‹ Les 14 stations du Salon 1859Chapitre 57 sur 80 · INTERMÈDE · texte numérisé non relu

INTERMÈDE

Peut-être vous êtes-vous déjà inquiété, ami, de la disparition de M. Biaise Gondolin. Ce charmant homme s’est en effet séparé de moi après quelques démêlés assez vifs où je me suis montré d’une arrogance superbe. Je lui en voulais beaucoup au fond de ses conseils; j’étais choqué de sa supériorité, si modeste pourtant, me figurant, dans mon orgueil insensé, que de jolies phrases valaient des jugements. L’excursion faite en sa compagnie m’a beaucoup profité ; j’ai maintenant en poche un petit cata-

logue d’expressions techniques qui feront très-bien dans mes futurs jugements, et que j’avouerai ne de* voir qu’à ma savante perspicacité.

Que celui qui n’a pas quelques ingratitudes sur le cœur me jette la première peinture.

C’est là le train ordinaire des arlequinades de la vie ; — aux habiles, aux effrontés , tous les bon** heurs , tous les succès.

Et si vous en doutez, souvenez-vous qu’elle n’est, rigoureusement, qu’un vaste paradoxe en action. Celui qui rit recueille l’héritage de celui qui pleure, — et réciproquement, toujours ainsi, à jamais ainsi.

Pauvre Biaise Gondolin! condamné à l’éternelle obscurité de sa modestie... Bah! laissons de sembla^ blés attendrissements aux femmes..,

DAUBIGNY (Charles),

Le réalisme, — pardon , — la nature de M. Bau* bigny est charmante et plaît à tous. Cette image pure du monde rustique en même temps qu’elle charme les yeux, repose l’imagination exaltée, simplifie le rêve et donne à l’âme une chaste paix intérieure qui la délivre des importunités de notre vie active. C’est le peintre par excellence des simples impressions. Il est tendre, il est doux, il séduit. On sent qu’il aime d’un amour profond ces belles fraîcheurs , ces rayonnantes plaines vertes, ces belles eaux profondes et claires, dont son pinceau rend si bien la grâce poétique. Avec cela, il est d’une naïveté délicieuse,

— simple devant son sujet comme un enfant, n’ajoutant, ne diminuant rien, fort de son cœur et de ses yeux, — et par la vérité la plus modeste arrivant à force de sentiment, et d’ardeur, et de pénétrante passion pour son art, à une individualité remarquable, — sinon supérieure (car il est loin de se posséder encore), du moins jeune, intelligente, active, qui a été reconnue même par les artistes et saluée par le public. Ceci devait être et cette intluence s’explique bien par l’agrément délicat de son talent : il n’a pas assez de détermination et de hauteur pour .susciter des troubles ou des querelles; il n’est pas l’homme des batailles, et possède au contraire le plus doux caractère d’insinuation. Ce n’est pas la science magistrale et la profondeur poétique de Corot, l’ampleur audacieuse, la concentration sonore de Courbet, l’éblouissement et l’art délicat de Rousseau; — mais une savoureuse grâce qui vibre bien à l’œil, suffit à l’esprit, — et parfois un sévère accent sobre et ferme, — un peu sauvage, où il excelle. Par le style, l’impression et la couleur, il personnifie en peinture la manière idyllique de George Sand. Ainsi, son Soleil couchant me la donne tout entière. Charmant génie! je suis persuadé qu’à son tour, elle doit être heureuse devant ce tableau qui répond à sa pensée.

— Allons, l’àne, entre boire.

L’âne, qui n’a pas soif, fait des manières,

— Allons, l’àne, ou je te pousse.

L’âne baisse les oreilles et regarde piteusement son ombre maigre projetée dans l’étang. Le garçonnet, têtu comme un mulet, prend une gaule et tape.

— Allons, l’âne, bois; puis, il siffle pour le distraire.

L’âne mord l’eau du bout des lèvres , et se dit : « Il faut bien de la patience aux bêtes; en somme, c’est pour notre bien. »

Nous voilà donc dans une grande prairie, verte, creusée de mares limpides. La brume s’élève au fond. — C’est le soir; le soleil va se coucher. Des arbres s’élèvent à droite, minces, lisses, à peu près nus; d’autres, à gauche, plus feuillus, servent d’horizon. Des nuages roses , étincelants de lumière , s’agitent sur le ciel qui rayonne une pénétrante chaleur. Ce ciel est délicieux. Je le signale comme une rareté, et d’autant plus volontiers, que M. Daubigny n’est pas coutumier du fait. C’est là, d’habitude, le côté faible de ses paysages.

