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LES MARIONNETTES

Aussi, sommes-nous des folles, nous moquant de toute prétendue sagesse. Toi-mème, tu es trop sérieux, bel oiseau ; ton style solennel ne convient plus qu’aux grands journaux.

Laissons-les causer amicalement; nos bons amis se trouvent sur un terrain trop brûlant pour qu’on les

suive. Disons que ce plâtre est spirituel, bien étudié, — mais dans une disposition uniforme, qui prête à la raideur. Le modelé est un peu sec.

Crauck (Gustave). Bacchante et Satyre, — groupe marbre. —

Je laisse de côté le satyre, que je crois un peu vieilli, — et rends hommage à cette jolie créature, bacchante ou soubrette, qui tient une petite amphore où veut boire le joyeux et malin cornu. — S’il ne veut rien autre chose, pourquoi ces regards langoureux, cette friponnerie du geste?... Oh! joyeuse fille, que votre rire doit allumer de désirs! Elle se penche, elle se renverse, — cambrée, frémissante, avec des poses d’une rare vivacité. Elle est fine, ardente; elle a la perfection de la gentillesse provocante. Cette figure est très-réussie, supérieure par fragments. Le bras gauche, les seins, les mains, — les lignes du cou, du dos et des hanches, s’exposent avec une harmonie qui captive.

Allons voir la Saplio polychrome de M. Clésinger, On l’a beaucoup critiquée; j’avoue qu’elle est un peu timide dans son accent de coloration. Le visage a quelque chose de froid, ainsi pâle, avec c et ensemble teinté. Il fallait unrappelde couleursur leslèvres, dans les yeux, aux narines. La draperie est lourde par-devant, négligée par derrière, — et c’estgrand dommage,

car la tunique y déploie une ligne courbe d’une exquise beauté. C’est l’œuvre d’un délicat, d’un coloriste. La frange de la robe est d’un ton original très -heureux, ainsi quele ruban rouge des cheveux rappelé auxpieds. L’ensemble se détaille avec finesse, élégance, sans caractère bien décidé pourtant, — plus joli que beau.,, J’y loue quelques belles parties de travail : —le bras, notamment,— la lyre, — la coupe et la disposition des étoffes, la tête, — et la nuque qui semble s’agiter et tressaillir. ,

La Tête de Christ se penche, douce d’expression. — Le caractère m’en paraît heureux. Peut-être un peu mou de trait.

La Femme d’Àlbano a d’imposantes qualités de grâce. L’arrangement de ses cheveux est une trouvaille poétique. La Transteverine est belle.

La Bacchante se berce dans une ivresse mystérieuse qui éblouit. Et, comme elle est lascive avec son nœud de rubans roses sur les seins ! ses grappes de raisins dans les cheveux! — souriante, renversée, — les lèvres entr’ouverles , aspirant d’invisibles caresses !...

Je n’aime pas beaucoup la Sapho terminant son dernier chant . — Le haut du corps est trop replié sur lui-même; le bras, coupant le s<>in, irrite le regard,

rompant ainsi les lignes souples du buste; la tête n’est pas trouvée. Ce qui plaît, ce sont les draperies, le joli mouvement des pieds.

La Zingara est son œuvre supérieure. Elle danse avec un mouvement langoureux bien enlevé. Les bras, en guirlande, entourent sa belle tête renversée. Le tambour de basque frémit dans ses mains; elle est rayonnante, elle sourit de plaisir. Comme elle goûte la volupté de ses élans!... ses beaux seins palpitent! Elle ne frémit pas en l’air comme une libellule, mais elle s’agite à terre avec la grâce légère et nerveuse d’un jeune cliat. La tunique serrée au-dessous des seins, par petits plis, est d’une forme toute coquette. Les bras sont purs, larges, pleins; — la beauté des jambes fait rêver.

Le Taureau romain est encore une sculpture réussie, — très-fière, énergique, dans un accent qui saisit et émeut.

