LA PRIÈRE D’UN CRITIQUE
— Petites sœurs, petites sœurs, où allez-vous , par groupes, causant, priant, silencieuses ou réfléchies ? — Nous allons à l’église prier Dieu pour les pauvres.
— Priez pour moi, petites sœurs.
— Petites sœurs, petites sœurs, où allez-vous, de si bon matin, tandis que tinte Y Angélus, le long de ce mur gris, sous ces arbres dénudés, vers la petite porte verte que je vois là-bas, serrées dans vos robes comme des colombes frileuses?
— Nous allons à l’église, prier Dieu pour les pécheurs.
— Priez pour moi, petites sœurs.
Simple toile ; elle se fait aimer par sa modestie et sa grâce si pure. La mélancolie générale aide encore au recueillement de l’esprit du spectateur. — Le mur gris est charmant; le ciel, triste, très-lu:uineux, avec
un piquant effet à l’angle de la porte du parloir, — fait penser. La peinture pourrait paraître un peu mince. Le sentiment qui domine est une extrême vérité.
M. Amand Gautier prouve beaucoup; espérons que nous aurons bientôt à constater un succès spécial. Son talent de peintre, son esprit d’observation et sa manière heureuse d’intéresser, le font entrevoir.
Legros (Alphonse). Les cloches tintent , — c’est Y Angélus. La vieille petite église s’emplit de monde. Le peintre est-il venu faire sa prière là pour comprendre à ce point l’intimité religieuse des groupes ? — je ne sais; mais il y a mis un sentiment, un charme où la profondeur s’allie à la naïve observation — et qui vient droit à votre cœur.
Une grande vieille femme , à pompeuse coiffe blanche, s’agenouille et joint les mains sur le devant. Elle marmotte ses prières avec une tendre vivacité. Une petite fille en robe grise et tablier noir est contre elle. Un parapluie les précède. Ce parapluie intrigue et fait sourire. Quel crime ! il est étalé
dans la poussière Au fond , d’autres femmes
prient, une, entr’autres, en camisole rouge, gantée, qui égrène son chapelet; — mais comme il y a de nombreuses mailles, elle s’est assise. Près d’elle, l’allumeuse de bougies s’emmaillottc et s’endort dans
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sa capuche noire. On dirait un corbeau sur perchoir,
— et j’entends d’ici son croassement machinal : « des bougies! des bougies !...» Les dalles grises et violettes montent jusqu’à la boiserie rousse du fond. Sur le mur, une plaque mortuaire s’étale. Une porte sans battants donne accès dans un couloir sombre où sont des chaises. A droite est un petit garçon qui regarde l’église— ou le goupillonneur, ce catholique épouvantail, avec une grande inquiétude , tout en roulant sa casquette entre ses mains. On lui a dit d’attendre : la mère' fait le tour de l’église. Une jeune fille que l’on ne voit pas en entier, habillée de noir avec un joli bonnet à rubans violets, vient, tenant un livre à la main, la tête un peu penchée, avec l’allure demicoquette demi -religieuse des jolies femmes à l’église, car elle est jolie, oh! charmante, et modeste.
J’ai véritablement un grand bonheur à parler de cette peinture où l’art et la nature s’unissent si bien
— et que je vois perdue dans un fatras de malsaines discordances — violette au milieu de ronces. Violette , je l’ai dit : elle a les qualités de cette fleur; — même simplicité modeste, même parfum, et la couleur, — folie à part, — n’est pas loin, ma foi, d’avoir adopté sa gamme mystérieuse.
Je ne veux pas détailler les parties qui sont toutes heureuses. Je préfère vous dire qu’il y a là un charme de nature saisissant , — beaucoup d’esprit,
— une ignorance pittoresque, — de la saveur, de la jeunesse — et çe caractère curieux de la vie non composée et rendue simplement. Il ne ressemble à
personne, si ce n’est aux vieux gothiques. A ce compte, son plus proche parent me paraît être Hemling. Mais il est encore plus lui- même, c’est-àdire, original, simple, voyant et très -épris de réalité, — ce qui est bien. Il a un grand sentiment de la couleur, mais elle se maintient dans un ton sévère, — presque triste.
