AU CALVAIRE
Naïf et doux, ce tableau vous sourit. C’estia rayonnante tristesse d’une nature où le soleil luit d’un cô!é, tandis que la pluie tombe de l’autre. La foule s’avance, dans un mouvement dramatique, sur le flanc d’une montagne. Ce sont d’abord des cavaliers, des ouvriers des soldats, un chien, — puis le peuple, les saintes femmes, les divins amis/ — tout en haut, sur un fond d’une rare beauté, dans la claire harmonie du lointain, un groupe un peu en tumulte où se débattent
les larrons. On monte, on monte vite, pressé, culbuté, ave'c des cris, avec des gestes dont on devine le sens cruel et fanatique.
Jésus tombe sous l’énorme croix qui fait si bien comprendre sa faiblesse ; — le sang jaillit de ses tempes déchirées; sa tunique s’entr’ouvre et laisse à nu la poitrine. Véronique, — ô belle et sainte Véronique ! — s’approche, tendant le linge blanc qui doit essuyer le divin visage. Elle est habillée de bleu ; ses pieds délicats— si roses ! heurtent le sol dur. Encore une merveilleuse création ! Comme elle marche , comme elle est humble devant ce Dieu tombé ! son cœur bat; inquiète, tremblante, elle approche... O Véronique! frottez cette tête meurtrie, et si ces lèvres décolorées vous sourient, vivez heureuse dans votre foi sainte ou votre amour... Ici arrêtons-nous, et remarquons en nous souvenant du tableau précédent, de quelle admirable manière Delacroix rend la tendresse et l’émotion des femmes. C’est la plus douce pitié, le plus chaste amour, la grâce et le charme le plus pathétiques. Il leur donne une âme parfaite. Il ressemble à Meyerbeer par ce côté si grand et si profond ; c’esi la même musique morale.
Le ciel est superbe. 11 y a une couleur et une vivacité de lumière surprenantes. Regardez maintenant, car chaque détail est exquis, le Christ dans une gamme si mélancolique, l’homme en tunique lilas qui marche sous le cheval, l’homme vêtu d’une peau de bête qui s’apprête à fouetter Jésus d’une triple corde à bouts noués, l’homme demi-nu qui relève la croix,
— la douce opposition do, l’étofle rouge qui serre les flancs du soldat près de Véronique avec sa belle robe bleue, les groupes du haut de la montagne, et le cavalier du fond de gauche. Tout s’évanouit délicatement dans ce fond par une sorte d’intimité morale et d’intuition colorée: le ciel, la vierge, l’inquiète multitude qui laisse deviner au cœur des amis ou des ennemis.
Voilà bien la foule remuante, active, avec le tapage charmant de sa couleur ainsi éparpillée en pleine lumière. Je voudrais toujours vivre, ces admirables trésors devant mon regard. Cette toile est de toute beauté; — agrandie, dans l’idée première du maître, elle pouvait être triomphale et dominait son œuvre. C’est le sentiment gothique allemand , attendri et pieux, vu à travers une mélodieuse note vénitienne,