Quant à la peinture de l’artiste que nous analysons, mise en présence de ses marbres, elle s’efface. J’attends un résultat plus complet de nature pour en parler dignement. Jusqu’ici, elle n’est guère que l’essai intelligent d’une âme à qui tout art est familier. J’y trouve déjà l’affirmation spéciale d’un caractère audacieux, impressionnable, personnel jusqu’à l’extravagance. 11 y a de très-belles qualités de lumière.

Quant à son art sculptural, — - c’est un mélange do

fougue, de sentiment, de puérile douceur. Il ne ressemble à personne. Il a une autorité spéciale de style. Je l’admire comme un vaillant, un chercheur, — un robuste athlète, toujours en avant, toujours à la poursuite del’idéc. Son respect de la forme me le fait chérir. C’est un homme des belles époques d’art.

Ces deux nouvelles stations seront le terme de notre pieux pèlerinage.

Et maintenant, assis et calmes, causons de toute chose un peu. Courageux ami, la fatigue vous accable : eh bien, ce sera pour demain. Quelques paroles encore, et nous prendrons congé l’un de l’autre avec un bienveillant adieu sur les lèvres.

Recueillons-nous un instant. Tout nous y invite i notre propre fatigue , et cette belle lloraison qui nous entoure. Allons sur le pont rustique. Au-dessous passe un petit courant d’eau ; — l’oreille est délicieusement caressée par la jolie gerbe qui monte en l’air, retombe et se brise ensuite dans le bassin entouré de verdure. C’est là que boivent et crient les passereaux; les canards au cou bleu s’y prélassent avec les cygnes noirs; les grands vitraux s’y reflètent avec des gammes d’une bizarre harmonie. Le regard est

charmé. Il se repose avec volupté sur les éclatants géraniums, les roses épanouies, les œillets odorants, les palmiers nains, les petits sapins, les buis vivaces, les houx argentés, qui forment mille fraîches corbeilles... De doux parfums traversent cette prodigieuse serre où les blanches statues étincellent pareilles à des lys fantastiques.

Dans cette fraîche retraite, la foule s’agite, heureuse, elle aussi, après ses longues promenades d’art, de rafraîchir ses yeux dans ce vert repos de la nature, d’écouter le bruit de l’eau, de jaser plantes et fleurs. Mon regard se porte sur les galeries et je vois maintenant, avec une sorte de dédain, passer et repasser, enthousiaste, le public, devant ces mêmes œuvres de l’homme que j’admirais tout à l’heure.

Mais si la peinture rayonne, si la sculpture resplendit, et si la poésie s’éveille devant elles, la musique manque , et son absence est profondément regrettable pour le complet lien des idées. Pourquoi n’a-t-on pas inauguré, ici, un sérieux orchestre? Je ne vois pas cependant de plus salutaire délassement pour l’esprit absorbé par l’effort d’une accablante tension de jugement.

Convenez, ami, qu’une mélodie serait la bienvenue; — elle apporterait la paix, le plaisir, — quelquefois l’émotion, — et avec elle le nouveau bonheur de la contemplation. Personne ne s’en plaindrait, croyez-moi. Tout le monde en France aime la musique, — bonne ou mauvaise, il faut le dire, — mais enfin, on l’aime. — On peut certifier que ce double

attrait d’un brillant mus^'e et d’un beau concert produirait les meilleurs résultats spéculatifs, — je ne parle pas du charme poétique des deux éléments combinés : cette question, je le suppose, est fort peu importante au point de vue de MM. les actionnaires.

Nos voisins les Anglais connaissent et pratiquent très-bien ce précieux amalgame. Sydenham palace possédait son orchestre monstre. A l’exposition de Manchester : Art treasures , nous avions, tous les jours, — d’abord le matin, une heure d’orgue, dans l’aprèsmidi, deux heures d’orchestre, — parties séparées par un intervalle de quelques minutes, — et le soir, encore des morceaux d’orgue. Cet orchestre se composait spécialement de musiciens français. J’ai conservé par hasard le programme d’une de ces intéressantes solennités quotidiennes : je le mets sous vos yeux.

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