Qu’il est joli ce tableau! comme on l’aime pour sa sincérité, comme on le regarde pour, les capricieux détails de sa rustique conception... On se réchauffe à sa douce chaleur, l’œil se perd avec délices dans les méandres frais de cette belle herbe, de ces terrains, de cet horizon si bien éclairés, si joyeux. Les oiseaux y chantent — et les grenouilles sans doute aussi. — Quand l’âne aura bu, l’ânier, à son tour, dira sa chanson — à pleine voix. Tout est paix ici, bonheur et joie. Mais quelle chaleur! les

arbres se pâment, les herbes tombent consternées, l’eau roule languissante et comme énervée, — l’âne cuit dans sa peau, le garçonnet a déboutonné le col de sa chemise. — La nature s’épanouit sous un baiser de feu , — divine maîtresse du soleil !

Les Bords de VOise. — Une rivière large et profonde, — dormante. Elle coule, elle se berce pesamment, elle serpente avec une mollesse grave, le long de belles îles de verdure. Des canards viennent de quitter la rive et se laissent aller au courant. Le paysage se voile, — l’ombre ne peut tarder à venir. Déjà les arbres épaississent leurs trames qui semblent se concentrer en une vapeur verte, odorante enveloppe du mystère charmant des bois. Le ciel est clair.

Cette toile a de grandes qualités. Peu reliées. Ainsi, la partie de gauche est belle; l’eau, le terrain vert, les arbres sont supérieurement exécutés. Celle de droite n’a pas les mêmes bonheurs ; on y sent la diffusion, le ramollissement d’un pinceau fatigué. Cela manque de détermination. On y constate les défaillances du talent de M. Daubigny qui n’est pas encore sûr de ses effets et tâtonne par défaut d’organisation précise. L’ensemble a bien aussi quelque banalité d’effet. — Cependant il est d’une bonne coloration, bien établi, — peint avec simplicité. L’âme s’y rafraîchit. Cette nature commune vous charme par sa tranquille douceur , comme la bonté d’une femme laide.

La lune se lève, la belle lune ! la pleine lune! avec son rose halo autour du front ; — la lumière, un peu voilée par un léger brouillard, a comme des battements d’ailes dans ce ciel profond.

Lune, lune, lune.

Lève-toi ;

Mon âme est pleine d’effroi Quand descend la brune...

Hé, là ! Finot,

Au garrot!

Lune, lune, lune,

Quel amour

Dure jamais plus d’un jour...

— C’est comme la brune.

Hé, là! Finot,

Au garrot!...

Lune, lune, lune.

Vois mon cœur Abîmé dans sa douleur Qui pleure à la brune I...

Hé, là! Finot,

Au garrot...

L’homme est au milieu de son troupeau, — pensif. Le troupeau marche vite, soulevant la poussière, à travers la plaine sombre ou des flaques d’eau s’allu-

ment. Les collines brumeuses s’étagent en relief sur le ciel. Les farfadets et les sylphes doivent gambader à travers les trames de l’air : c’est l’heure des songes, — heure mélancolique, heure fantasque. L’impression du tableau vous gagne; il a un grand caractère de vérité, — je ne dirai pas de force; il est puissant d’effet. C’est la nature en méditation.

Les Graves au bord de la mer. Un grand terrain vert parsemé d’arbres et qui va s’évanouir dans la mer que l’on voit à droite, pâle, reposée. Un groupe d’arbres est au milieu de ce calme paysage sur lequel le ciel laisse tomber une vive et chaude lumière. Poussés par l’aigre vent qui souffle de l’Océan, ils se rejettent les uns sur les autres, et mêlent leur feuillage vert. Des vaches blanches, rousses, des chevaux sont dessous , à l’ombre. Deux petits personnages causent sur le devant, assis dans l’herbe.