Je puis assurer qu’il peint avec feu, et qu’il a le diable au corps malgré ce chrétien recueillement. Son tempérament étonnera.
Si je n’étais son ami, je vous parlerais de deux suberbes grandes toiles refusées. Assurément celte partialité serait mieux à sa place que l’impartialité du jury.
. . . Mais attendons la fin.
Comme il disait ces mots...
Le peintre a repris ses pinceaux... Attendons.
Ce caractère vivace forcera tout, — même l’indifférence du public. Et quel fantaisiste, si vous saviez! quelle palette pleine de verve et d’humour!...
On a fait grand bruit de la peinture religieuse à propos de sa décadence actuelle. Ce débat a pris les proportions d’une question. On a parlé de foi, de sentiment religieux d’époque vuuée à la matière. On a cité Voltaire, comme il convient, dans toute thèse d’athéisme, mémo en peinture. Les influen-
ces du xvme siècle n'ont point été oubliées, — et, à ce propos, on n'a pas manqué de déplorer l’absence d’élévation des idées. Ces belles paroles dont les revues font leur régal avec plus de bonheur littéraire que de raison, n’ont aucun sens, et égarent les idées.
Selon nous, cette question se réduit à ceci : Nous n’avons pas de peintres. Vous savez comment le nu est traité depuis longtemps, — et quelles imaginations président à nos enseignements. Et d’ailleurs, qui l'ignore? la peinture religieuse n’est-elle pas abandonnée depuis longtemps aux plus stériles organisations, par intrigue, par avarice, ou par absence complète de goût. Cette faiblesse ne tient -elle pas aux misérables études de nature que l'on fait faire maintenant, — et au petit nombre d’idées plastiques en évolution? Commandez dés scènes religieuses à de vrais peintres, vous aurez des tableaux religieux. Voyez M. Delacroix, — M. Ingres, parfois. Je suis convaincu que M. Corot vous peindra la plus admirable fuite en Égypte que vous puissiez rêver. Commandez une adoration de bergers à M. Courbet, et vous verrez, — une petite salutation angélique à M. Diaz, et vous crierez à la magie.
Ne sait-on plus s'attendrir sur un homme mort en croix, une femme qui pleure, les cheveux épars, ou une mère qui agonise? Mais c’est l'âme humaine que vous niez.
Personne n’en est à apprendre que les vieux maîtres travaillaient surtout pour les églises et les couvents. Quelques ornementations de palais, quelques portraits de famille complétaient leur œuvre. Pourquoi s'étonner, alors, de la perfection de cet ordre d’idées ? Depuis longtemps nous avons renoncé à la grande peinture pour le genre, la mode, la chronique, l’anagramme, l’épisode, l’histoire. On a même inventé le paysage historique. La peinture s’est vue sacrifiée au geste,— ce qui
coûte moins à apprendre, nous le savons. 11 est plus facile de peindre Charles-Quint ramassant le pinceau du Titien que de rivaliser avec le vieux maître dans l'exécution d’une belle anatomie ou d'une belle étoffe. Enfin, ne chicanons point les gens, et constatons une fois de plus que la France , qui n’a en elle aucun élément plastique , est le pays le plus antipathique à la peinture, laquelle ne vit bien que dans cette région.
Ne me parlez pas de foi, — ou vous me contraindrez à vous énumérer les édifiants exercices de piété,— de Raphaël, de Rubens, de Titien, de Véronèse, de Rembrandt, de Vélasquez, d’Herrera, d’Albert Dürer, de Van Eyck, de Fra Filippo Lippi.
Ces maîtres savaient peindre, en regardant autour d’eux. Voilà tout leur secret. Nous avons en France trois hommes qui le possèdent complètement. L’un est critiqué, l’autre méconnu, l’autre nié !