Après le Soleil couchant, cette page est la meilleure. — Fraîche, souriante, heureuse, avec un ton vivace de terrain et quelque chose d’âcre qui fait deviner la mer; elle donne à l’esprit la plus complète jouissance de vision. La lumière est fort belle, — les plans s’exposent avec une concision brève et hardie. La partie de droite qui monte au rivage lointain, est d’une merveilleuse clarté, d’un sentiment de ton irréprochable. Le ciel, heureux de nuances, ne l’est pas d’exécution. Sa maigreur choque un peu.

Ce qu’il faut admirer avant tout , — c’est une

LES 14 STATIONS DU SALON, robuste réalisation de nature. On ne peut aller plus loin. — Il semble qu’elle soit venue se placer ellemême sous le pinceau du peintre. On n’y sent ni l’effort ni la peine. C’est la naturelle poésie d’une âme impressionnée.

Belly. — Les quatre paysages de M. Belly ne sont pas beaux àun égal degré. Ainsi, la Plaine de Djiseh , Soleil couchant — et me Digue au bord du Nil , malgré des qualités supérieures ne peuvent se comparer, aux deux autres : le Nil, — barques du Nil. Peutêtre cela tient-il au sujet plus expressif dans les derniers ; il me semble y voir aussi un travail plus heureux, Une meilleure expression de ces beaux lieux où l’imagination aime à voyager et se perd dans une rêverie incessante.

Barques du NiU — Montez avec moi dans ces grandes barques qui gagnent la rive à pleine voile. La rive : elle occupe un petit espace, se contourne, se joint âün mince ruban vert de terrain, s’arrondit encore, brune, puis éclairée, piquée de maisons blanches — et se fond dans l’eau brune que l'ombre couvre. Le ciel est à l’orage. Le vent souffle fort, — un gros vent brusque et lourd, haletant, qui éclate et tourbillonne par grosses masses avec un grondement sourd, traçant des clairs sur l’eau écumeuse, brisant la vague qui se multiplie , se dresse , frissonne et éclate sous la lumière d’orage.

Des hommes nus, enfoncés dans l’eau jusqu’aux épaules , poussent les barques du dos. Chacun s’active ; le vent lui-même donne un rude coup de main, engouffré dans les voiles blanches dont la lumière aveugle , qui se gonflent , s’arrondissent en boule comme des ballons captifs et menacent d’emporter les barques à travers l’espace , sous l’action de ce souffle furieux. Admirez le rayon pur de soleil qui glisse entre les barques et vient se briser à la rive .

L’impression de l’air, du soleil, du vent est complète. — Vous êtes sur le Nil, vous aidez ces braves rameurs , — et vous admirez surtout le peintre qui peut créer une telle œuvre, et vous donner une si parfaite illusion. Mais la couleur? qu’elle est vive et délicate !

Le Nil , soleil couchant. — La mer, grise et bleue, se ride, se soulève doucement sous le souffle frais du soir. Jusqu’à l’horizon, elle s’étend, — d’abord claire, puis dans l’ombre; — enfin, arrêtée par une ligne blanche de maisons couronnées de palmiers. Le soleil couchant les dore d’un pur rayon ; — elles étincellent, — et, comme une belle sultane indolemment couchée sur le rivage, semblent se baigner dans cette mer amoureuse qui se berce autour d’elles. Une grande barque penchée , à voiles pointues, pareille à un albatros qui vole dans la lumière radieuse, passe, au loin, si belle , qu’on peut la croire chargée d’illusions et de chimères , avec de beaux amours pour

matelots. La brume s’élève lentement de terre vers le ciel resplandissant où la lune se montre, effacée.

Oh ! le beau rêve ! Vous dirai-je que la toile est vraie, d’une délicatesse infinie, — que la science la plus parfaite s’y combine avec un sentiment gracieux et fort , que la lumière y est d’une extraordinaire justesse?... — vous le savez.

Ces deux œuvres placent, dès aujourd’hui, M. Belly au premier rang ; elles font espérer un avenir rempli de beaux triomphes.

Claude Lorrain applaudirait des deux mains à ma prophétie. Ne lui a-t-il pas fait cadeau de son soleil comme une bonne marraine en humeur généreuse?,..

Ajoutons ces 6 nouvelles stations aux premières, et reprenons notre plume de voyage. Allons, ami, du courage : le mont sacré sera bientôt franchi.

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